SOMMAIRE

Mort de trois terroristes  
Dieu l'a puni !  
Avec "Historiquement incorrect", Jean Sévillia remet les pendules à l'heure  
Le pamphlet de Stéphane Hessel : un bilan  
La campagne contre Thilo Sarrazin a échoué  
Le CSFRS, creuset de la réflexion stratégique en France  
Risque nucléaire et jeux d'influence  
Nouvelles guerres et conflits au début du XXIème siècle  
Tribune : Pour une Union Monétaire Franco-Britannique  
Commentaire : Moralisation de la politique française par l'intervention en Libye  
La crise : un atout pour la Défense européenne  
BAE Systems et Dassault Aviation signent un Memorandum of Understanding pour proposer un développement commun de système aérien sans pilote (drone)  
Echanges de lettres sur la coopération franco-allemande  
Le terrorisme est un phénomène culturel  
Un réquisitoire incisif d'André Dufour contre Stéphane Hessel (extraits)  
Le retour au réel après l'éclipse  

 

 

▪ Mort de trois terroristes

Ce sont trois figures du terrorisme arabe qui ont été tués depuis cet été. L’une est le colonel Kadhafi, l’ex-dictateur libyen, tué le 20 octobre dans son dernier bastion de Sirte, l’autre es Anwar al-Awlaki, le visage Internet du „djihad“ global. Tous deux étaient des spécialistes de la mise en scène et des médias dont ils savaient se servir avec maestria. Naturellement rien ne rapprochait ces deux hommes sauf que l’un, le Libyen, était un ancien terroriste plus ou moins repenti, et l’autre, le Yéménite, un terroriste qui cherchait par ses prêches enflammés à gagner des ouailles à la cause d’al-Qaida. Khaddafi, lui, était plutôt laïc, plutôt défavorable à Al-Qaida comme l’avait été Saddam Hussein. Ces deux morts sont intervenues deux mois après l’exécution de la figure emblématique d’al-Qaida, Oussama Ben Laden.

Le ministre français de la Défense, Gérard Longuet, avait fait savoir dans les heures qui avaient suivi la mort du dictateur libyen que l’aviation française avait stoppé le convoi de deux véhicules militaires qui assurait sa fuite et qu’il a été tué ensuite par des rebelles libyens. Mieux a valu sans doute qu’il soit mort sans autre forme de procès. Les Libyens ont certainement mieux à faire que de se venger de leur despote, fût-ce par voie de justice. Un de ses fils répondant au nom de Muatassim ainsi qu’un de ses fidèles, Abdullah al-Sanussi, ont été capturés lors de cette attaque. Le même jour, Sirte était libérée. Le Gouvernement transitoire libyen doit maintenant organiser la démocratie et la remise en ordre du pays.

Le « colonel » autoproclamé et auto-nommé « guide » de son peuple, Kadhafi a connu une mort atroce et ignominieuse, c’est clair. Un de ses fils fait prisonnier comme lui a été exécuté sans autre forme de procès. Mais tout le monde dira qu’ils ne l’avaient pas volé. Surtout le père. Il a abattu sans scrupule tout adversaire réel ou présumé tel qui s’est dressé sur sa route pendant quarante deux ans. On ne saura jamais le nombre de ses victimes. Un des pires épisodes de sa dictature avait été l’affaire des cinq infirmières bulgares et de leur médecin accusés en 1999d’avoir inoculé le virus du sida à 400 enfants dans un hôpital de Benghazi où elles travaillaient à titre humanitaire. Une accusation destinée à dissimuler l’incurie du système de santé libyen. Arrêtées, torturées, violées, condamnées à mort, les malheureuses furent libérées en juillet 2007 grâce entre autres à l’intervention de Nicolas Sarkozy et de son épouse d’alors Cécilia, ainsi naturellement que les fidèles collaborateurs du président, dont Claude Guéant. Kadhafi avait soutenu également le terrorisme international. Après un attentat à Berlin-Ouest en 1986 contre la discothèque « La Belle » fréquentée par les soldats américains (trois morts dont deux américains), Ronald Reagan fit bombarder Tripoli et Benghazi. Kadhafi échappa par miracle à la mort. Il se « vengea » deux ans après en faisant exploser un jumbo au-dessus de Lockerbie en Ecosse, 259 victimes à bord et 11 au sol, toutes tuées. Neuf mois plus tard, il faisait exploser une bombe à bord du DC-10 français d’UTA au-dessus du désert du Niger, faisant 170 morts.

Quant à Al-Awlaki, il a été tué le 1er octobre par une frappe lancée par un jet américain après avoir été identifié par un drone de la CIA dans la province yéménite d’Al-Jawf. Un autre islamiste américain, Samir Khan, qui publiait un magazine web en anglais pour le compte d’al-Qaida, avait été également éliminé dans l’opération. Fils d’émigrants yéménites aux Etats-Unis, Al-Awlaki avait changé de comportement après le 11 septembre 2001, mais durant ses études d’ingénieur au Colorado, il s’était montré déjà plus fasciné par la religion que par la physique. Il avait passé son adolescence au Yemen et avait été sans doute marqué dès cette époque. Après un passage par Londres, il était rentré au Yemen en 2002 où il avait été arrêté et, selon son père, torturé. Directement ou dans des prêches sur le web il invitait ses coreligionnaires à tuer des Américains et était lié à une tentative d’attentat sur un vol Détroit-Amsterdam en décembre 2009.

L’exécution d‘Oussama Ben Laden enfin : ce fut un évènement historique. Des charlatans, spécialistes des théories du complot, ont tenté immédiatement d’accréditer l’idée que Ben Laden n’étaient pas mort. Ils réclamaient avec un fort mauvais goût la publication de photos de son cadavre. Mais Washington n’a pas eu besoin de le prouver. En jurant de le venger, les Talibans afghans ont été les premiers à confirmer son décès. Puis ce fut le tour d'al-Qaida elle-même d'admettre sa mort en jurant de la faire payer au monde occidental, à tous les gouvernements qui s'en sont réjouis. L'hydre islamique promet de tuer le chef des Occidentaux, c'est à dire Barack Obama, comme celui-ci a tué son chef à elle. Sur ces entrefaites, six jours après son tir au but, laissant monter la pression médiatique, le président Obama avait fait publier des vidéos qui démythifiaient Oussama Ben Laden. Ces vidéos ont montré que les malédictions et imprécations du terroriste en chef n'étaient qu'une lamentable mise en scène et que l'homme n'était qu'un acteur de mauvaise qualité imbu de sa personne, ce qu'on appellerait un vieux beau (or il n'avait que 54 ans, mais la maladie l'avait visiblement usé). Contrairement à l’impression qu'avaient voulu donner les islamistes, sa mort a eu un effet démoralisant sinon démobilisateur sur le terrorisme qui, certes, ne disparaîtra pas rapidement. Il pourrait même progresser un peu, étant le fait de groupuscules autogérés, voire d'imitateurs détachés de l’opinion publique. Mais l’homme providentiel est mort lamentablement, abattu par des adversaires tenaces, précis et discrets. On ne connaîtra jamais le soldat qui lui a tiré une balle dans la tête. Le président américain lui-même, qui a décoré cette équipe des "seals", les commandos de la Navy, ne saura jamais son nom. Cet homme a rendu un immense service à l’humanité. Suite à la perte du symbole unificateur, la mouvance terroriste va davantage se scinder. Ses ramifications pourront être coupées une à une.

 

▪ Dieu l’a puni !

La mort d’Oussama Ben Laden est un évènement historique et même un peu plus que cela

Devant les huit cercueils des victimes de l’attentat de Marrakech, parmi elles une fillette de dix ans, Camille Dewailly, le président de la République, Nicolas Sarkozy, a déclaré : « Les terroristes doivent savoir désormais qu’ils n’auront plus aucun répit, nulle part, jamais, où qu’ils se trouvent, où qu’ils se cachent. Ils seront recherchés, suivis à la trace, débusqués par tous les moyens et ils auront à rendre compte de leurs crimes. Chacun doit le savoir, les démocraties ne laisseront aucun acte de terrorisme impuni ».

L’attentat du 11 septembre 2001 à New York avait changé la situation dans le monde. Notre magazine était né un an après, le 11 septembre 2002 dans le deuil des victimes. La mort d’Oussama Ben Laden va à nouveau changer la donne dans la guerre froide d’un type nouveau dite guerre asymétrique qui oppose le monde libre à la pieuvre islamique. François Fillon a parlé de « l’effondrement d’un symbole important ». Pour ceux qui craignaient que les gouvernements n'adoptent un profil bas par peur du terrorisme, les mots ci-dessus du président Sarkozy ont été rassurants. Il n'y a guère qu'en Allemagne que d'éminents politiciens et juristes ont pris à partie la chancelière Merkel pour avoir dit qu'elle s'était réjouie de la mort de Bin Laden. Tant de bons sentiments chez nos voisins allemands nous rendent perplexes. 

A l’instar de Barack Obama qui a piloté l’opération, les dirigeants du monde libre ont marqué le coup en évitant tout triomphalisme. Le président français a employé les termes mêmes de son homologue américain : « Justice est faite ». Nicolas Sarkozy a salué la détermination et la ténacité des Américains qui ont mis onze ans à débusquer l’assassin. Il a convenu avec Obama de « poursuivre le combat juste et nécessaire ». Le premier à réagir positivement avait été le Britannique David Cameron, suivi par son collègue israélien Benjamin Netanyahu. L’Allemagne n’est certes par hors jeux. Angela Merkel a déclaré que la mort du chef d'Al-Qaïda était "une victoire des forces de paix" et "un coup décisif porté contre Al-Qaïda ». La chancelière allemande a fait part au président Obama de son "soulagement", tout en appelant à « rester vigilants". Reste que l’Allemagne est un peu hors circuit depuis qu’elle n’a pas voté aux Nations-Unies le soutien militaire à la rébellion libyenne. On a le droit d'être scandalisé par les attaques qu'a subies la chancelière et par le procès dont la menace un juriste pour avoir exprimé une satisfaction que tout le monde ressent à la suite du décès du terroriste en chef. Alors, on n'avait pas le droit de se réjouir de la mort d'Hitler ? De celle de Staline ? De celle de Pol Pot ? Comme Bin Laden, ils incarnaient le Mal absolu.

Certes, l’opération réussie du commando américain a suscité immédiatement des polémiques. Les forcenés de la conspiration et du complot dévoileront une machination, comme à propos de la mort d’Hitler ou à propos du prétendu complot de la CIA derrière la mort de Kennedy ou encore dans l’attentat du « eleven nine ». Mais ces billevesées feront cette fois moins d’adeptes. Et puis, des tabellions attitrés et soi-disant renseignés publieront leur roman de 500 pages sur La traque de Ben Laden ou La chasse à l’émir fou. Pour l’instant, tout le monde se pose la question des répercussions qu’aura la disparition du chef historique sur le réseau Al-Qaïda et sur les représailles possibles et même probables.  Or, premièrement, il n'est pas du tout certain que les organisations terroristes veuillent assumer des attentats collectifs alors que les foules arabes manifestent leur dégoût croissant devant ces méthodes. Au Maghreb, la branche locale d'Al-Qaida, l'Aqmi, a démenti toute responsabilité dans l'attentat du 28 avril à Marrakech. Cet acte doit rester le fait d'un isolé. Deuxièmement, au lieu de spéculer sur les intentions des terroristes, on devrait se poser une autre question.

A savoir, quelles seront les déductions que tireront les musulmans en leur âme et conscience de la mort d’un ennemi public qui se réclamait de leur foi. Une chose est sûre : en dehors des Ecoles coraniques pakistanaises et du Hamas, de quelques manifestants qui ne paraissaient pas très nombreux en Egypte et ailleurs, l’immense majorité va en déduire que Ben Laden n’était pas invulnérable, qu’il n’était pas protégé par Allah et que Dieu l’a puni pour ses crimes. D’autant plus que les justiciers qui l’ont expédié de vie à trépas, sont sortis indemnes de l’assaut. C’est ce que déclarait le 3 mai sur les ondes d’Europe 1 avec une totale ingénuité et franchise la petite sœur de Yacine, un serveur du café Argana tué par la bombe islamiste de Marrakech. La jeune fille était impressionnée par le fait que le chef d’Al-Qaïda ait été abattu quatre jours seulement après cet attentat particulièrement vil et meurtrier. La sentence d’Allah, la punition divine a été très rapide, concluront, comme elle, tous ceux, nombreux, qui ont une vision plus ou moins mystique de l’histoire et du destin. S'est ajouté entre temps qu'une semaine environ après l'attentat de Marakech, la police marocaine a arrêté le coupable et ses auxiliaires, preuve d'une efficacité remarquable et rassurante.

Depuis cet attentat de la place Jemaa el-Fna de Marrakech, des musulmans affichent enfin ouvertement leur dégoût du terrorisme. Il a fallu du temps pour que l’opinion favorable à Ben Laden qui dominait dans le monde arabe (les sondages le prouvaient) après l’attaque de 2001 contre les tours jumelles de New York, tourne à l’écœurement. Les attentats meurtriers perpétrés par la branche irakienne d’Al-Qaïda y ont contribué. Les sanglants attentats d’août 1998 à Nairobi et Dar-es-Salam, d’octobre 2002 à Bali, de mai 2003 au Maroc, de mars 2004 à Madrid, de juillet 2007 à Londres, pour ne pas parler de Bombay et d’autres tueries collectives, n’avaient pourtant guère entraîné de réactions visibles dans la communauté musulmane. Faisant un pas en avant, au moment où des foules arabes revendiquent au péril de leur vie la démocratie, la liberté et la vérité, des musulmans condamnent cette fois ouvertement les méthodes du terrorisme et l’islamisme totalitaire parfois appelé « le fascisme vert ».

Tout se passe comme si un émule du pape Jean Paul II avait dit aux musulmans: « N’ayez plus peur !». Adversaire déclaré et courageux de « l’idéologie de rupture » des fondamentalistes et de « l’identité meurtrière » distillée au sein de l’islam par les terroristes, souvent critiqué par certains de ses coreligionnaires pour ses prises de position modérées, l’ancien recteur de la mosquée de Paris, le Dr. Dalil Boubakeur, s’opposait dès le soir de l’évènement à tout amalgame entre la violence prônée par le gens de Ben Laden et la religion musulmane. Dans la foulée, le Conseil français du culte musulman a appelé à dissocier l’islam du terrorisme islamique. Boubakeur n’est pas le premier à dire que l’islam prône la paix. Mais à son niveau, c’est un progrès dans une religion qui  jusqu’ici n’osait pas se mobiliser contre une violence et contre une intolérance issue de ses rangs (voir notre article Encore des crimes de musulmans fanatiques dans notre rubrique „Nouveaux Risques“ ci-dessous). Les langues se délient, l’indignation s’exprime, le deuil s’installe. Est-ce le prélude d’un « aggiornamento » de l’islam qui n’attendait que cela pour se défaire des scories de son Moyen Âge ? Sommes-nous avec le « printemps arabe » qui s’exprime en Tunisie, en Libye, en Egypte, au Maghreb, en Syrie et ailleurs en présence d’une jeunesse qui tourne le dos à Al-Qaïda, comme le disait François Heisbourg le 2 mai 2011 sur TF1 ?

Il faut l’espérer Encore qu'on puisse s'interroger quand on voit plus des deux tiers des Egyptiens aspirer, selon un sondage récent, à un "régime islamique avec des composantes démocratiques" et seulement un quart d'entre eux à un Etat laïque. Alors, pourquoi auraient-il fait cette révolution s'ils voulaient retourner au Moyen Âge ? Nous voudrions bien savoir dans quelles conditions se sont déroulés ces sondages. Si l'on a interrogé surtout des hommes. Et des femmes forcément analphabètes puisque l'islam rigoureux leur interdit de s'instruire. Si l'on a interrogé les campagnes ou les villes. Enfin, ne faudrait-il pas écouter plutôt l'élite instruite ? Il ne faut pas perdre de vue que les partis islamistes, Frères musulmans et autres, sont les plus solidement structurés, tant en Egypte qu'en Tunisie, et qu'ils profitent de la misère en gagnant les gens à leur cause par des œuvres de solidarité. Il faudra donc laisser le temps à d'autres forces démocratiques de s'organiser. Les 40 milliards d'aide aux pays arabes qui se sont libérés, promis fin mai par le G 8, sont un atout considérable pour peser sur l'évolution. S'ajoute que les fondations des partis allemands, Fondations Konrad-Adenauer et Hanns-Seidel (CDU/CSU), Fondation Friedrich-Ebert (SPD) qui ont une certaine expérience dans la diffusion de la démocratie, se sont engagées à aller aider à la fondation et à l'organisation de partis et à diffuser la pratique de campagnes électorales, de gestion, etc.

En 2003, un soldat français en Afghanistan avait eu Ben Laden au bout du fusil, mais il avait laissé le gibier aux Américains. Il a fallu attendre longtemps encore, mais les Etats-Unis ont eu Bin Laden au souffle. Le « Handelsblatt » de Düsseldorf faisait état le 3 mai d’une « victoire solitaire des USA », « sans aucun soutien des Européens ». Ce quotidien rappelait que les Allemands veulent se retirer d’Afghanistan conformément aux voeux de leur opinion publique très marquée par le pacifisme, voire l'antimilitarisme, et que nombre de politiciens de Berlin veulent assouplir les lois sécuritaires allemandes. « Pourquoi ne pas soutenir les Américains ? Pourquoi les laisser seuls défendre les valeurs et la prospérité occidentales ? » « Une Europe sur la touche ne pourra pas jouer un rôle paritaire dans le concert des Etats et des continents », écrivait l’éditorialiste. Ce reproche s’adressait en réalité à l’Allemagne plus qu’à l’Europe. Car les récents évènements ont confirmé l’émergence d’une nouvelle Triplice composée des Etats-Unis, de la Grande Bretagne et de la France qui prend en mains de plus en plus nettement les destinées mondiales ou tout au moins la lutte contre les dangers qui nous menacent.

La réactivité et l’endurance des Américains qui ont poursuivi dix années durant le croquemitaine barbu aux cheveux et à la barbe teints qui jouait au Vieux de la Montagne, * frappe l’opinion mondiale. Cette Amérique, à l’origine d’une profonde crise financière, lestée par un dollar qui se délite et percluse de dettes, a fait preuve de sa vitalité et de son patriotisme. Et cela, non sans intelligence, en montant une opération très délicate, réussie là où Jimmy Carter, en 1980 en Iran, avait pitoyablement échoué, respectueuse du mort à la différence de ce qui s’était passé avec Che Guevara en 1967, ainsi que de sa religion, le « condamné » ayant été immergé après le rite musulman et conformément aux us de la marine. Le terroriste sans tombeau, Oussama Ben Laden, ne deviendra pas un mythe. Il vivait caché avec les siens depuis des années dans une retraite un peu spartiate mais confortable, regardait des cassettes pornographiques, en commandant des meurtres à distance. Les vidéos puisées dans le Pactole de renseignements qu'a recueillis le commando américain, montrent un mauvais acteur sur le retour d'âge, un illusionniste de bas niveau à la manière d'Hitler, un solitaire indécis et pas sûr de lui qui n'était certainement pas un gourou inspiré. Il a payé pour ses crimes. Ceux qui l’ont exécuté en risquant leur vie n’étaient ni des sadiques ni des fanatiques comme lui et ses hommes, mais des professionnels de la marine américaine. C’est une énorme différence. (J.-P. P.)

* Le Vieux de la montagne, ce chef de la secte islamique des Ashishins (mot qui a donné assassin) qui envoyait ses sicaires tuer de par le monde.

 

 

▪ Propagande : toujours des mensonges et des vérités tronquées sinon des contre-vérités

Avec son livre « Historiquement incorrect », Jean Sévillia remet une fois de plus les pendules à l’heure

Quand vous visitez Bordeaux avec une guide « verte », celle-ci vous dira que les riches Bordelais, les « riches » bien entendu, se sont enrichis il y a deux à trois siècles grâce à l’esclavage, mais que c’est encore un sujet tabou et qu’il faudra du temps pour qu’ils finissent par l’admettre et faire amende honorable. C’est ignorer la pléthore de livres que l’on trouve sur le sujet à la librairie bordelaise proche de la Porte Dijeau (pas de pub dans Eurbag) et l’exposition sur la question dans un grand musée de la métropole girondine. En passant à la Place Gambetta, anciennement Place de la Nation sous la Révolution, cette personne dira qu’elle ne parle pas des centaines de têtes qui ont roulé dans la poussière quand la guillotine était installée ici sous la Terreur de 1793, « parce qu’elle ne parle pas de violence » dans sa présentation historique de sa ville.

En revanche, devant le monument des Girondins sur la Place des Quinconces, elle dira que si ceux-ci n’avaient pas été exécutés, « nous n’aurions pas la République ». C’est vrai que les Girondins, à la différence des Montagnards penchaient pour une monarchie constitutionnelle (et l’on doit dire, malgré tout le respect que l’on doit à la République, que celles-ci ne fonctionnent pas trop mal en Espagne, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Suède, au Danemark et ailleurs). Avec une monarchie constitutionnelle, nous n’aurions peut-être pas une République, en effet, mais nous aurions une démocratie. Toujours est-il que, déclarés « suspects », sous le régime totalitaire des Montagnards les députés girondins librement élus ont été pourchassé à Paris et jusque dans les campagnes bordelaises pour être exécutés quand ils n’ont pas mis fin eux-mêmes à leurs jours. Comme les adversaires d’Hitler et de Staline le furent plus tard par la Gestapo et le Guépéou.
Il faudrait peut-être ajouter que nous aurions eu avec eux une France plus régionaliste et plus fédéraliste qui nous mettrait en meilleure posture dans l’Europe actuelle que notre France étouffée par le centralisme et l’élitisme parisiens. Mais pour en revenir à l’esclavage, rappelons que même si l’épisode esclavagiste est une période honteuse de l’historie européenne et américaine, avec 11 millions de Noirs emmenés de force d’Afrique vers l’Amérique par des navires européens, 14 millions ont été victimes de la traite interafricaine et 17 millions de la traite orientale vers les pays musulmans. « Ces chiffres, dans leur brutalité, traduisent la répartition des responsabilité », écrit en les évoquant Jean Sévillia, rédacteur en chef adjoint du « Figaro Magazine » dans son nouveau livre intitulé « Historiquement incorrect » paru chez Fayard le 19 octobre dernier (373 p., 20 €).

On peut lire un peu plus loin que « lors de la projection de son film « Indigènes » au Festival de Cannes, Jamel Debbouze, se répandait sur les ondes : « C’est l’histoire…de tirailleurs (sous-entendu arabes, africains) qui se sont battus pour la mère patrie mais qui, le jour de la victoire, n’ont pas eu le droit de défiler sur les Champs-Elysées ». « S’il s’était renseigné avant de parler, l’acteur aurait su que les troupes indigènes ont défilé sur les Champs-Elysées le 11 novembre 1944, et lors des deux défilés de la victoire, le 8 mai et le 14 juillet 1945 », le corrige Sévillia.

Et Sévillia de rappeler que « durant la Seconde Guerre mondiale, de 1942 à 1945, 175 000 Français d’Afrique du Nord de type européen (ceux que l’on appellera plus tard les pieds noirs) furent sous les armes, ce qui représente le pourcentage énorme de 75 % d’une classe d’âge. Et 253 000 soldats indigènes pour toute l’Afrique du Nord et l’Afrique noire. Chez ceux-ci le taux de mortalité est de 56 %. Dans les troupes d’origine européenne, il est de 8 %. Là encore, les slogans des thuriféraires de la « diversité » affirmant que ce sont les Arabes qui ont chassé les nazis de France, demandent à être examinés à la lueur des faits », explique encore cet auteur. (JPP)

→ Puisque nous sabrons la propagande citons encore deux attitudes :

„Ambiance de kermesse à Washington, des gens qui exultent dans les rues, l’euphorie dans les studios des médias : mais non, on n’a pas trouvé le médicament contre le sida, contre le cancer ni la recette pour instaurer la paix mondiale ! L’euphorie est déclenchée par la mort d’un père de famille de 54 ans ». Tel fut le commentaire de Stephan Karkowski, présentateur de l’émission « Politikum » de Radio Ouest-Allemande 5 (WDR 5) le 2 mai 2011 à 13 h 54. Ce pauvre « père de famille » était Oussama Ben Laden : il avait en effet 4 femmes et 9 enfants. Que l’on admire la ficelle de ce propagandiste de la radio allemande visant à présenter les gouvernants et militaires américains comme des assassins et Ben Laden comme leur malheureuse victime. La méthode est dans le style de Goebbels, estimait notre confrère américain Don Jordan et nous lui donnons raison. Cette présentation scandaleuse de la mort peu glorieuse d’un meurtrier qui avait au bas mot 30 000 morts sur la conscience, montre quelles sont les tendances dans les médias électroniques allemands. (voir le texte original de l'émission dans la partie allemande d’Eurbag Aktuell).

A l'opposé la réaction des Japonais, leur calme, leur discipline, leurs sourires dans la catastrophe qui s’est abattue sur eux si injustement ont forcé notre admiration. Certains qui avaient perdu leurs proches et leurs amis et tous leurs biens pleuraient . Mais « les guêpes sont attirées par les visages qui pleurent », dit un de leurs proverbes. Ils pensent au présent et à repartir vers l’avenir avec ceux d’entre eux qui leur restent et avec ce qu’ils ont encore. Les cinquante intervenants sur le site de la centrale sinistrée de Fukushima, ingénieurs, ouvriers, militaires qui ont refroidi les réacteurs et colmaté les brèches dans des conditions plus que difficiles, se sont exposés à des radiations à la limite de la dose létale. On peut les qualifier de héros. Un exemple pour nous autres Européens. On retiendra aussi que les ingénieurs et techniciens japonais ont été infiniment plus compétents que les Russes affectés en 1986 à la centrale ukrainienne de Tchernobyl dont le nom évoque aujourd'hui encore un cauchemar. A Tchernobyl le réacteur ne disposait pas d’une enveloppe de confinement. Une erreur humaine était à l'origine du sinistre. Les intervenants sur la centrale ukrainienne, dits "liquidateurs", ne savaient pas non plus à quel risque ils s'exposaient. La plupart l'ont payé de leur vie. Ajoutons que les Japonais ont manifesté un grand souci de préservation de la vie de leurs concitoyens, à preuve l'interdiction de s'approcher désormais de la centrale sinistrée dans un rayon de 20 km. Et comble de l'esprit de sacrifice, la société Tepco qui gère la centrale a décidé d'amputer de 50% le salaire de son président et de ses cadres dirigeants et de 25 % celui de ses cadres intermédiaires. Pour tous les autres salariés, la ponction sera de 20%. Comme on le sait le président de Tepco a démissionné entretemps. Il avait caché la vérité sur l'ampleur du désastre.
 

 

▪ « Indignez-vous » n’est qu’un nouveau manifeste communiste à l’eau de rose de la morale : un bilan

Incontestablement, le premier pamphlet de Stéphane Hessel (auquel un second s’est ajouté récemment « Engagez-vous ») était dans l’air du temps, crise économique et financière accompagnée d’un sursaut moral en faveur des damnés de la terre : tous les ingrédients y étaient pour faire de ce libelle un succès. Et la situation actuelle s’y prête.
En Allemagne les ventes de ce libelle ont atteint 450 000, en Espagne 430 000, en Italie 120 000, aux Pays-Bas 12 000, au Portugal 10 000. Le nombre d’exemplaires vendus a atteint au Royaume-Uni 9 500 et en Norvège 3 000. Les Américains en ont acheté 50 000, l’Argentine 5 400, le Chili 3 000, le Mexique et le Brésil 2 000 et l’Uruguay 600. Depuis sa parution le 20 octobre 2010, jour du 93ème anniversaire de Hessel, « Indignez-vous » a été vendu en France à 2,100 millions et au total à un million dans le monde. C’est en France, curieusement, que le mouvement des « Indignés » que le livre a suscité est le moins important. Il s’est développé surtout aux Etats-Unis et en Espagne, et forcément en Grèce.
En Allemagne l’éditeur Ullstein a déjà mis en place 100 000 exemplaires d’« Engagez-vous ». Tous les journaux allemands ont parlé de Hessel et nombre d’entre eux l’ont interviewé. Ses conférences ont affiché complet, de même que le débat organisé à Francfort par Daniel Cohn-Bendit entre Hessel et l’ancien ministre Vert Joschka Fischer. Ce succès est surprenant étant donné qu’il n’y a pratiquement pas de chômage en Allemagne et que le mouvement des « Indignés » y est inexistant, mais il va dans le sens du courant dominant de l’opinion publique, le « mainstream », résolument à gauche (souvent sans le savoir). Dedpuis quelque temps le mouvement Attac et le mouvement « Occupy Francfort » ont pris toutefois chez nos voisins allemands le relais des « Indignés ». S’ajoute que Hessel était né en 1917 à Berlin ou son père, Franz, a vécu jusqu’en 1938. Franz Hessel avait commis un livre lui aussi : « Spazieren in Berlin » (« Promenades à Berlin ») que deux éditeurs ont republié en début d’années (« Flâner à Berlin ») , l’un avec une préface de Stéphane Hessel
Un succès de librairie fabuleux qui s’explique aussi par le prix dérisoire (3 €) et le nombre de pages (une vingtaine) de ce traité de marxisme sans le nom mitigé de morale bien-pensante. Il va dans le sens d’une gauche qui s’arroge le droit à la morale et s’identifie à tous les malheurs du monde, une attitude que le journaliste allemand Jens Fleischauer a fustigée. S’est greffé là-dessus le désir de revanche des perdants du 9 novembre 1989, qui imaginent vivre enfin l’échec du « turbo-capitalisme », du « néo-libéralisme sauvage », et de l’économie financière débridée qui ont effectivement fait pas mal de bulles vouées à exploser. Seulement, la planification marxiste-léniniste avait fait la preuve en URSS, en RDA et dans tout le Bloc soviétique ainsi qu’en Chine, au Vietnam, en Corée du Nord et à Cuba de son incapacité à apporter le bien-être aux hommes et aux femmes.
Les dirigeants chinois, vietnamiens et autres ont dû accepter l’économie capitaliste pour pouvoir donner la prospérité à leur population et le régime cuvain est en train de tourner dans le même sens pour ne pas être balayé par une révolte. A la faveur de la crise économique et financière dont l’économie libérale sortira quand même plus forte et immunisée, Stéphane Hessel prend le contrepied des réalités. Il se trompe et entretient cette illusion globale ! Le succès de son livre précisément rend ses erreurs dangereuses. Elles sont le fiel né sur les ruines de la guerre, de la haine et du sang, comme si cet homme très âgé l’avait conservé dans un bocal depuis 1945, de la même manière que les vers qu’il a appris par cœur et qu’il récite volontiers. Ce n’est pas tout d’avoir une bonne mémoire, d’avoir beaucoup vécu et d’avoir souffert dans un camp de concentration Encore faut-il avoir l’intelligence pour comprendre le monde actuel qui est un peu plus compliqué que dans la jeunesse de M. Hessel.
Depuis qu’il militait dans la Résistance avec des communistes, l’Europe unie est née et elle est devenue un continent prospère et identitaire. Nous donnons ici le « pour » et le « contre » d’un phénomène qui a largement dépassé en ampleur celui du Manifeste de Karl Marx et Friedrich Engels mais qui, espérons-le, ne sera qu’un feu de paille et n’aura pas le même pouvoir historique de destruction que le « Manifeste communiste » des deux susnommés. Nous citons à la fin de notre bilan le Manifeste du Conseil National de la Résistance. Il ne faut pas être un as de la politique pour s’apercevoir que les communistes dominent parmi les signataires de ce Manifeste, parmi eux Stéphane Hessel. N’est-il pas temps que l’on tourne la page sur cette sinistre idéologie qui ont amené tant de malheur dans le monde ? (JPP)

Le « pour » d’abord

A la fin de l’année 2011, alors que le pamphlet de St. Hessel ne s’était pas encore vendu à un million et demi d’exemplaires, L’Express écrivait :
Le manifeste de l'ancien résistant s'est déjà vendu à plus de 300 000 exemplaires. Cinq citations pour comprendre cet appel à l'indignation.
C'est le best-seller de la fin de l'année 2010. Indignez-vous, de l'ancien résistant Stéphane Hessel, s'est vendu à plus de 300 000 exemplaires (Source Edistat). Quelles sont les raisons d'un tel succès? Son prix attractif - trois euros? La longueur de l'ouvrage - une vingtaine de page? Un concours de circonstances - sortie du livre avant Noël? L'engouement, même inexpliqué, est réel et vire au phénomène de société. On se l'arrache et les libraires peinent à alimenter leurs stocks... LEXPRESS.fr a sélectionné cinq phrases choc de cet appel à l'indignation qui provoque espoir chez certains, et déchaîne les passions chez d'autres.

Beaucoup de libraires sont à court d'exemplaires d'Indignez-vous, publié chez Indigène.
1 - Trouver un motif d'indignation
Selon Stéphane Hessel, ancien résistant qui prône les valeurs véhiculées pendant cette période de l'Histoire de France, les raisons de s'indigner existent. Il suffit de les chercher. "Les raisons de s'indigner peuvent paraître aujourd'hui moins nettes ou le monde trop complexe. (...) Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher. Je dis aux jeunes: cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l'indifférence, dire 'Je n'y peux rien, je me débrouille'."
Le traitement fait aux immigrés, aux sans-papiers, aux Roms sont autant de raisons pour l'auteur de s'indigner. "Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous, d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j'ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé."
2 - Changer de système économique
"L'actuelle dictature internationale des marchés financiers (...) menace la paix et la démocratie." Dans Indignez-vous, l'auteur met en cause notre système économique, dénonçant les écarts de richesses grandissants. Nous n'avons pas su, constate-t-il, tirer les leçons des erreurs de la crise économique, pourtant dévastatrice. "L'écart entre les plus pauvres et les plus riches n'a jamais été aussi important: et la course à l'argent, la compétition, autant encouragée." Et de proposer comme alternative que "l'intérêt général" prime sur "l'intérêt particulier", et le "juste partage des richesses créées par le monde du travail" sur le "pouvoir de l'argent".
3 - Mettre fin au conflit israélo-palestinien
Farouche défenseur de "la Palestine, la bande de Gaza, la Cisjordanie", l'ancien résistant s'est attiré les foudres de plusieurs associations en appelant au boycott des produits israéliens. Revenant sur l'opération "Plomb durci", Stéphane Hessel écrit: "Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c'est insupportable. Hélas, l'Histoire donne peu d'exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire." Après la publication de son ouvrage d'une vingtaine de pages, l'ancien résistant a été visé par trente plaintes pour antisémitisme.
4 - Choisir la non-violence
Convaincu que l'avenir "appartient à la non-violence", Stéphane Hessel refuse d'excuser les "terroristes qui jettent des bombes". Mais il affirme qu'on "peut les comprendre". "On peut se dire que le terrorisme est une forme d'exaspération. Et que cette exaspération est un terme négatif. Il ne faudrait pas ex-aspérer, il faudrait es-pérer. L'exaspération est un déni de l'espoir. Elle est compréhensible, je dirais presque qu'elle est naturelle, mais pour autant elle n'est pas acceptable." Et d'ajouter, en se désolidarisant de Jean-Paul Sartre: "Se dire 'la violence n'est pas efficace', c'est bien plus important que de savoir si on doit condamner ou pas ceux qui s'y livrent."
5 - Endiguer le déclin de notre société
D'importants progrès ont été faits depuis 1948, concède Stéphane Hessel. La décolonisation, la fin de l'apartheid, la chute du mur de Berlin... Mais cette tendance tend, selon lui, à s'inverser depuis les années 2000. "Les premières années du XXIe siècle ont été une période de recul. Ce recul, je l'explique en partie par la présidence américaine de Georges Bush, le 11 septembre, et les conséquences désastreuses qu'en ont tirées les Etats-Unis, comme cette intervention militaire en Irak." "Nous sommes à un seuil, entre les horreurs de la première décennie et les possibilités des décennies suivantes. Mais il faut espérer, il faut toujours espérer."

Les détracteurs sonnent trois fois, et même quatre

Article rédigé par Nicolas Gary, le dimanche 09 janvier 2011.

« C'est vrai qu'ils sont plaisants, tous ces petits villages, tous ces bourgs, ces hameaux, ces lieux-dits, ces cités... », Ah qu'il avait raison, Brassens, chantant la ballade des gens qui sont nés quelque part... Et qu'il peut garder le front haut, Stéphane Hessel.

À 93 ans, l'ancien résistant est devenu le phénomène national durant la fin de l'année passée : 500.000 exemplaires vendus, retirage pour 250.000 de mieux, puis 200.000 encore... le petit livre Indignez-vous, en librairie pour 3 € s'arrache, se dévore et fait fureur.

Levée de boucliers chez les bien-pensants

Mais, non loin, retranchés, les coupables se terrent. Rue89 fait un inventaire à la Prévert, de ces personnalités figées par le livre, et pour qui l'on pratiquerait l'indignation à bon compte avec cette lecture. Plutôt que de se réjouir d'un engouement pour un opuscule qui suscite l'envie de la découverte, ces derniers ont à coeur de piétiner l'oeuvre,de la plus méchante façon qui soit : par le mépris.

Luc Ferry a parlé d'un « libelle ». Le terme désigne bien un pamphlet, mais plus généralement à caractère diffamatoire. La morale, la vraie, peut bien se moquer de la morale, il n'empêche que notre ancien ministre d'une philosophie dispensée au Fou du roi dernièrement, se plante de cible. Tant il est vrai que citer Pascal est toujours bien vu...

Boris Cyrulnik, pourtant à l'origine d'un intelligent appel à l'arrêt de la notation dans les classes primaires, confond gentiment « indignation » et fanatisme, en arguant que « l'indignation est le premier temps de l'engagement aveugle. Il faut nous demander de raisonner et non de nous indigner ». Raisonnons, d'accord, mais pas avec démagogie, monsieur Cyrulnik...

Et qu'est-ce à dire que de retrouver Pierre Assouline, fustigeant un livre « dégoulinant de bons sentiments, aux grands principes, aux grands idéaux et aux grandes idées qui y sont énoncées » ? Est-ce bien ce même qui voulait imposer la lecture de De Gaulle dans les classes littéraires de lycée ? Qui faisait rempart, avec le reste de l'avant-garde (Max Gallo, Franz-Olivier Giesbert, Bernard Pivot ou encore Michel Audiard), pour la défense du général homme de lettres ? Vous ne voyez pas le rapport ? Lisez donc son billet et demandez-vous qui fleure bon la fleur d'oranger et les bons sentiments..

Bien plus pertinente, l'approche d'Éric Le Boucher, sur Slate.fr, évoquant un livre qui « est une sorte de salutaire rappel aux valeurs françaises, républicaines et sociales, à l’heure où, justement, on a l’impression que tout cela vole en éclat. Nous voici au fond : ces valeurs et leur érosion ».

Indignez-vous est un bon livre, qui a deux mérites : nous plonger dans une série de constats accablants, affligeants, même et nous les pointer de telle sorte que leur énormité nous devient obscène. Ensuite, il parle simplement, et se fait comprendre de tous.

Son succès est mérité.

Le contre ensuite

Indignez-vous contre Stéphane Hessel !
Assouline, Ferry, Cyrulnik… : les critiques fusent contre son court essai « Indignez-vous », jugé faible et pétri de bons sentiments.
Trop d'indignation tue-t-elle l'indignation ? Après une phase d'engouement quasi-unanime pour le petit livre d'une trentaine de pages « Indignez vous ! » signé par Stéphane Hessel et vendu à 500 000 exemplaires, les critiques ont commencé à pleuvoir début 2011.
Notamment chez certains lecteurs de ce qu'Anne Fulda appelle dans sa chronique du Figaro « une espèce de nouveau Petit Livre rouge », agacés par le matraquage médiatique dont a fait l'objet l'ancien résistant et ambassadeur de 93 ans, connu pour ses prises de position pro-palestiniennes.
Certains encore ont été déçus par les sympathies « social-démocrates » d'Hessel dans l'entretien qu'il a accordé à Rue89 : il s'y montre bien moins insurgé que ne laisse penser le titre de son petit livre bien marketé à 3 euros.
Il vante les mérites de Martine Aubry, Pierre Mendès-France, Edgar Morin ou même DSK et prend ses distances avec l'extrême gauche et Mélenchon (même si ce dernier a dit-il, « des côtés très sympathiques »).
Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik : « Raisonner plutôt que s'indigner »
Ces piques, dans les conversations privées ou sur les réseaux sociaux, trouvent aussi leur écho médiatique. Ainsi, depuis début 2011, plusieurs personnalités ont pris l'engouement pour Stéphane Hessel à rebours.
Boris Cyrulnik s'est élevé assez tôt contre l'unanimisme de l'indignation, mot-phare des réveillons de 2010. Voici ce qu'il écrivait, le 31 décembre, en réponse au Monde qui lui demandait, comme à d'autres, de donner des motifs d'indignation :
« J'ai beaucoup de tendresse, d'admiration, pour Stéphane Hessel avec qui j'ai beaucoup de concordances de vue, mais je m'indigne qu'on nous demande de nous indigner parce que l'indignation est le premier temps de l'engagement aveugle. Il faut nous demander de raisonner et non de nous indigner. »
Le blogueur Pierre Assouline : « A-t-on le droit de ne pas s'indigner ? »
Le 4 janvier, Pierre Assouline s'interrogeait, sur son blog, au milieu d'un océan encore consensuel : « A-t-on le droit de ne pas s'indigner avec Hessel » ?
Comme tout le monde, Assouline relève chez ce vieux monsieur aussi digne, accueillant et humaniste « son sourire désarmant, son incroyable mémoire de la poésie, sa courtoisie d'un autre temps, sa gentillesse si rassurante ». Comme certains, il s'interroge toutefois sur l'emballement autour d'un texte « plein de bons sentiments » :
« Quand on pense que ceux qui l'achètent par dizaines pour l'offrir autour d'eux y voient un programme d'action, une philosophie morale, un bréviaire, on est consterné tant le contenu manque de contenu, ce qui ne lui est guère reproché en raison de son statut d'icône.
Mais la démonstration est si faible et la plume si incertaine que l'appel n'a pas la puissance d'un pamphlet. Qui pourrait décemment s'opposer à un texte dégoulinant de bons sentiments, aux grands principes, aux grands idéaux et aux grandes idées qui y son énoncées ? »
Dans le même billet, Pierre Assouline déplore une forme de nivellement éthique qui irriguerait cet écrit :
« Il nous appelle donc à l'indignation permanente en toutes circonstances et en tous lieux, même si cette manière de mettre ainsi sur une même ligne morale la situation des sans-papiers, la dérégulation du capitalisme et les crimes du totalitarisme national-socialiste devraient nous… indigner. »
Luc Ferry : « La vraie morale se moque de la morale »
Le lendemain, 5 janvier, Luc Ferry, philosophe et ancien ministre UMP, interpellait à son tour, et cette fois dans Le Figaro, l'ancien résistant, à qui il reproche la faiblesse d'un raisonnement placé sur le seul terrain de la morale :
« Cher Stéphane Hessel, dans un libelle qui rencontre un succès colossal, vous nous invitez à l'indignation. Etes-vous bien certain de ne pas vous tromper d'adresse ? La vraie morale, disait Pascal, se moque de la morale. »
Pierre Marcelle : Hessel figé en « statue de Père Noël »
Pierre Marcelle, chroniqueur dans Libération, pointe également l'unanimisme des médias ce vendredi 7 décembre :
« Radios et télés se sont saisies de Stéphane Hessel pour le figer dans son statut et sa statue de père Noël des bonnes consciences, en Tirésias des plateaux. »
Après deux mois de buzz intensif, on peut être surpris à la lecture du petit ouvrage. On doit bien reconnaître cependant que l'auteur lui-même (qui ne touche d'ailleurs pas de droits d'auteur) n'est pas pour grand chose dans l'emballement des médias…
Lorsqu'on le rencontre, on constate du reste que Stéphane Hessel, lui-même, ne vante pas le caractère particulièrement subversif du petit livre.
Un lecteur qui achevait avec une certaine perplexité le deuxième volet de l'entretien de Stéphane Hessel sur Rue89 me faisait justement cette réflexion récemment :
« Hessel est impeccable, et plutôt dans son rôle. On ne peut pas vraiment lui reprocher ce qu'il dit ou qu'il ne dit pas, ou ce qu'il manquerait à “Indignez-vous ! ” Mais on peut s'inquiéter de ce que ce succès aussi soudain que désarçonnant peut dire d'une époque. En l'occurrence, le vide, non ? »
Enfin cette lettre de lectrice anonyme :
Je l'ai lu cet essai. parce que ça m'intriguait, mais j'ai été très déçue. Cela m'a paru être un ramassis de poncifs, de choses très convenues mais qui n'allaient pas au-delà du constat. Il ne fait qu'appeler sa nostalgie d'une certaine façon de vivre les choses, or il oublie que le monde évolue. Certes, il est important de ne pas perdre l'essentiel de vue, à savoir la défense de certaines valeurs, mais ces valeurs ne peuvent être défendues éternellement de cette manière, en gros tel que ça se pratiquait dans l'après-guerre. Finalement, tel qu'il l'a écrit, son essai passe pour l'écrit d'un pur réac incapable d'envisager une évolution positives des choses d'une autre manière que celle qu'il a connue. C'est le livre d'un homme âgé, point barre.

Programme du CNR - extraits (source wikipedia) signé par Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey.

En 1944 (dès la Libération) :
o Emprunt de la Libération.
o Ordonnance sur la liberté de la presse
o Profit illicite (contre les paradis fiscaux).
o Vote des femmes.
En 1945 :
Nationalisation des crédits (banques et assurances)
Création de la Sécurité sociale et création des Comités d'entreprise
En 1946 :
o Semaine de 40 heures,
o Nationalisation du gaz et de l’électricité,
o Augmentation de +18 % des salaires.
En 1947 :
o Création du SMIG,
Naturellement, tout cela n’est pas foncièrement mauvais, mais ces objectifs dont certains sont aussi démagogiques que le traité de Stéphane Hessel, étaient plutôt contre-productifs à un moment où le pays devait se relever des dommages de la Guerre et de l’Occupation. Sans doute les signataires comptaient-ils faire travailler les prisonniers de guerre à la place des Français. Or cela n’a jamais fonctionné. Hitler l’avait essayé avant eux. En 1948, il a fallu libérer les prisonniers de guerre. Reste que la plupart de ces exigences ont été réalisées depuis et même bien au-delà (par exemple la semaine de 35 heures décrétée par le pouvoir socialiste selon les vœux de Martine Aubry et l’âge de la retraite ramené par François Mitterrand de 65 à 60 ans). Heureusement, l’économie française n’en est pas morte, mais elle se porte moins bien que l’économie allemande, suédoise, hollandaise, etc. qui n’ont pas dû subir de tels avatars.
 

 

▪ La campagne de dénigrement contre Thilo Sarrazin a échoué en Allemagne

Il y a un peu plus d’un an, le livre de Thilo Sarrazin « Deutschland schafft sich ab » (L’Allemagne s’auto-détruit ») semblait condamné. Le 23 août le « Spiegel » et la « Bild-Zeitung » en avaient publié les premiers extraits. On criait au scandale. L’ancien Sénateur aux Finances de Berlin et membre du parti social-démocrate SPD aurait écrit, affirmait le monde médiatique et politique, que «ses immigrés rendaient l’Allemagne plus bête et l’appauvrissaient », ce qui était tout à fait contraire aux lois de l’éthique dominante. Depuis des années, les médias bassinaient les Allemands de l’idée que le multiculturalisme était un enrichissement et que les Turcs étaient plus futés qu’eux-mêmes.
Le parti chrétien-démocrate CDU lui-même avait condamné Sarrazin. Sa déléguée à l’intégration, Maria Böhmer, accusait Sarrazin de « polémiquer globalement contre les migrants musulmans » et de les « diffamer et de les vexer ». Le chef du groupe Vert au Bundestag Volker Beck accusait Sarrazin de répandre « la haine ». La ministre libérale FDP de la Justice Sabine Leutheusser-Schnarrenberger trouvait « insupportable ce que Sarrazin infligeait à l’opinion publique avec ses hypothèses confuses d’ordre socio-biologique sur l’intelligences des migrants ». Et le secrétaire général de la CSU bavaroise, Alexander Dolbrindt lançait : « Ce mec est givré » (« Der Typ hat einen Knall »). Bref l’ensemble de la classe politique ou à peu près, et toute la coterie des bien-pensants, ces bonnes âmes qui cultivent le politiquement correct, condamnait Sarrazin. Mais le SPD n’a pas osé exclure de ses rangs ce politicien qui en fait partie depuis 1974 bien que les demandes d’exclusion aient abondé dans son aile gauche. Des personnalités sociales-démocrates comme Helmut Schmidt et Peer Steinbrück ont soutenu Sarrazin. Et le procès en exclusion a été annulé après que celui-ci ait affirmé qu’avec son livre, il « n’avait voulu discriminer personne » et qu’il n’avait pas enfreint aux principes du SPD.
Avec 1,3 millions d’exemplaires vendus, le livre de Sarrazin a été le plus gros succès de librairie de l’histoire de la République fédérale et l’on peut dire, un an après sa parution, que la campagne de dénigrement de son auteur a échoué. Avec une interview au magazine culturel allemand « Lettre International », puis par ses apparitions à la télévision, Sarrazin s’était acquis une immense popularité dans la population allemande. On savait qu’avant cette prise de position déjà, comme Sénateur de Berlin, il ne manquait pas de toupet et avait la langue bien pendue, mais cette fois, il avait exprimé ce que pensaient la plupart des Allemands. Quelques personnalités de la politique et de l’économie allemandes commencèrent timidement à dire qu’il n’avait peut-être pas tout à fait tort, que les immigrés représentaient un poids mort pour les caisses sociales, qu’ils n’étaient pas à niveau, qu’ils n’étaient pas l’élite de la nation qui les envoyait en Allemagne. L’opinion vira totalement le 4 septembre 2010 quand la « Bild-Zeitung » prit la défense de Sarrazin au nom de la liberté d’opinion. Les sondages prouvèrent que la majorité des Allemands le soutenait et le 28 septembre les instituts de démoscopie montrèrent qu’il aurait 28% des voix s’il fondait un parti. D’autres médias lui offrirent une tribune dans laquelle il pouvait répliquer à ses adversaires.
Il n’a pas fondé un nouveau parti. Il est resté dans son SPD qui se garde bien de l’exclure pour ne pas perdre des voix. Voilà ce qu’il pense lui-même : « Si personne ne s’oppose dans notre pays à l’embrigadement du climat mental et de l’opinion publique, il se pourrait que nous nous réveillons bientôt dans une dictature ». (eurbag. novembre 2011)

 

 

 Le CSFRS, creuset de la réflexion stratégique en France

 Alors que le Japon vient de subir une des plus grandes catastrophes naturelles, doublée d’un accident nucléaire dont on ne mesure encore pas toutes les conséquences ; alors que les dernières années ont vu la montée en puissance de l’utilisation des nouvelles technologies dans la gestion de conflits, rébellions, ou mouvements terroristes ; alors que la globalisation oblige à une réflexion coordonnée des États sur les problématiques géostratégiques, le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS, 10 rue du Faubourg-Poissonnière, 75010 Paris) confirme son rôle essentiel de décèlement et d’anticipation des enjeux de défense et de sécurité. Ses Deuxièmes Assises nationales se dérouleront, à l’École militaire, le mercredi 8 juin 2011. Ce sera un rendez-vous important pour faire état des connaissances autour d’experts reconnus, co-organisé par le CSFRS, l’IHEDN et l’INHESJ, trois organismes complémentaires. Le thème est cette année : « France, Europe, Monde. Flux et tensions stratégiques : les États à la croisée des chemins », illustreront la complémentarité des missions de ces trois organismes. Comme l’an passé, la variété des thèmes abordés reflète la multiplicité des sujets auxquels peut être appliquée l’approche anticipative et pluridisciplinaire. Une place sera faite aux échanges avec le public pour favoriser le partage des points de vue auquel le CSFRS est très attaché. « Nous souhaitons que ce lieu soit celui de l’expression des atypiques, des gêneurs, des empêcheurs de penser en rond, des emmerdeurs divers et multiples qu’on trouve dans toutes les administrations, celles et ceux qui ne trouvent leur place au mieux qu’entre la photocopieuse et les lieux d’aisance, avec le secret espoir qu’ils cesseront de perturber le superbe ordonnancement d’un monde qui souvent déjà n’est plus »,a prévenu Alain Bauer, président du CSFRS.

On traitera de questions essentielles sur lesquelles doivent se positionner les gouvernements. Les conclusions et les grands axes du Rapport d’orientation de la recherche stratégique seront présentés en ouverture de cette seconde édition des Assises nationales. Ayant réuni plus de cent experts nationaux, chercheurs, dirigeants d’entreprise, exécutifs des pouvoirs publics, le travail de réflexion stratégique du conseil scientifique du CSFRS a pour objectif d’orienter la recherche stratégique française, et d’en dessiner l’agenda et les sphères d’action : les questions stratégiques auxquelles la société française devra faire face, les domaines de recherche stratégique prioritaires ; et l’orientation des appels d’offres futurs des soutiens de financement du CSFRS. Ces Assises sont placées sous le questionnement des modèles stratégiques français, de l’interrogation des convictions et des paradigmes. La projection de ce questionnement se fera dans quatre domaines : celui de la cyber-défense, dans un atelier animé par Cédric Blancher (EADS) et Eric Delbecque (INHESJ), de la gestion des flux stratégiques (financiers, minerais, énergie…), mené par Michel Fouchet (IHEDN), de la durabilité vu comme enjeu de puissance, par Dominique Dron (IFREMER), ainsi que des modèles stratégiques par Jean-François Gayraud (CSFRS). Les ateliers seront conclus par un panel international en séance plénière (Amphi Foch) offrant un contre-point et une analyse stratégique des thèmes abordés sous un angle externe.

 

 

▪ Risque nucléaire et jeux d’influence

     par Bruno Racouchot *

La récente catastrophe nucléaire de Fukushima a indéniablement réactivé un certain nombre de peurs. Au-delà de la légitime inquiétude qui nous saisit tous, il faut cependant raison garder, identifier les enjeux, et prioritairement décortiquer le jeu trouble de groupes de pression qui exploitent cyniquement la situation. Ils conduisent de vraies psy ops (opérations psychologiques) - voir mon article dans Valeurs Actuelles page suivante - dérivant des méthodes de guerre, guérilla ou contre-insurrection, vers la guerre économique. Répondre à ces agressions avec des arguments techniques, aussi solides soient-ils, est insuffisant. Il convient de déplacer le curseur et de travailler en remontant à la source, de manière synoptique et transverse, sur le plan de l’infl uence, des images, de la perception. Ici, les idées comptent davantage que les algorithmes.

Dans la France des années soixante-dix, les théoriciens marxistes Louis Althusser et Nicos Poulantzas avaient développé une critique des appareils idéologiques d’Etat qui mérite d’être relue à la lumière des nouveaux enjeux de la guerre économique. Car notre industrie et nos grands groupes ne peuvent aujourd’hui préserver et faire fl eurir leurs intérêts en s’arc-boutant uniquement sur la maîtrise de leur savoir-faire. Ils se trouvent bel et bien confrontés à des appareils idéologiques face auxquels ils semblent démunis, d’abord parce qu’ils n’en comprennent ni la logique ni les rouages. D'où le recours impératif à des stratégies de communication d’influence, non pas en défensif, mais sur un mode offensif. Comment ? En oeuvrant très en amont sur le terrain des idées, en préemptant des champs de réflexion nouveaux. Une stratégie d’influence ne se confond ni avec du lobbying, ni avec des relations presse ou relations publiques, encore moins avec les nouvelles technologies. Elle repose avant tout sur une vision claire, une volonté stratégique assumée, confortée par des idées correctement articulées et déployées. L’engager à l’échelle des grands groupes ou au niveau national va devenir une urgence.

La fracture décideurs / émetteurs

L’examen attentif de la scène politico-médiatique française de ces derniers jours laisse apparaître un clivage annonciateur de fractures nouvelles pour qui étudie les stratégies d’influence. De fait, on observe aujourd’hui un quasi-consensus de la classe politique en faveur du nucléaire. En revanche, un certain nombre de relais d’opinion, journalistes, experts, organisations, associations, intellectuels… plaident pour un positionnement inverse. D’un côté, il y a les décideurs qui font montre de pragmatisme. De l’autre, des émetteurs d’opinions qui ont une démarche avant tout idéologique. On a là, face à face, deux manières de décrypter le réel et de lui donner du sens.

Cet affrontement est aussi vieux que le monde, opposant les utopistes aux réalistes. De tels échanges sont consubstantiels aux lieux de puissance. Or, aujourd’hui, l’économie en est le champ privilégié. Et l’information constitue une arme essentielle. C’est dire si le rôle de ceux qui ont, ou s’arrogent, le privilège d’émettre des opinions est capital. Les décideurs, politiques ou économiques, confrontés en permanence à une obligation de résultats, doivent intégrer ces paramètres. Dans cette configuration nouvelle pour eux, il leur faut réapprendre à maîtriser le jeu des idées, socle fondamental des stratégies d’influence. N’oublions jamais, comme le répète pertinemment Alain Juillet, que l’influence consiste à amener l’autre à changer son paradigme de pensée, et que ce changement est produit par des éléments qu’on lui présente, qui le conduisent à réfléchir. Cette guerre des idées étendue au champ économique ne fait que commencer.

Les décideurs seraient bien inspirés d’en prendre conscience. (B.R.)

* Directeur de Comes

Voir l’article « Parlons vrai » de Bruno Racouchot qui traite  des enjeux nucléaires pour la France après Fukushima sur le site de Communication et Influence (Comes) : http://www.comes-communication.com (extrait: ... La tragédie qui frappe le Japon appelle la commisération et la solidarité. Cependant, par-delà l’émotion légitime qu’elle suscite, elle doit être étudiée de près. Car l’exploitation de ce drame par des groupes de pression vise les intérêts supérieurs de notre pays. Notre politique énergétique et nucléaire est directement menacée. Et, à travers elle, notre indépendance et notre capacité à agir, politiquement ou commercialement, sur la scène internationale. Plutôt que de subir, opérons un décryptage pour sortir de cette crise en optimisant nos atouts. Quatre enseignements peuvent d’ores et déjà être tirés de cette catastrophe...)

 

Nouvelles guerres et conflits au début du XXIème siècle

      par Wolfgang Bergsdorf *

« La guerre, c’est l’enfer », avait dit le général américain William Sherman pour résumer ses impressions et son vécu de la guerre civile américaine. « La guerre au XXIème siècle est alors , a déclaré le général allemand Klaus Naumann – l’enfer dans l’enfer, car l’homme d’aujourd’hui n’a pas seulement le pouvoir de tuer en masse ses semblables, il a aussi la capacité de détruire efficacement et durablement de grandes parties du monde ».

Il n’est pas besoin d’être prophète pour constater que le conflit armé et la violence organisée nous accompagneront encore au cours du XXIème siècle. Car on ne manquera pas au cours de ce siècle de causes de guerre : on se disputera la disposition de ressources existentielles telles l’eau, la nourriture, l’énergie et la santé, ou bien des migrations seront engendrées par le changement climatique global, ou bien encore la croissance économique et démographique créeront des inégalités, ou enfin les causes traditionnelles de conflits agiront encore, telles notamment les revendications territoriales insatisfaites, l’appartenance à des ethnies étrangères, la distribution inégale du pouvoir, des tensions culturelles et religieuses et l’effondrement du pouvoir des Etats. Ce qui a changé et continuera à changer, ce sont les méthodes, les dimensions et les conséquences des guerres. Suite à l’œuvre de paix et de conciliation de l’OTAN et de l’Union Européenne encore inimaginable il y a des décennies, une guerre classique est devenue impensable sur une petite partie du monde. Mais cela ne veut pas dire que la violence organisée ne soit pas inconcevable chez nous non plus. L’attaque des Tours jumelles de New York et du Pentagone le 11 septembre 2001 et les attentats ultérieurs contre les transports publics de Madrid et de Londres ont clairement montré que les infrastructures complexes des Etats de l’OCDE sont particulièrement vulnérables aux attentats terroristes.

Tournons-nous maintenant vers les guerres et les conflits armés d’aujourd’hui. Selon l’Uppsala Conflict Data Project dont les données recoupent largement celles du Groupe de Travail sur les causes de guerre de l’Université de Hambourg, le nombre des conflits armés a nettement diminué au cours des dernières quinze années. C’est un succès de l’engagement des Communautés internationales en matière de traitement des crises qui est allé en grandissant depuis la fin de la Guerre froide. Pendant la Guerre froide, donc de 1950 à 1989, on a mis fin chaque année à 4,6 guerres. Au cours des années qui ont suivi, ce chiffre est passé à 10,3. Pendant la Guerre froide, la plupart des guerres s’achevaient par la victoire de l’une des deux parties belligérantes. Depuis, ces « paix victorieuses » se sont nettement raréfiées. Maintenant la règle est la paix par la négociation ou bien tout simplement, il y a moins de violence organisée de sorte qu’on ne peut plus définir un conflit comme une guerre. Selon la banque de données d’Uppsala, le critère pour faire une guerre est qu’il y ait au moins 25 tués sur le champ de bataille. En 2009, le Groupe de travail sur les causes de guerre a dénombré 34 conflits armés, cinq de moins que l’année précédente. Mais le nombre des guerres est resté constant, 26 au total. Il était inférieur à celui du début des années 60. Huit guerres ont pris fin. Mais une guerre et plusieurs conflits sont montés en puissance. Le summum des guerres depuis 1945 avait été atteint en 1992 avec 55 guerres. Ce nombre a donc été depuis réduit de moitié.

On ne peut néanmoins tirer aucun pronostic de ces données pour les guerres de l’avenir. Car nul ne peut prédire avec certitude l’apparition de nouvelles guerres. Par ailleurs, on peut prévoir que certaines actions armées vont prendre fin ou diminuer. Mais d’autres se profilent et seul l’avenir dira si ces signes présagent ou non des évolutions positives.

Le recul du nombre des guerres contredit la thèse selon laquelle les conflits dits ethniques sont toujours plus difficiles à résoudre que les autres parce qu’il y va de questions d’identité et donc d’intérêts guère modifiables. Mais la lutte pour les ressources précieuses comme le pétrole, les diamants et l’or donne à penser que les parties hostiles ont dans ces cas plutôt intérêt à la perpétuation de la guerre qu’à sa conclusion. Reste que les données sur les guerres recueillies depuis 1991 ne confirment pas ces affirmations. C’est plutôt la thèse d’un changement fondamental de la guerre qui s’impose. Au cœur de cette thèse figure la disparition progressive des guerres interétatiques qui ont dominé des siècles durant l’histoire de l’Europe. Ces guerres entre Etats que Carl von Clausewitz a intégrées dans sa trilogie « Peuple-Armée-Gouvernement », avaient remplacé après la révolution française la « guerre de cabinet » de l’époque monarchique soumise à la seule logique des gouvernements. L’historien militaire israélien Martin van Creveld a estimé que la théorie de Clausewitz qui se concentrait sur cette trilogie était dépassée et impropre à la compréhension des nouvelles formes de guerre qui se déploient au-dessous du niveau gouvernemental. A la différence de Van Creveld, le politologue berlinois Herfried Münkler plaide en faveur de la relecture de Clausewitz. A son avis, les critères rationnels de Clausewitz sont tout à fait en mesure de rompre la spirale d’irrationalisme dont on se sert pour apprécier les guerres nouvelles. Face à ces guerres nouvelles imprégnées par le terrorisme qui fait des victimes au hasard dans la population civile, on affirme régulièrement que leurs acteurs agissent sans rime ni raison. La résonance médiatique aidant, on finit par faire d’eux des quasi-psychopathes. Or, ce sont des fictions de ce genre qui selon Münkler empêchent de réagir efficacement et entraînent des sur-réactions et une contre-violence émotionnelle. Münkler insiste : « A une époque où la théorie de Clausewitz passe pour appartenir au passé, nous avons plus que jamais besoin d’elle ».

Toujours est-il que des politologues et des historiens militaires de renom sont tombés d’accord pour dire qu’un nouveau type de guerre s’est substitué à la guerre entre Etats. Il comporte d’une part une désétatisation importante des acteurs et d’autre part une asymétrie des moyens et des motivations. La réciprocité des parties en présence qu’on avait connue dans la guerre interétatique se voit remplacée par des configurations dans lesquelles on ne trouve plus de schémas comparables les uns aux autres. Le dernier acte des guerres traditionnelles a été la guerre en Irak qui pourtant comportait déjà une bonne dose d’asymétrie. Un Irak militairement faible faisait face à une coalition très puissante et il fut rapidement mis hors de combat. Seulement, la paix victorieuse muta rapidement en guerre civile et en lutte contre les puissances occupantes dont les pertes sont entre-temps en nombre supérieur à celles de leurs pertes durant la guerre entre Etats.

De même, la guerre en Afghanistan est essentiellement une guerre civile dans laquelle l’OTAN est venue au secours du gouvernement légitime. Ici aussi, l’asymétrie saute aux yeux. La créativité en matière de violence des Talibans représente un défi de plus en plus fort pour les militaires de l’OTAN malgré la supériorité de ces derniers pour ce qui est de la technologie. Les Talibans sont un phénomène de fraîche date. Ils se sont formés dans les camps surpeuplés de réfugiés afghans au Pakistan dans les années 80 du dernier siècle et furent recrutés par les services secrets pakistanais pour scinder la résistance afghane qui était en train de gagner la guerre contre les troupes soviétiques et pour empêcher à la longue l’établissement d’un gouvernement central solide à Kaboul. En l’occurrence, les récents succès des Talibans sont à mettre au compte de fautes de la coalition occidentale. La plus grave de toutes a été de ne pas voir les bénéfices gigantesques retirés de la culture de l’opium. En plein dans cette « nouvelle » guerre, l’Afghanistan a grimpé sur le podium de producteur mondial numéro un d’opium. C’est de là que proviennent 93% du total de ce stupéfiant mis sur le marché. Les Talibans se servent des gains de la drogue pour acheter des armes, pour payer des recrues et des kamikazes et pour verser aux familles de ces derniers des indemnités. Les président pakistanais Zardari a estimé au cours de son voyage en Europe en août 2010 que les Etats-Unis et leurs alliés ne vaincront pas les Talibans en Afghanistan. « La communauté internationale dont le Pakistan fait partie, est en train de perdre la guerre contre les Talibans. Cela tient surtout à ce que nous avons perdu la lutte pour la conquête des cœurs et des têtes ». C’est tout de même étonnant que précisément Caritas International ait critiqué le projet de la dernière conférence des pays donateurs de l’Afghanistan de confier la sécurité aux responsables de ce pays en mars 2014. Les progrès dans les domaines de l’éducation, de la santé et dans les infrastructures on permis à ce pays, malgré toutes les insuffisances, de faire un bond en avant dans son développement comme jamais auparavant. Pour ne pas mettre en danger ce progrès et pour faire avancer encore l’Afghanistan sur cette voie, une présence étrangère est indispensable à long terme. Les autres guerres en Asie, Afrique et Amérique latine se situent en lisière d’une zone de prospérité. Des seigneurs de la guerre, des meneurs de bandes, des chefs de clans, des ex-généraux, des barons de la drogue, des sécessionnistes et toutes sortes de combattants de la liberté autoproclamés s’en servent pour promouvoir leurs intérêts en recourant à la force.

La thèse de Kaldor et de Münkler relative à l’innovation que constituent les guerres modernes n’est pas restée sans être contredite. L’historien de Tübingen Dieter Langewiesche oppose à Münkler qu’il n’y a eu de guerres interétatiques encadrées et régulées qu’en Europe. Cette ère de l’encadrement des guerres n’a duré que deux siècles et demi, de la Guerre de Trente ans à la Première Guerre mondiale. Hors d’Europe, les puissances européennes n’ont jamais respecté cette particularité propre à leur continent. Et même durant cette ère, les Européens ont toujours enfreint le cadre juridique de la guerre classique. Dans les guerres coloniales extra-européennes, on a souvent eu à faire à des acteurs sous-étatiques et à des asymétries militaires qui ont engendré des stratégies irrégulières. Les nouvelles guerres ne contrastent qu’avec l’expérience militaire européenne, estime Langewiesche. L’Europe a fait ses classes dans la guerre organisée entre Etats – avec quand même le virage remarquable de la Seconde Guerre mondiale. Les nouvelles guerres ne sont nouvelles que si l’on se place dans une perspective eurocentrique en oubliant les engagements militaires des Européens hors d’Europe. Mais elles sont surtout ressenties comme nouvelles parce qu’entre-temps l’espace que nous percevons s’est mondialisé. De nos jours, les médias rendent compte de tout conflit armé, où qu’il se déroule. Les médias nous informent de la guerre à l’échelon mondial, de la manière dont elle est menée, de ses séquelles, de la détresse de la population civile, des fuyards, des massacres, des viols, des enfants - soldats qui en sont victimes, des chefs de guerre et de leurs milices, de la guerre en tant qu’affaire commerciale, des à-côtés de l’aide humanitaire.

La mondialisation de l’espace médiatique répond à une mondialisation de l’action. C’est le résultat d’une part de la mondialisation des intérêts des grandes puissances et surtout des Etats-Unis et de leurs alliés, de l’autre aussi des interventions en nombre croissant des Nations Unies qui font de tous les conflits armés l’affaire de tous les membres de l’ONU. S’ajoutent des organisations interétatiques comme l’Union Africaine, l’Organisation des Etats Américains, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, l’Union Européenne et l’OTAN qui interviennent dans certaines régions du globe. Pour finir, Langewiesche attire l’attention sur l’universalisation des droits de l’homme qui contraint à concevoir les guerres de notre temps comme des guerres nouvelles, car elle exige la condamnation des atteintes aux droits de l’homme dans les guerres du monde entier.

On mesurait les guerres d’autrefois en Europe à une autre aune que les guerres extérieures à l’Europe. Cette tendance à faire deux poids deux mesures a généré une double morale : l’une pour les guerres organisées d’Europe et l’autre pour les guerres désorganisées hors d’Europe. Mais dans le monde global de notre temps, on n’accepte plus cette distinction. Aujourd’hui, les sociétés qui ne sont pas en état de guerre, se considèrent comme responsables d’atteintes aux droits de l’homme dans les guerres quel que le lieu où elles se déroulent. Elles exigent des interventions humanitaires. Ce qui réactive l’idée de « guerre juste » en réponse à l’absence de règles des guerres nouvelles. Alors que les Américains et les Européens cherchent à imposer dans le monde le monopole étatique de la force armée, ceux-ci se voient sans cesse entraînés dans des guerres asymétriques dans lesquelles ils enfreignent à leur tour les règles du droit international et ne peuvent vaincre leurs adversaires parce que ces derniers ne respectent aucune règle. 

Cela a pour conséquence que 80% des victimes, mortes ou blessées, des nouvelles guerres sont des non combattants civils. Dans les guerres réglementées entre Etats, la proportion était inverse. Parmi les morts de la Première Guerre mondiale, certainement 95% portaient un uniforme, mais dans la Deuxième Guerre mondiale, 34% des morts seulement étaient des combattants, le reste étant des non combattants. Aujourd’hui les non combattants payent le plus lourd tribut à la fuite et à l’expulsion des peuples. Selon le Comité des réfugiés des Nations Unies, le nombre des réfugiés et expulsés est monté de 2,4 millions en 1975 à 14,4 millions en 1995. Le Comité signale aussi 5,4 millions de réfugiés qui campent dans leur propre pays. Entre-temps le nombre de personnes en fuite devant la guerre, les conflits, les persécutions est passé 43,3 millions. C’est le chiffre le plus élevé depuis la moitié des années quatre-vingt-dix. En même temps, le nombre des réfugiés rentrés dans leur pays est tombé à son taux le plus bas depuis vingt ans. 15,2 millions de réfugiés vivent à l’extérieur des frontières de leur propre pays. Une majorité d’entre eux est en fuite depuis cinq ans et plus.

Les nouvelles guerres durent longtemps alors que les guerres interétatiques sont plutôt brèves, même si les souvenirs des deux guerres mondiales nous ont laissé à nous autres, Européens, une autre impression. Un quart des nouvelles guerres, parmi elles le conflit en Afghanistan, durent plus de 120 mois. Les longues guerres rappellent la Guerre de trente ans avec ses entrelacs complexes de causes et de motifs, d’intérêts et de valeurs, avec sa diffusion de violence dans le temps et dans un espace où ne se dessinaient pas des fronts clairement définis et qui ne connut que peu de batailles et de combats importants. En lieu et place d’une confrontation des forces militaires, la population civile devint la cible des violences. A ce que cette même population civile soit la victime de nombreuses guerres nouvelles, il y a maintes raisons. Quatre d’entre elles méritent d’être mentionnées tout particulièrement. La guerre entre Etats, ainsi que la définit Clausewitz, est « un acte de violence armée pour contraindre l’adversaire à accomplir nos volontés ». Cette définition suppose qu’il s’agit dans votre propre camp et dans celui de l’adversaire d’Etats et que « la volonté » puisse être clairement définie. Or, premièrement, dans les nouvelles guerres, le désir de briser la volonté de l’autre, n’est plus un but en soi. Au lieu de cela, on vise à s’assujettir toute une population. S’ajoute, en deuxième lieu, la disparition de la distinction entre le front et la patrie qui prit forme à l’époque des guerres interétatiques encore avec les blocus maritimes et les bombardements stratégiques. En outre, troisièmement, on utilise des armes dont l’effet ne se limite pas aux combattants, telles le napalm, les bombes à fragmentation et récemment l’implantation étendue et sans système de mines anti-personnelles, comme c’est de plus en plus souvent le cas dans les conflits entre factions d’une même nation. Finalement, en quatrième lieu, le pourcentage élevé de victimes civiles dans les guerres nouvelles s’explique aussi par la perte de discipline des combattants résultant de la déréglementation de la guerre et de la suppression du code militaire. Alors que dans les guerres traditionnelles la bataille décisive était le point de culmination de la guerre, la guerre nouvelle culmine dans le massacre.

Bien des choses indiquent que les guerres nouvelles, de la même manière que la Guerre de trente ans, ne peuvent pas être terminées avec des moyens militaires parce que la décision ne peut pas être militaire. C’est pourquoi le défi que nous adressent les guerres nouvelles est qu’elles ne peuvent s’achever ni par des moyens seulement militaires ni par des moyens exclusivement civils.

Tout gouvernement qui opte pour une intervention humanitaire doit toujours expliquer à sa population que son action a deux composantes d’égale importance : un engagement militaire autant que civil. Il en va tout autrement pour les guerres interétatiques dans lesquelles la force militaire est le dernier des recours. Dans les guerres nouvelles l’action militaire n’est que le premier recours. Car la force militaire ne peut avoir de chances de succès que dans un conflit à l’intérieur d’une société. C’est ainsi par exemple que l’intervention précoce en Macédoine en 2001 dans les conflits entre Macédoniens et Albanais fut un plein succès parce qu’elle a empêché la violence de s’incruster profondément dans les structures sociales. Les interventions perdurent d’autant plus et coûtent d’autant plus cher que la violence entre à la longue dans les mœurs. Mais une intervention précoce est d’autant plus difficile pour un pays démocratique que les médias n’ont pas encore parlé du conflit et que la population ne voit pas ainsi la nécessité d’intervenir. Or on peut s’aventurer à prédire que le nombre de conflits requérant une intervention nationale ou internationale va augmenter. Les Etats défaillants tels que par exemple la Somalie où le monopole étatique de l’emploi de la force n’est même pas encore couché sur le papier, sont contagieux pour leurs voisins et peuvent déclencher un incendie dans toute une région. Des acteurs non étatiques disposent dans ce genre d’Etat de tous les moyens armés sans le moindre contrôle.

En août 2010, le gouvernement allemand a fait une expérience douloureuse dans un de ces „failing states“, la Somalie. Il avait financé la formation de 925 policiers somaliens préparés à leur tâche par des instructeurs venus d’Ethiopie, pays qui suit de très près l’évolution de la Somalie. Notre gouvernement avait négligé d’enregistrer cet engagement auprès des Nations Unies. Deux mois après la fin de leur formation, on ne savait plus où étaient passés ces policiers. On soupçonnait qu’ils séjournaient sur frontière entre la Somalie et l’Ethiopie. On sait que des milices islamiques recrutent des policiers qui ont subi une formation pour combattre le gouvernement somalien provisoire que soutiennent les Nations Unies. Ceci s’applique à toutes les factions en guerre. Selon un rapport du Monitoring Group for Somalia des Nations Unies, quatre-vingt pour cent des forces de sécurité formées sous leur égide ont déserté, surtout parce qu’elles ne sont pas payées. Raison pour laquelle l’ONU garantit à toutes les forces de sécurité un salaire minimum de 100 dollars par mois, mais en fait seulement si elles ont été enregistrées auprès d’elles. Et c’est précisément ce que l’Allemagne avait omis de faire. Ce gag désastreux a contribué à déstabiliser cette région.

Depuis la fin de la Guerre froide, le nombre des interventions des Nations Unies a augmenté de façon dramatique. Portée par la vague d’euphorie qui suivit l’implosion du communisme, l’ère des interventions humanitaires avait commencé au début des années 1990. Elles ne furent pas justifiées par des considérations de réalisme politiques, mais par des objections morales. En Somalie, on voulait préserver la population du chaos qui suivrait un effondrement total de l’Etat, au Rwanda il fallait mettre fin à un génocide, et dans les Balkans il fallait freiner les ambitions dominatrices des Serbes.

L’Assemblée générale des Nations Unies a adopté en 2005 un document de fond intitulé « The Responsibility to Protect », mis au point par la Commission internationale pour les interventions et la souveraineté étatique. L’idée de base de ce rapport est que la souveraineté étatique n’est autre chose que le premier devoir de l’Etat de protéger de violences les personnes qui lui sont confiées et de préserver leurs droits fondamentaux. Il en découle que les Etats qui ne remplissent pas ce devoir, ne peuvent se réclamer de l’interdiction de l’emploi de la force inscrit à l’article 2 de la Charte des Nations Unies. La commission s’accorda sur sept critères qui doivent être remplis pour qu’on déclenche une intervention : l’autorisation légitime, une raison valable, une intention adéquate, la force  comme dernier recours, une juste proportion des moyens et des chances crédibles de succès. Ces critères rappellent la doctrine de la guerre juste : legitima autoritas, iusta causa, recte intentio, ultima ratio, proportionalitas und debitus modus.

L’OTAN lui aussi mène un débat intense sur sa nouvelle stratégie d’alliances. Sous la conduite de l’ancienne ministre américaine des Affaires étrangères Madeleine Albright, un groupe de travail a présenté un rapport sur les tâches futures de l’Alliance. Il y est question également du problème des interventions. Prenant en considération l’Afghanistan, on s’est demandé si la mission dans ce pays est une exception historique ou un modèle pour la future stratégie de l’OTAN. Probablement, la mission en Afghanistan restera une exception, parce que ses coûts sont trop lourds et que le nombre des militaires et des civils tués y est trop élevé. En fin de compte, l’OTAN aussi a atteint les limites de ses capacités financières. Les budgets stagnent et de nombreux Etats membres ne remplissent pas les obligations financières auxquelles ils ont consenti. Quand la phase des interventions humanitaires à grande échelle touchera bientôt à sa fin, ce sera parce que l’impression s’imposera à l’opinion publique dans de nombreux Etats membres qu’on ne peut gagner ces guerres. Les élites politiques elles aussi sont devenues beaucoup plus sceptiques pour ce qui touche aux missions humanitaires. Ce sont surtout les membres européens de l’OTAN qui veulent ramener notre alliance défensive à ses tâches basiques à savoir des missions de stabilisation du genre Kosovo. On a tenté d’appliquer à cette évolution l’étiquette « Nouveau Réalisme ». Mais ce nouveau réalisme a son prix que les peuples d’Asie et d’Afrique doivent payer. Par exemple si une guerre civile résultait de la sécession du Sud et du Nord du Soudan. Cela pourrait être l’épreuve du feu pour une nouvelle stratégie des interventions humanitaires.

Pour finir, je voudrais jeter un coup d’œil sur la technologie des armes de guerre. Nous apprenons par les médias que les militaires américains ont réussi à tuer tel ou tel Taliban ou chef d’Al-Qaida au Pakistan ou en Afghanistan à l’aide de drones. Ces engins Predator sans pilote sont téléguidés pour la plupart à partir de centres de contrôle situés au Nevada à des milliers de kilomètres. Au début de la Guerre en Irak, en 2003, les Américains n’avaient qu’une poignée d’engins télécommandés en opérations. Entre-temps, ils commandent en Afghanistan à 12 000 robots confinés au sol et à 7 000 drones.

On peut prédire sans mal que les robots militaires vont changer la structure des conflits armés. Une firme de technologie de Californie travaille à la mise au point d’un drone espion ne mesurant que quelques millimètres qui sera en mesure d’explorer le camp adverse avec la taille et les techniques de vol d’un colibri. D’ores et déjà, des robots peuvent localiser des snipers ennemis et assumer le travail des commandos de démineurs. L’entreprise coréenne Samsung a développé un robot équipé d’une mitraillette et muni d’une caméra fonctionnant à la lumière du jour ou aux rayons infrarouges, de senseurs réceptifs à la chaleur et de détecteurs de mouvement, capable d’identifier et d’abattre des gens à quatre kilomètres de distance. Les progrès actuels et futurs de la technologie peuvent changer de façon dramatique la conduite des guerres. Jusqu’à ce jour, la règle était depuis cinq mille ans : qui participe à une guerre, risque sa vie.

Cela pourrait changer à présent. Ce qui soulève des questions d’éthique, de politique et de droit, par exemple la question de savoir si l’opérateur dans le lointain Nevada peut être considéré comme un combattant par la Convention de Genève et peut donc être abattu dans son jardin ou bien encore nous amener à envisager la tentation à laquelle des hommes politiques pourraient succomber, à savoir déclencher une action militaire qui ne leur ferait courir aucun risque d’avoir des victimes dans leurs forces armées. Il va falloir que nous réfléchissions à ces questions et à d’autres. (W.B.) (Traduit en français par Jean-Paul Picaper)

* Ancien directeur du Département Culture et Médias à la chancellerie fédérale, professeur d'université, puis Recteur de l’Université d’Erfurt de 200 à 2007, aujourd’hui Président la Société Görres Gesellschaft en Allemagne.

 

▪ Tribune : Pour une Union Franco-Britannique

     par Pierre Conze (Chef d'entreprise)

L’Allemagne a tourné le dos à l’Union Européenne en ne votant pas pour l’intervention en Libye.

Encore une fois, le monde occidental, seul voire même isolé, défend la liberté des peuples.

Empêcher le fou et l'insupportable Kadhafi par un vote du Conseil de Sécurité de l'ONU ?

La Chine s'abstient : logique, l'Empire du Milieu reste au milieu.

La Russie s'abstient : elle ne peut joindre sa voix au monde occidental, si tant est que sa voix exprime encore autre chose qu'un galimatias d'intérêts privés, voire maffieux.

L'Inde et le Brésil s'abstiennent : ils sont dans leur vieille tradition, sclérosante mais cohérente, de pays non aligné.

L'Allemagne s'abstient : non seulement elle tue ainsi définitivement l'Union Européenne, mais elle tourne le dos à l'Atlantique et à la Méditerranée, et elle concentre pour toujours ses faisceaux vers l'intérieur du continent Eurasien : Berlin-Moscou-Pékin.

L'Union Européenne fondée sur le couple franco-allemand est finalement et totalement morte hier, sur cette résolution de l'ONU concernant la Libye proposée par la France avec la Grande-Bretagne, les Etats-Unis d'Amérique et l'Union Arabe : quel recommencement de l'histoire !

Il reste donc à la France à réviser rapidement sa vision géostratégique, et Sarkozy, dit "l'Américain", s'y emploie sans conteste.

Face à une Allemagne qui a accaparé, en la "finançant" pendant quatre décennies, l'Union Européenne, seule une Union Franco-britannique, fondée entre autres sur l'unité de vision géopolitique qui s'exprime sur le dossier Libye, peut permettre à la France de continuer (car la France n'est pas finie, Monsieur Chevènement !).

En juin 40 fut proposée la création d'un Etat commun franco-britannique. Ce fut plutôt Pétain.

Un Etat commun franco-britannique est sûrement prématuré à ce jour, mais la France doit maintenant sortir de l'euro, et adopter une monnaie commune avec la Grande-Bretagne : la livre Sterling !

Sortir de l'euro sans revenir au franc, car il n'existe plus, tout en renouvelant l'alliance du Monde Libre face aux menaces multiples et à l'indifférence européenne aux choses du Monde, indifférence absurde et mortelle propagée par l'Allemagne : c'est la ligne à suivre !

Le 1er janvier 2012, dans ce monde qui s'affole de jour en jour, la France, si elle veut continuer, doit s'arrimer à l'Atlantique et adopter la livre Sterling comme monnaie commune avec la Grande-Bretagne.

Elle doit mettre en commun avec la Grande-Bretagne la modernisation de sa défense nationale.

Elle doit passer avec la Grande-Bretagne un traité permettant à l'horizon 2020 de faire de l'Union des deux Etats, dans un partenariat des plus étroits avec les Etats-Unis d'Amérique, un des 5 acteurs majeurs de notre monde en pleine reconfiguration.

L'Allemagne réunifiée a définitivement tourné le dos à la France. 

L'Union Européenne est morte, ou plutôt elle tend à transmuter dangereusement vers un néo-Empire Germanique.

La France, au risque de disparaître comme en juin 40, ne peut pas rester seule. Une fois encore, l'arrimage à l'Ouest s'impose, sous des formes nouvelles, mais dans un véritable continuum historique. (PC)

                                                                                                                   

 

Moralisation de la politique française

A première vue, étant partisans de la relation franco-allemande, nous regrettons l’option préconisée ci-dessus par Pierre Conze. Tous les Allemands ne sont pas abstentionnistes et, précisément, l’Union Européenne Allemagne a salué la décision du Conseil de sécurité et réclamé la démission du dictateur Kadhafi. Sa présidence a regretté à Berlin le 19 mars qu’une position européenne commune n’ait pu être réalisée. Il faut que l’UE s’efforce maintenant de mettre fin en commun à la crise libyenne : « l’Europe ne peut regarder en se croisant les bras comment on foule aux pieds en Libye les droits de l’homme ».

       Nous excusons d’ailleurs l'abstention de l'Allemagne au vote contre l’intervention internationale en Libye : à l’approche d’élections régionales en Saxe-Anhalt, Bade-Würtemberg et Rhénanie-Palatinat, la chancelière, pour ne pas perdre de voix, devait tenir compte de la mentalité majoritairement antimilitariste et anti-belliciste de ses compatriotes, état d’esprit des Allemands dont nous autres Français ne devrions pas nous plaindre ; s’ajoutait à cela que l’aventure catastrophique de Rommel dans le désert libyen a laissé un souvenir historique cuisant à nos voisins et qu’ils ne veulent pas retomber dans les errements du IIIème Reich ; et, pour finir, l'Afghanistan et autres théâtres d’opérations entament un budget militaire allemand déjà très écorné et une Bundeswehr en voie de rétrécissement. Alors pas question de se lancer dans une autre aventure ! Nous sommes certains que Mme Merkel a donné ces explications à Nicolas Sarkozy et que le président français les a comprises.

A la réflexion, toutefois, l’option de Pierre Conze est puissamment originale. Et nos alliés allemands ont bien mérité cette provocation  polie. En fait, l’abstention allemande pose problème, indépendamment de ses raisons spécifiques. Finalement, en matière d’opérations militaires pointues, la France ne peut en Europe compter vraiment que sur la Grande-Bretagne. Il y a plus d’un an, Martin Guddat, ancien secrétaire d’Etat à l’armement (voir ci-dessous « Echange de lettres »), nous prenait vivement à partie dans une conversation pour reprocher aux Français l’accord militaire franco-britannique de novembre 2010 et le rapprochement militaire Sarkozy/Cameron, considéré par lui comme un torpillage de l'actif franco-allemand, voire comme une infidélité faite par Nicolas Sarkozy à Angela Merkel. Raison pour laquelle nous avons inséré dans les colonnes d’Eurbag l’article ci-après d’Etienne Subrenat (« La crise : un atout pour la Défense européenne ») qui explique les raisons stratégiques de l’entente militaire franco-britannique.

Finalement, comme dans son intervention d’il y a trois ans pour sauver l’existence de la Géorgie que le rouleau compresseur russe allait laminer, Nicolas Sarkozy a fait la preuve en l’occurrence d’une faculté exceptionnelle de visionnaire politique. Beaucoup avaient eu le sentiment, comme nous, que recevoir deux émissaires de l’opposition libyenne et prendre position en leur faveur était une dérogation au dogme de la Realpolitik. N’était-ce pas une improvisation irréfléchie et imprudente, au moment même où les troupes de Kadhafi regagnaient du terrain. Jusque dans son entourage, certains ont eu l’impression que le président « gaffait » une fois de plus et qu’il n’avait pas consulté suffisamment ses collaborateurs, dont le ministre des Affaires étrangères avant d’opter pour le soutien aux révolutionnaires libyens. Mais le président de la République a vu plus loin que la situation du moment et que nous tous. Il est certain que cette victoire de la diplomatie française qui a imposé à l’Europe puis à la Communauté internationale l’idée de l’intervention contre le dictateur fou de Tripoli, est un atout pour l’avenir de la France et de ce qu’on appelait jadis « le monde libre ». Elle est conforme aux traditions françaises de respect des droits de l’homme.

Le discours d’Alain Juppé à l’ONU en faveur de l’intervention en Libye restera dans les annales comme étant l’antidote de celui de Dominique de Villepin hostile à l’intervention en Irak, voilà huit ans. Paradoxalement, il a fait beaucoup plus pour la sauvegarde d’une politique arabe de la France que l’abstention française en Irak de jadis. Le ton de Juppé était sobre et logique, conforme à la situation, dénué des envolées lyriques chères au grand Dominique. C’est le symptôme d’une politique extérieure française enfin réaliste. Par-delà, il s’est confirmé à cette occasion que l’Allemagne ne mène pas l’Europe en matière militaire et politico-stratégique à la différence de ce qui se passe en matière commerciale. L’abstention allemande nous dit quelque chose de plus : Mme Merkel voit petit, l’Allemagne s’enferme dans ses frontières et ses intérêts domestiques, alors que Sarkozy voit plus loin que le bout de son nez. N’était-ce pas lui qui avait imposé à Angela Merkel, fin 2008, le sauvetage de l’euro en y associant Gordon Brown quo n’était pas membre du club ? N’est-ce pas lui qui l’année suivante, contre les hésitations d’Angela Merkel et même de George W. Bush, sauva de l’anéantissement la Géorgie que le rouleau compresseur russe s’apprêtait à laminer ? S’ajoute enfin que la diplomatie et la défense françaises qui passaient plus être très "realpolitisch", ont pour une fois la morale de leur côté alors que l'Allemagne qui a toujours prétendu depuis 1949 faire une politique morale, aurait laissé pour une fois perpétrer un massacre sans réagir. Cette décision efface les anciennes compromissions françaises avec les dictateurs déchus : Saddam Hussein, Ben Ali, Kadhafi. (La Rédaction)

 

 

▪ La crise : un atout pour la Défense européenne

        par Etienne Subrenat

Le 2 Novembre 2010 le Royaume  Unis et la France ont signé un accord de coopération en matière de  défense. Il fait suite a un précédent accord conclu en 1998 qui a été mis a mal lors de l’engagement de l’Angleterre au coté des USA en Irak.

Faire l’Europe de la défense à 27 paraît difficile d’autant plus que la crise économique  a entraînée une diminution des crédits militaires.

En France et en Grande-Bretagne cet élément économique a été un facteur déclenchant de l’accord de 2010.

Trois pays en Europe (Grande-Bretagne - France – Allemagne) ont des défenses d’un certain niveau mais quelquefois des stratégies et des intérêts divergents tant dans le domaine politique qu’économique.

L’accord franco-britannique a été mal perçu en Allemagne. Le malentendu a été dissipé par le fait que France et Grande-Bretagne sont les deux seules puissances nucléaires Européenne. Cette capacité nucléaire est importante  pour l’Europe pour dissuader d’éventuels conflits.

La politique allemande est plus orientée vers une défense intégrée à l’OTAN, ce qui ne l’empêche pas de signer un accord avec la France portant sur la création  d’une brigade  Franco-Allemande  prête à intervenir dans les Balkans voire en Afghanistan.

La déclaration commune du 3 Février 2009 entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy montre la volonté de constituer une "sécurité"  européenne en relation avec l’OTAN.

L’addition des accords bilatéraux finiront, je pense, par  tisser une toile de moyens de recherches et de fabrications des matériels militaires ainsi que des organisations permettant de les mettre en œuvre sur les théâtres d’opérations.

Le problème est d’agir ensemble tout en préservant  la souveraineté nationale.

Agir en préservant la souveraineté nationale, voilà un sujet sensible en France où la force de frappe constitue le socle de la dissuasion, d’où dans l’accord franco-britannique l’intérêt de la mise en commun des moyens d’essais et de simulations, chacun des deux pays en conservant l’usage.

Quelques mots de ces moyens :

En 1995 le Président Chirac arrête les essais nucléaires.

Le fonctionnement et la  sûreté des armes  sont garantis par les essais, il faut donc  substituer aux essais une simulation qui par le calcul reproduise le fonctionnement d’une arme, cette simulation nécessite des modèles qui reproduisent  les enjeux et leurs conséquences. Tout ceci est réalisé par les super calculateurs  TERA 10 et TERA 100.

Il faut également aborder les phénomènes physiques étudiés au cours des essais nucléaires. Ces phénomènes sont étudiés par la machine AIRIX  et son parallèle  en Grande Bretagne à  ALDERMASTON et le laser mégajoule.

Au delà  de ces aspects nucléaires et techniques les accords franco-britannique portent aussi sur une force expéditionnaire inter arme.

On voit donc les parallèles et les ponts possibles entre les démarches franco-britannique et franco-allemande.

Depuis les guerres Napoléoniennes il n’y a plus de différents franco-britanniques. Quant à la réconciliation franco-allemande  (De Gaulle-Adenauer,  Kohl-Mitterrand, Merkel-Sarkozy) elle est une nécessité qu’il faut consolider à tous prix.

Une Europe avec le moteur franco-allemand aidé par une participation plus importante de la Grande Bretagne (l’accord évoqué ci dessus n’est il pas une caution Européenne pour celle ci) peut agréger les autres Etats.

La crise avec ses nécessités financières  sera peut être à l’arrivée un atout pour la construction Européenne. (E.S.)

 

 

 

▪ BAE Systems et Dassault Aviation signent un Memorandum of Understanding pour proposer un développement commun de système aérien sans pilote (drone)

 

BAE Systems et Dassault Aviation ont signé un MoU (Memorandum of Understanding) définissant les modalités de coopération exclusive pour la préparation et la soumission d’une proposition commune de drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) aux Ministères de la Défense français et britannique. Ce MoU permet aux deux sociétés de définir le cadre dans lequel elles développeront leur coopération industrielle à long terme.

Cette signature s’inscrit dans le prolongement de l’Accord de défense signé par les gouvernements français et britannique au cours du sommet de novembre 2010, lequel stipule que les deux pays mettront sur pieds une coopération visant à répondre aux besoins des deux pays en matière de drone MALE de la prochaine génération.

BAE Systems et Dassault Aviation ont déjà remis une étude de faisabilité de drone MALE aux gouvernements britanniques et français. Cette étude a donné aux deux sociétés les éléments nécessaires pour entamer avec confiance l’étape suivante de préparation d’une proposition commune qui tirera pleinement parti de leur expérience respective en matière de système sans pilote.

Kevin Taylor, Managing Director Military Air & Information de BAE Systems, a déclaré : « Une solution BAE Systems/Dassault Aviation gagnante assurera au Royaume-Uni et à la France le maintien de leurs compétences de haut niveau dans le domaine aéronautique. Elle est également la garantie du meilleur retour sur investissement que les deux pays pourront faire dans les technologies des systèmes sans pilote. Nous avons mis en place une équipe solide, prête à répondre aux besoins des deux pays en matière de futurs drones opérationnels ».

Eric Trappier, Directeur Général International de Dassault Aviation, a expliqué : « L’expérience et les compétences démontrées de BAE Systems et de Dassault Aviation nous permettront de mettre sur pieds un modèle de coopération efficace. Nous serons en mesure de fournir à la France et au Royaume-Uni un système autonome, intelligent, au rapport coût-efficacité optimal, répondant aux besoins opérationnels exprimés par les deux pays, dans le respect de leur calendrier et de leurs contraintes budgétaires. Ce dont nous avons besoin à présent, c’est d’une décision rapide de lancement de programme par les deux gouvernements ». (14 mars 2011 - diffusé par : BAE Systems, Farnborough, Hampshire GU14 6YU, UK, Tél. : +44 (0)1252 384719 - Fax : +44 (0)1252 383947, www.baesystems.com, et par Dassault Aviation, 92552 Saint-Cloud Cedex, France

Tél. : +33 (0)1 47 11 40 00, www.dassault-aviation.com)

contacts : Lesley Dobson, BAE Systems, Tél : +44 (0)1772 852052 – Mob : +44 (0)7801 717289, lesley.dobson@baesystems.co.uk, et Yves Robins, Dassault Aviation

Tél : +33 (0)1 47 11 86 91 – Mob : +33 (0)6 07 66 82 53, yves.robins@dassault-aviation.com

 

 

Echanges de lettres sur la coopération franco-allemande

Entre Martin Guddat (Directeur des Armements en République fédérale d’Allemagne, 1994-1999) et Henri Conze (Directeur Général des Armements en France, 1993-1996)

Henri Conze à Martin Guddat :

 Cher Martin,

   La Presse fait état des difficultés rencontrées par la coopération franco-allemande et européenne dans le domaine de l’armement et, plus généralement, dans celui des grands programmes. L’airbus militaire A400M, le satellite de navigation européen Galileo, les satellites météorologiques géostationnaires Meteosat donneraient lieu à des combats de tranchées, la coopération Siemens-Areva dans l’énergie est abandonnée, etc. Les médias privilégiant souvent ce qui est négatif, il n’y aurait pas lieu de s’inquiéter si, à côté de ces programmes médiatisés, la liste de ceux en cours de développement ou de négociation était substantielle. Or, cela ne me semble pas être le cas, même si, après une période difficile, Airbus avec l’A 380 et l’A 350, est à nouveau sur les bons rails.

     Il y a quinze ans, quand nous préparions ensemble les sommets bilatéraux, plus de trente programmes dans lesquels participaient nos deux pays, seuls ou avec d’autres partenaires, étaient vivants. Cela nous avait conduits à proposer, lors d’un de ces sommets, une agence commune les gérant, en lieu et place de nos administrations nationales, ainsi que la mise en commun à l’horizon 2020 de nos centres d’essais. Ces initiatives étaient l’aboutissement de tout ce que les deux pays avaient fait ou tenté de faire depuis le Traité de l’Elysée. Je crois, à posteriori, qu’une des raisons de ce succès était la « sacralisation » des programmes en coopération : quelles que puissent être les difficultés budgétaires de l’un ou l’autre, tout programme ayant donné lieu à un accord n’était pas menacé, ou si l’un souhaitait l’étaler ou le retarder, la décision était prise dans le total respect de la position et des intérêts de l’autre. Un exemple de cette confiance réciproque fut la loi de programmation française de 1994. Avant de la soumettre au Gouvernement, l’Amiral Lanxade, alors Chef d’état-major des armées (CEMA), et moi-même en tant que DGA, l’avions présentée à Jörg Schönbohm, ton Secrétaire d’Etat, et au Général Nauman, General Inspektor, pour nous assurer que la loi ne soulèverait aucune difficulté dans notre coopération.

    Cette confiance, établie depuis 1963 non sans difficultés, frictions, malentendus et délais, nous aurait, je crois, permis d’aboutir dans les deux projets mentionnés. Celui portant sur les centres d’essais est resté lettre morte, quant à l’agence, elle est d’emblée devenue multilatérale sous la pression de certains de nos partenaires, soutenus par quelques responsables politiques peu au fait des réalités des programmes industriels. Je le regrette, car nous n’avons pas pu rechercher de façon pragmatique les solutions à tous nos problèmes. Ils sont, me semble-t-il, toujours là. Ils concernent toutes les différences qui existent entre nos nations, autant d’obstacles dirimants à l’efficacité, portant sur des domaines tels que le calendrier budgétaire, le rôle du parlement, le financement de la recherche, l’intervention et le rôle de l’Etat, la responsabilité de l’industrie, celle des Etats-majors, l’évaluation et la qualification, la responsabilité pénale des décideurs, le statut des sociétés, la prise de risque technologique, etc. Il me parait clair que seule une période expérimentale pouvait aboutir à des rapprochements, des optimisations, des compromis, etc., sur chacune de ces myriades de questions, avant que l’on puisse ouvrir les structures à nos autres partenaires. (HC)

Martin Guddat à Henri Conze :

Cher Henri,

     Tu as raison. La France et l’Allemagne ont connu, dans le passé, des relations exceptionnellement bonnes. Les programmes développés en commun sont là pour en témoigner. Mais cette coopération s’est affaiblie avec la décroissance de l’influence de l’Allemagne et de la France en tant que nations pilotes dans le processus d’unification de l’Europe. L’esprit de partenariat étroit, inspiré par des  hommes politiques hors du commun, a disparu. Les bons résultats que nous avons obtenus dans le domaine des hélicoptères, sont insuffisants pour masquer les déficiences dans les autres domaines de la coopération. Je voudrais, sans langue de bois, te faire part de l’analyse de la situation que nous faisons généralement de ce côté-ci du Rhin.

     Les déceptions dans les programmes bilatéraux ont suscité une atmosphère de désillusion. Je voudrais citer quelques raisons. D’abord, pour les allemands, la France semble s’intéresser aux connaissances de ses partenaires plus pour son propre prestige et pour garder sa suprématie que pour la recherche des meilleurs résultats à atteindre et à mettre en commun. Ensuite, bien que nous estimions que l’Allemagne a atteint un niveau équivalent, voire dans certains cas supérieur, à celui de la France, celle-ci n’a jamais fait l’acquisition d’équipements allemands pour ses forces. Enfin, les réalisations les plus en vue, les plus prestigieuses, comme Airbus, sont présentées à l’opinion publique comme françaises, quelles que soient les contributions de ses partenaires.

     Plus profondément, je crois que la France n’a pas compris que les raisons de son rôle traditionnel de pilote ont changé. En ces temps de haute technologie, les standards culturels élevés ne jouent pas. La suprématie se mesure différemment et s’acquiert en fonction des valeurs et des critères d’aujourd’hui. Par ailleurs, ses sociétés sont encore plus ou moins  sous le contrôle de l’Etat, ce qui affaiblit le rôle de la France dans une coopération étroite de part et d’autre du Rhin, indispensable pour relever les futurs défis. Les initiatives de l’industrie allemande n’ont donc pas toujours été couronnées de succès. C’est pourquoi ses présidents ne voient pas d’alternative au simple renforcement purement national, bien qu’ils demandent l’aide du gouvernement en prenant la France comme exemple ! Malgré tout, le marché domestique n’offre aucune garantie de profit. Etant donné les autres priorités, l’effort de l’Allemagne pour la Défense sera limité dans le futur prévisible. Les intérêts et les emprunts liés à la situation financière détériorent la situation. A moment donné, le budget de la Défense supportera très probablement les premières coupes.

     Les retombées civiles des technologies militaires sont réelles, mais cependant insuffisantes pour justifier une réelle prise en considération et des efforts. Les progrès dans d’autres domaines sont là, politiquement moins sensibles. Au lieu d’espérer une aide, l’industrie doit donc renverser la procédure normale « la technologie suit la stratégie » en « la stratégie suit la technologie » et essayer de réveiller la demande militaire au travers de propositions non sollicitées. Cela pourrait soulager ses difficultés, mais n’est absolument pas la réponse définitive. De même, les exportations d’armement ne peuvent « boucher le trou ». L’importance croissante des demandes de compensations et les conséquences politiques bien connues, en marquent les limites. Aucune personne sensée n’aiderait son futur concurrent ! Etant donné ces circonstances, l’industrie allemande peut assurer sa survie mais le progrès et le profit ne sont toujours pas en vue !

     L’industrie française aussi doit faire face à des problèmes presque identiques comme la pénurie de demandes nationales, des budgets restreints comprenant en outre des subventions liées aux surcapacités inutiles, des exportations limitées dans certains domaines et, sans une aide considérable de la part des pouvoirs publics, l’absence d’alternative.  

     A long terme, seul l’accès à d’autres marchés permettra à nos deux pays de résoudre les questions de croissance et de profit. Un effort concerté de leur part doit constituer la première étape. Etant donné que le financement public est impliqué et que les électeurs s’attendent à ce qu’il soit dépensé sur leur territoire, chacune de nos deux nations ne peut y accéder que si l’industrie allemande apparaît comme étant, aussi, française, et réciproquement, ce qui veut dire leur fusion ou tout autre forme de coopération réglant la question des frontières. Cependant, il reste des obstacles à franchir. Sans privatisation, il ne peut y avoir d’estimation correcte de la valeur boursière d’une société ni de protection contre toute interférence politique. De même,  si le statut des  sociétés ne peut être un statut européen, il ne peut y avoir d’indépendance vis-à-vis des intérêts purement nationaux. Je pense comme toi que la coopération avec les autres partenaires européens ne peut intervenir que comme seconde étape. Ainsi unifiées et restructurées, nos sociétés devraient être capables, avec l’aide des gouvernements, de pénétrer le protectionnisme américain et d’avoir accès au marché le plus prometteur.

     Nos gouvernements ne réalisent pas, ou n’en tiennent pas suffisamment compte, les avantages politiques et économiques d’une telle approche, car une industrie rationalisée et remise sur les rails ouvrirait de nouvelles perspectives aux investissements publics. La dépendance à l’égard des budgets nationaux serait réduite et les fâcheuses subventions  obsolètes. Les efforts conjoints de part et d’autre des frontières, initiés par la France et l’Allemagne, devraient avoir un impact positif sur nos autres partenaires. Politiquement, l’industrie européenne de l’armement, une fois devenue réalité, peut servir de précédent à d’autres efforts dans le processus d’unification, et devrait certainement renforcer la position de l’Europe au plan général.

      Que faudrait-il faire ? Je suggère  les actions suivantes :

            1- Les présidents des sociétés concernées, en France et en Allemagne, développent le concept de la future coopération et en définissent les préalables.

            2- Ces présidents informent et s’efforcent de convaincre les membres des parlements et les milieux influents.

            3- Ils prennent contact avec les gouvernements et s’efforcent d’avoir leur aide pour aboutir dans leurs efforts, c'est-à-dire :

              -   privatisation totale des sociétés encore contrôlées par un Etat,

              - mise en place d’une politique étrangère et de sécurité acceptée par tous, préalable à des spécifications opérationnelles communes et cohérentes et aux les exportations,

              -  aboutissement d’une législation européenne (réglementation financière et fiscale, droit des sociétés). 

            4-  Les présidents invitent leurs autres partenaires européens à les rejoindre. (MG)

 Henri Conze à Martin Guddat :

Cher Martin,

             J'ai bien apprécié ta lettre, ton analyse et tes suggestions. Je voudrais répondre à quelques uns des points que tu soulèves et en ajouter d’autres.

      Les grands projets. C'est un exercice que la France aime beaucoup et l'Allemagne peu, du moins apparemment. Or, face à la mondialisation, la montée de la Chine, de l'Inde, du Brésil, etc., il est clair que le salut de l'Europe passe par son développement technologique. Il y a bien longtemps que les Etats-Unis l'ont compris. Je crois que la vision allemande est proche de ce que je pense être notre intérêt commun, voire notre salut ! Mais je constate, comme toi, que nous ne nous comprenons pas sur les voies et moyens pour développer une politique commune : rôle de l'Etat, sources de financement, pouvoir des entreprises, etc. C'est sur cela qu'il faut travailler, en espérant que, dés lors que l'on convient que le problème est là et non sur les objectifs ou les priorités, on saura régler ce qui n'est qu’une série de malentendus.

     Parmi les malentendus, il faut, comme tu le notes, que les français évitent tout « cocorico » qui pourrait être mal interprété, gênant ainsi le rapprochement sur une politique de grands projets. Certains responsables allemands avaient été frappés par les vœux présentés par un Président un 31 décembre, quelques semaines après l’élection d’Angela Merkel : « Avec l'A380 d'Airbus, avec Ariane 5, avec le système de navigation par satellite Galileo, avec Iter pour l'énergie du futur, notre pays s'est porté à la pointe de l'innovation mondiale ».  Surtout le 31 décembre, on ne pouvait pas attendre du Président qu’il présente une liste des pays participants ! Cependant, un tel langage, perçu comme habituel de notre part par les allemands, peut renforcer leurs craintes d’une volonté d’hégémonie. Notons que cette crainte explique en partie les difficultés de gouvernance rencontrées par EADS et Airbus il y a quelques années.

      Le rôle de l’Etat. Ce sont les divergences sur ce rôle qui expliquent plusieurs, voire  de nombreuses disputes sur la coopération économique. Naguère sur la politique industrielle, aujourd'hui, et sans doute demain, sur les grands projets, je constate toujours les mêmes préjugés, susceptibilités, malentendus... mais surtout l'ignorance de l'évolution historique de l’autre, de ses contradictions, de ses faiblesses et problèmes. Prenons l’exemple d’EADS. La décision de sa création marquera peut-être, si les frictions que l’on a connues sont définitivement surmontées, le véritable point de départ de la révolution industrielle du Vieux Continent, c’est à dire son intégration pour compter encore plus dans le Monde. Mais elle peut, tout autant, signifier demain l’échec de la construction européenne si ces frictions renaissaient. En effet, les différences des cultures, le choc entre nos modèles d’économie, comme les oppositions entre les lois et règlements nationaux, subsistent et sont autant d’obstacles qu’il serait suicidaire de négliger et que nous avons trop négligés jusqu’à présent.

     Une nécessaire transition. En dépit des différences concernant le rôle des pouvoirs publics dans la vie de chacune des nations, même si leur renoncement à tout rôle d’opérateur industriel doit être un objectif louable, en particulier pour la France, les Etats, dans cette période de transition, ont une responsabilité essentielle. C’est à eux qu’il appartient d’éviter que les obstacles que tu as mentionnés, inhérents à notre passé, deviennent autant de raisons d’échecs. Ils doivent donc s’impliquer dans la définition des stratégies, leur mise en œuvre, le développement du patrimoine technologique, l’harmonisation des lois sociales, etc. L’ignorer, comme l’ont fait quelques uns de nos partenaires de l’Union  au nom de telle ou telle forme excessive du libéralisme, ne peut que conduire à une véritable crise du type de celle que nous vivons actuellement. La France et l’Allemagne doivent lutter ensemble contre de telles dérives.

     Dans les restructurations que toi comme moi souhaitons, l’objectif doit être clairement le renforcement de l’Europe et, par la même, celui de chacun de ses éléments. Mais le danger existe, qu’à moment donné, l’ambition de certains se limite à leur seule position à l’intérieur de l’Europe, en profitant de la faiblesse momentanée ou d’une apparence de faiblesse de l’un ou l’autre acteur. Etre ambitieux pour l’Europe signifie qu’aucun des partenaires ne se sente lésé, chacun a sa pierre à apporter, en particulier la France et l’Allemagne sans lesquelles ni Airbus, ni l’espace ou d’autres grands secteurs, n’auraient pu se développer au niveau où ils le sont aujourd’hui. Nous devons impérativement éviter, au plan industriel, les jeux politiques que nous avons connus au cours des siècles, les renversements d’alliances et les équilibres de circonstance qui ont marqué la décadence du Vieux Continent.

     Il y a, effectivement, un certain nombre d’actions à entreprendre. Celle en quatre points que tu proposes, de la responsabilité des industriels, me parait totalement pertinente. Mais je suis convaincu qu’il faut la compléter par celle de la responsabilité des états, destinée à créer les conditions amont du rapprochement. C’est, par exemple, la mise en commun de nos centres d’essais déjà évoquée, les écoles de formation commune comme celle décidée pour l’hélicoptère Tigre, les polygones d’entraînement communs pour nos forces, etc. (HC)                                                                                                                                     

 

Un auteur réformiste saoudien dans Al-Sharq Al-Awsat : le terrorisme est un phénomène culturel

Dans un article du 27 avril 2009 intitulé "Le terrorisme : un phénomène culturel", paru dans le quotidien londonien Al-Sharq Al-Awsat, l´écrivain saoudien réformiste Turki Al-Hamad affirmait que les écoles saoudiennes continuent de "disséminer une idéologie extrémiste", ce qui explique l´incapacité à éliminer Al-Qaïda en Arabie saoudite. Il soulignait : "Nous sommes musulmans (…) mais nous ne sommes pas nécessairement islamistes. Il existe une différence entre islam et islamisme." (1) Extraits de l´article, paru en anglais : (2)

L´organisation Al-Qaïda demeure active et forte, ce qui est prouvée par la survie de ce groupe en dépit de tous les efforts pour en avoir raison. 

   Une cellule d´Al-Qaïda a récemment été arrêtée en Arabie saoudite. Avant cela, l´année dernière, un grand nombre de suspects avaient été détenus. En tout, 500 membres d´Al-Qaïda ont été arrêtés lors d´une grande descente [en juin 2008]. Depuis le début de l´année dernière, 700 personnes en tout ont été arrêtées, accusées d´appartenir à l´organisation Al-Qaïda. Elles projetaient de semer le chaos sur la planète en prenant pour cible l´économie internationale par des attentats visant les installations pétrolifères saoudiennes et en assassinant des personnalités [saoudiennes] civiles ou appartenant [aux services de] sécurité. C´est arrivé à une époque où nous pensions que l´organisation Al-Qaïda était devenue quasi-inexistante en Arabie saoudite. Puis la nouvelle [de ces arrestations] nous est parvenue et nous n´avons pas eu d´autre choix que de reconsidérer le problème.

Trois conclusions peuvent être tirées de ces rapports, dont certains sont positifs, mais dont la plupart sont négatifs.

   La première conclusion est que la lutte contre le terrorisme se poursuit, et que les efforts sécuritaires pour poursuivre les terroristes (notamment en Arabie saoudite) portent leurs fruits. Cela se voit au grand nombre de membres d´Al-Qaïda qui ont été détenus et la découverte de la cellule terroriste avant qu´elle n´ait pu agir. C´est un effort qui mérite des louanges, car sans la vigilance des forces de sécurité saoudiennes dans la région, et leur efficacité dans la poursuite de ces terroristes, la situation serait très différente.

"L´arrêt des opérations ces derniers temps n´est que [le signe que] l´organisation attend son heure et réévalue sa stratégie, un peu comme un caméléon se fondrait dans son environnement en attendant sa proie."

   La deuxième conclusion est que l´organisation Al-Qaïda demeure active et forte, ce qui est prouvée par la survie de ce groupe en dépit de toutes les tentatives [pour la démanteler]. L´arrêt des opérations ces derniers temps n´est que [le signe que] l´organisation attend son heure et réévalue sa stratégie, un peu comme un caméléon se fondrait dans son environnement en attendant sa proie. Le profile bas adopté par Al-Qaïda concernant sa force et à ses activités [en Arabie saoudite] a été mis à mal par les autorités sécuritaires saoudiennes [qui ont arrêté ses membres]. Voilà qui soulève les questions suivantes : pourquoi Al-Qaïda conserve-t-elle son attrait face à un grand nombre de jeunes ? Pourquoi cette organisation fait-elle autant d´adeptes malgré tous les efforts déployés à différents niveaux pour la combattre ?

"La force d´Al-Qaïda ne se trouve pas tant dans l´organisation elle-même que dans l´environnement qui facilite le recrutement de partisans et de disciples."

   Les réponses à ce type de questions varient (…) et plus d´un facteur expliquent l´endurance d´Al-Qaïda et de son idéologie malgré tous les efforts pour la contenir. Peut-être faut-il plus que des considérations de lieu et de date pour expliquer la survie d´Al-Qaïda. Dans une large mesure, la réponse aux questions soulevées plus haut se trouve dans la nature des efforts déployés pour combattre Al-Qaïda, qui s´attaquent parfois aux conséquences [du terrorisme], ce qui est nécessaire – sans s´atteler directement au cœur du problème.

   Au bout du compte, la force d´Al-Qaïda ne se trouve pas tant dans l´organisation elle-même que dans l´environnement qui facilite le recrutement de partisans et de disciples par Al-Qaïda. Et donc, tous les efforts déployés par la sécurité pour combattre Al-Qaïda, ses cellules actives et dormantes, – efforts qui méritent d´être loués – n´ont finalement pas suffi à déraciner Al-Qaïda. Ainsi l´organisation existe toujours en Arabie saoudite, et une cellule d´Al-Qaïda se préparait [même] à perpétrer des opérations [sur le sol saoudien]. Cela en dépit de tous les efforts des services de sécurité et du programme Munasaha [de réhabilitation], de l´ouverture [par l´Arabie saoudite] de la porte de l´amnistie [aux extrémistes réformés], et du fait que le gouvernement les ait qualifiés de mal guidés plutôt que de criminels. Ainsi, malgré toutes ces opportunités, on continue de rapporter la nouvelle d´une forte présence d´Al-Qaïda [en Arabie saoudite] et de la poursuite de ses activités [terroristes].

Pourquoi en est-il ainsi ?

   La troisième et principale conclusion est que le maintien d´Al-Qaïda résulte du maintien des circonstances contre lesquelles Al-Qaïda oeuvre : elles fournissent à l´organisation un environnement favorisant son existence et sa vitalité. La propagation d´une épidémie ne dépend pas de la force du virus, mais de l´existence d´un environnement favorable à sa croissance et son développement. (…)

"La (…) lutte contre le terrorisme et les forces de destruction n´a pas été accompagnée de succès dans la lutte contre l´idéologie à l´origine de cette attitude destructrice."

   En Arabie saoudite, par exemple, les agences de sécurité ont pleinement rempli leur rôle en termes de détection, d´enquêtes et d´arrestations [des terroristes], mais cela n´est pas tout. Les mauvaises herbes reviennent après avoir été arrachées, si leurs racines sont restées intactes. Dans ce cas, comme dans toute société réelle, les racines correspondent aux lieux où les gens se rencontrent, des foyers aux mosquées, des clubs aux médias, et ainsi de suite. Ces derniers contribuent à façonner la personnalité d´un individu dès l´enfance, à l´aider à se déplacer dans une direction ou une autre. Ces institutions sèment les premières graines qui donnent vie au cœur de la pensée et du comportement. Cela va dans le sens du proverbe populaire [arabe] : "On revient [toujours] à ses racines."

"La Sahwa [éveil islamique] est une idéologie qui a pour essence la culture du sang et de la mort, et qui appelle à éliminer les incroyants."

    C´est une idéologie qui a pour essence la culture du sang et de la mort. Le succès de la lutte contre le terrorisme et les forces de destruction n´a pas été accompagné de succès dans la lutte contre l´idéologie à l´origine de cette attitude destructrice. Quelle autre explication y a-t-il aux centaines de recrues d´Al-Qaïda, chiffe qui ne représente que le sommet de l´iceberg et ne comptabilise pas les partisans et sympathisants silencieux ? Il existe un problème – cela ne fait aucun doute : les dégâts occasionnés par les instituts éducatifs [d´Arabie saoudite] depuis que nous avons quitté le droit chemin, au niveau social et culturel, et emprunté le labyrinthe de l´idéologie de la Sahwa [éveil islamique] à la fin des années 1970. Les instituts éducatifs, sans exception, se sont mis à refléter cette idéologie.

   C´est une idéologie qui a pour essence la culture du sang et de la mort, et qui appelle à éliminer les incroyants, c´est-à-dire tous ceux qui n´y adhèrent pas complètement– aussi bien en Arabie saoudite qu´à l´étranger. Toutes les institutions éducatives se sont formées sur cette base, dans le cadre de la lutte idéologique contre la Révolution iranienne qui cherchait à exporter une autre conception de l´islam et de la lutte politique contre une superpuissance qui cherchait à occuper l´Afghanistan afin d´accéder aux eaux du Golfe. Ces facteurs ont conduit l´Etat à ignorer ce qui se passait au sein des instituts éducatifs, et parfois même à les encourager pour des raisons politiques ; aujourd´hui nous récoltons ce que nous avons semé.

"Les écoles et les programmes éducatifs continuent de disséminer l´idéologie extrémiste malgré les efforts pour réduire son impact"

   Peut-être que les circonstances sont-elles ce qu´il y a de plus déterminant, et le jeu de la politique a-t-il ses propres règles, et peut-être certaines choses sont-elles nécessaires. Il n´y a pas de honte à commettre une erreur – la vie n´est essentiellement qu´épreuves et erreurs -, mais il est honteux de ne pas reconnaître son erreur et de récidiver encore et encore. C´est suivre la mauvaise voie que de continuer à mettre en pratique une politique qui a peut-être marché autrefois, mais qui s´avère désastreuse maintenant que les circonstances ont changé.

   Au bout du compte, l´homme sage est l´homme qui non seulement écoute les autres, mais qui écoute aussi sa propre expérience et son histoire. Seuls les entêtés nieront l´existence d´efforts pour libérer ces instituts éducatifs de leur captivité [idéologique], mais ces efforts ne s´attaquent qu´au sommet visible de l´iceberg.

"Certaines mosquées continuent de donner des sermons appelant à la mort, à la destruction et au meurtre ; nous avons désormais besoin de nouveaux sermons appelant à la tolérance et au dialogue interreligieux"

   Voilà où le problème se situe : les écoles et le programme scolaire continuent de disséminer l´idéologie extrémiste, malgré les efforts visant à réduire l´impact de celle-ci, et cela a conduit à la suppression de toute éducation effective, avec l´implication de l´islam dans les domaines de la chimie et de la médecine. L´humanité s´est trouvée divisée [entre croyants et incroyants] ; la haine et la culture de la mort ont été encouragées. Certaines mosquées continuent de donner des sermons appelant à la mort, à la destruction et au meurtre ; nous avons désormais besoin de nouveaux sermons appelant à la tolérance et au dialogue interreligieux, parce que nous sommes tous les enfants d´Adam. Nous avons besoin de sermons évoquant les splendeurs de la vie et de l´humanité. Et alors quelqu´un demandera : sommes-nous censés abandonner notre culture et notre religion ?

"Si nous ne déracinons pas les racines intellectuelles et culturelles de l´extrémisme et de la violence, nous continuerons de subir le fléau de ces mauvaises herbes [idéologiques], les arrachant, mais laissant les racines donner de nouvelles pousses."

   Bien sûr que non, car ceux qui contrôlent aujourd´hui le monde n´ont pas oublié leur culture et religion. En fait, ils ont tout à fait conscience de leur religion et du fonctionnement du monde. Nous sommes musulmans, cela ne fait aucun doute, mais cela ne fait pas de nous des islamistes, car il existe une différence entre islam et islamisme. Avant la Sahwa, nous étions une société de musulmans, accordant à Dieu son droit, et n´oubliant pas notre part. Mais après la Sahwa et la prise en otage de nos instituts éducatifs, nous sommes devenus une société d´islamistes oubliant quelle est notre part en ce monde. Nous ne pourrons sortir de cette situation sans revenir au monde que nous avons négligé, à notre islam et notre humanité. Si nous ne déracinons pas les racines intellectuelles et culturelles de l´extrémisme et de la violence, nous continuerons de subir le fléau de ces mauvaises herbes [idéologiques], les arrachant, mais laissant les racines donner de nouvelles pousses. 

   Tant que la situation n´aura pas changé, Al-Qaïda et ses partisans continueront d´exister et d´apparaître de la même façon.

                                                                                         Middle East Media Research Institute, Dépêche n° 2367

 [1] Page web Turki Al-Hamad : http://www.memritv.org/subject/en/602.htm. [2] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 27 avril 2009.

 

 

▪ Un réquisitoire incisif d’André Dufour contre Stéphane Hessel (extraits) *

Le Jour de la haine

(…) Le monde a trouvé son nouveau prophète, sa nouvelle icône et celle-ci nous invite à passer à l’acte en boycottant les produits non pas de la Turquie qui occupe et colonise la moitié de Chypre (Etat membre de l’U.E, bravo la solidarité européenne), qui nie le génocide arménien et persécute les Kurdes jusqu’au-delà de ses frontières ;  non pas les Etats africains appauvris par la kleptomanie de leurs  gouvernements ;  non pas du Sri Lanka, le sort des Tamouls n’étant pas une raison suffisante pour se priver de thé du five o’klock. Ce sont du reste des trop gros morceaux pour ce petit Grand Homme, c’est hors de sa portée. Non, le seul et unique pays abritant moins d’un sur mille habitants de la planète dont il appelle à boycotter les produits, et aussi les échanges culturels, c’est Israël. À croire que ce «résistant» français, se prétendant ici ou là co-auteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, s’inspire d’un précédent qu’il connaît mieux que nous pour y avoir jadis grandi :  l’Allemagne nazie des années 30 qui imposait le boycott des entreprises juives comme «hors d’œuvre» de la «Endlösung», c'est-à-dire la Solution Finale.

Si les Juifs sont peut-être le «Peuple élu»,  Israël est le pays élu de la haine de Stéphane Hessel au point qu’il déroge à ses nobles principes dès qu’il s’agit de ce pays et uniquement contre ce pays. Cela devient chez lui une idée fixe, obsessionnelle. Par exemple, il exècre et condamne la violence (Bravo ! Bravo !,  acclament les gogos) sauf celle que les terroristes palestiniens ou pro-palestiniens exercent  contre Israël. Là il déclare les «comprendre» et donc «justifier».  Ces Juifs sont des éternels «privilégiés» puisqu’ils sont les seuls à «mériter» les actes de terrorisme comme ils sont seuls à devoir être boycottés. Ces ingrats n’ont-ils pas l’impudence de se protéger contre les pogromistes et même de riposter de façon «disproportionnée» aux attaques des «pauvres» Palestiniens? C’est sans doute contre nature ou du moins, contre une vieille habitude bien ancrée dans les cultures tant chrétiennes ou issues du christianisme que musulmanes.

N’est-ce pas Jean-Marie Le Pen, et comment s’en étonner, qui est l’auteur de la déclaration suivante ?  

 «La politique d’occupation allemande était, si on la compare par exemple avec la politique d’occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une politique relativement inoffensive, si l’on fait abstraction d’éléments d’exception (!) comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’œuvres d’art».

Eh bien, quitte à chagriner les gogos qui se pâment devant la prose de leur icône, l’auteur de ces lignes qui attachent plus d’importance aux tableaux volés (ils ont une valeur marchande) qu’aux Juifs poussés dans les chambres à gaz ou mitraillés par les Einsatzkommando (quelle est la cote d’un garçonnet juif de surcroît gazé ?) n’est autre que l’admirable et noble vieillard Stéphane Hessel.

Ainsi, drapé de haute moralité, d’un passé honorable et de nobles principes, il rêve, comme tout idéologue, d’instaurer un monde parfait, une société dans laquelle nul homme ne sera victime de l’arbitraire, de la faim, des privations, de l’absence de soins médicaux et d’instruction. Un monde où toutes les nations vivront en paix, un monde messianique, bref un monde sans Juifs, un monde «Judenrein» comme on le disait dans la langue maternelle de «l’indigné», et comme cela fut mis à exécution. (…) Lu dans le magazine Internet « Liberty Vox »

 

Le retour au réel après l’éclipse

 Une des maladies qui affecte l’intelligentsia, est son incapacité à ouvrir les yeux et à les garder grands ouverts. Elle se complaît dans les Ténèbres, non pas celles de la Bible, avant que la Lumière soit, mais celles de l’aveuglement volontaire dans lequel elle s’est abîmée depuis fort longtemps. Elle préfère le mol oreiller de la paresse, l’utopie des chimères, le bercement des illusions, la récitation paresseuse du catéchisme aux réalités. Parfois, un livre paraît, qui déchire le voile, mais l’intelligentsia n’ouvre même pas l’œil gauche, redoutant que son acuité visuelle, déjà bien basse, ne soit blessée par une lumière trop vive.

Les habitués d’Eurbag, n’étant pas de l’intelligentsia, liront avec passion deux livres qui éclairent nos ténèbres : de Jean-Paul Picaper, Berlin-Stasi (Editions des Syrtes, 2009), et de Jacques Marseille, L’argent des Français. Les chiffres et les mythes (Editions Perrin, 2009). En fait, en dépit des apparences, ces deux auteurs traitent du même sujet : l’éclipse du réel derrière les discours, mythes, contes à dormir debout et légendes ou l’offuscation du monde par ce qu’il est convenu d’en dire ou l’escamotage des faits au grand bonneteau de l’université. Ils extraient le réel des couches de mensonges reçus (comme il y a des habitués des réceptions officielles), assis (comme il y a des fonctionnaires assis), acquis (comme il y a des avantages acquis), convenus (comme il y a des politesses convenues). Malheureusement, Jacques Marseille est prématurément décédé au début de cette année.

Le premier est un DDR watcher établi depuis 50 ans à Berlin Ouest comme il y a des China watchers célèbres établis à Hong Kong, le père Ladany ou Simon Leys par exemple ; le second était avant son récent décès un Adam Smith français qui confrontait toutes les « analyses » des économistes aux faits, chiffres, statistiques. Celui-ci traite des mensonges de l’histoire et de la politique ; celui-là des mensonges de l’économie ; ou, pour dire les choses plus exactement, Jean-Paul Picaper libère 50 ans de faits de la gangue politique dans laquelle ils sont pétrifiés ; Jacques Marseille deux siècles de faits tangibles de la boue idéologique dans laquelle ils sont englués.        

 A propos de Jacques Marseille, L’argent des Français. Les chiffres et les mythes, 400 pages, Perrin, 2009. 

(Jacques Marseille est malheureusement décédé en 2010)

 Dans le livre de Jacques Marseille, il est question de la « richesse d’une nation », à savoir celle que forment les Français : non pas des causes de cette richesse, mais des réalités qui l’attestent et surtout des chiffres qui la mesurent : « En un peu plus d’un siècle (…), le revenu par habitant de la France est passé, en monnaie constante, d’un peu plus de 2200 euros à un peu moins de 22000 euros. Dans le même temps, toujours, le temps de travail a été divisé par deux. Autant dire que le « prolétaire » a vu son pouvoir d’achat multiplié par dix et son temps de travail divisé par deux » (introduction, page 9). Or, ces faits sont occultés par les discours sur la pauvreté croissante des Français, simple variante de la loi d’airain de Marx, qui voudrait que tout gain en capital soit prélevé sur le salaire des ouvriers. En 1884, Zola, en 1955, Thorez, à la fin des années 1950, des intellectuels du PCF, en 1975, les économistes lumière du Nouvel Observateur, tous affirment mordicus que la pauvreté progresse, que le revenu moyen des ouvriers ne cesse de baisser depuis 1826, que les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres, alors que, au moment où Zola publie son enquête, le salaire annuel moyen des ouvriers a augmenté en 20 ans de plus de 33 % (en monnaie constante, évidemment), qu’en 1955, le salaire annuel moyen des ouvriers a augmenté en 10 ans de 60 % (toujours en monnaie constante), que, de 1970 à 1975, le salaire annuel moyen des ouvriers a augmenté de 25% (en monnaie constante) et que la part du travail dans la valeur ajoutée totale est passée de 68% en 1955 à 71,4% en 1975 et que la part du capital a baissé de 32% à 28%. Le paupérisme a donc été vaincu en France, sans doute dès Napoléon III (1849-1870), mais tout le monde fait comme si ce dragon mugissait encore, près de déchirer des proies innocentes. Pour établir ces faits, Jacques Marseille s’appuie sur les statistiques de l’administration fiscale (déclarations du revenu imposable depuis 1917, taxes diverses, recettes de la TVA et de la TIPP) et des notaires et des conservateurs des hypothèques (les successions depuis 1830), et sur une critique des « indices » utilisés. Ainsi, le PIB ou Produit Intérieur Brut ne mesure rien d’autre que les échanges ayant donné lieu à une facturation. L’indice probant est le revenu annuel par habitant, qui peut être mesuré, en monnaie constante (euros de 2007 ou francs de 2001), depuis qu’existe un appareil statistique fiable. L’augmentation régulière depuis un siècle et demi de ce revenu annuel par habitant est confirmée par l’augmentation du patrimoine moyen des Français, lequel, en 2007, avoisine 150000 euros – soit un million de francs. « Devenir millionnaire », qui fut longtemps le rêve de beaucoup de Français, est devenu la réalité banale du début du XXIe siècle ; et ce patrimoine moyen actuel, en monnaie constante, équivaut au patrimoine moyen des 10% des Français les plus riches de la Restauration (1814-1830). De fait, ce qu’avèrent les chiffres, c’est l’inexorable réduction des inégalités depuis un siècle et demi, que dissimule mal la définition « relative » de la pauvreté. En effet, en France, sont considérées comme pauvres les personnes dont les revenus sont inférieurs de 40% au revenu médian. Autrement dit, même si tous les Français doublaient ou triplaient ou centuplaient en quelques années leurs revenus et leur patrimoine, il y aurait toujours 20 ou 30 % d’entre eux qui, bien qu’ils vécussent dans l’opulence, seraient tenus pour « pauvres », parce que leurs revenus sont inférieurs de 40 % au revenu médian ! Il suffit qu’il y ait des riches pour qu’il y ait des pauvres ou tant qu’il y aura des riches, il y aura des pauvres.

Et de Jean-Paul Picaper, Berlin-Stasi. 500 pages. Editions des Syrtes. 2009.  

Jean-Paul Picaper est arrivé en provenance de son Sud-Ouest natal à Berlin en 1959 pour parfaire sa connaissance de la langue allemande afin de préparer le concours de l’agrégation. Il n’en est plus parti. Il a renoncé à l’agrégation. Il est allé accomplir des études de sciences politiques à Science-Po de Paris, puis il a passé son doctorat d’université en 1968 et son doctorat d’Etat en 1976 à l’Université de Berlin-Ouest où il a enseigné comme Assistant puis Assistenz-Professor, au total pendant treize années. Puis, à une carrière universitaire, il a préféré le journalisme. Pendant vingt-six ans, jusqu’en 2003, il fut le correspondant en Allemagne du Figaro et il a écrit de nombreuses études publiées dans la presse ou dans des revues savantes.

Tout ce temps-là, Picaper a pu se déplacer sans difficulté à Berlin Est et dans toute la RDA et, comme il n’a jamais chaussé les lunettes de l’idéologie, il a pu constater l’état réel d’un pays communiste et en faire une relation objective dans ses études et articles. En 1961, il a vu ériger par l’URSS et la RDA le mur, dit « de la honte », qui a transformé l’ancienne RDA en une vaste prison, dont il n’était plus possible de s’extraire. Dans les années 1960, il a été aux premières loges dans ce théâtre du conflit Est-Ouest qu’a été l’Université de Berlin-Ouest et il a été le témoin privilégié de la radicalisation des étudiants allemands à Berlin-Ouest d’abord, puis dans toute l’Allemagne, enfin en Europe et dans le monde, radicalisation allumée et attisée par la Stasi. Il a été le témoin des tensions Est-Ouest, de l’Ostpolitik de Brandt, de la faillite du socialisme à l’Est, du rachat par Bonn en marks de l’Ouest des Allemands persécutés à l’Est, de l’effondrement du mur…  Depuis 1990, il a accès aux archives de l’Est, du moins à celles qui n’ont pas détruites par la Stasi et les hiérarques du régime à l’agonie

Il n’y a pas en Europe de meilleur connaisseur de ce que fut réellement la RDA. Il est vrai que Berlin était un exceptionnel poste d’observation de la RDA. Cette ville était à la RDA ce que Hong Kong a été longtemps à la Chine de Mao, à savoir le lieu où il était possible de recueillir des informations fiables sur ce qui ce passait au-delà du mur. Il y a eu de très brillants China watchers, tels, pour ne citer que les plus connus, Simon Leys ou le père jésuite Ladany, imperméables aux mensonges de la propagande et insensibles aux manipulations. Jean-Paul Picaper a été leur homologue : un admirable DDR watcher.

Le titre, Berlin-Stasi, les deux noms propres étant reliés par un trait d’union, comme s’ils désignaient des réalités indissociables, appariées, quasiment jumelles, exprime la thèse qui sous-tend ses analyses : pendant 50 ans, le principal « acteur » politique de Berlin, à l’Ouest, comme à l’Est, a été la police politique ou Stasi, infiltrée partout, jusqu’au sommet de l’Etat fédéral à Bonn, présente partout, tirant les ficelles, agitant des leurres, désinformant, manipulant, stipendiant presque tous les radicaux de l’Ouest… Autrement dit, pour Jean-Paul Picaper, non seulement la RDA a été un Etat policier qui a mis aux fers 17 millions d’Allemands et les a maintenus dans cet état servile par la terreur, mais encore elle a attisé le désordre à l’Ouest dans l’espoir insensé que toute l’Allemagne basculerait dans le camp de Moscou. Jean-Paul Picaper a réuni les expériences, études, analyses, etc. de ces cinquante années de Berliner dans une véritable somme : plus de 500 pages, écrites serré, mais la somme est aussi un recueil de témoignages, celui de Jean-Paul Picaper lui-même sur les hasards qui ont fait de lui un DDR watcher exceptionnel, et ceux de quelques-uns des acteurs de cette tragédie, qu’ils aient été des bourreaux ou des victimes. Le livre est divisé en quatre parties d’analyses denses, intitulées successivement du chapitre 1 à 16, « ma guerre froide » ; de 17 à 33, « l’ère de la désinformation » ; de 34 à 47, « l’œil du KGB », de 48 à 71, « le triomphe des valeurs », et d’une cinquième partie, dans laquelle sont publiés les « entretiens », dix-neuf au total, que Jean-Paul Picaper, en journaliste impartial, a eus avec d’anciens responsables de la STASI, des dissidents, des passeurs, des responsables de la RFA, des espions de la RDA infiltrés en RAF.    

A la différence des China watchers de Hong Kong, qui n’ont pas accès aux archives de la Chine de Mao, lesquelles sont hermétiquement closes, les DDR watchers ont à leur disposition les archives de la RDA, qui leur sont ouvertes et qui confirment toutes les analyses qu’ils faisaient sur la RDA, jusqu’en 1989, et vont même au-delà, jusqu’à dépasser tout entendement : certes, c’était un régime policier, qui ne tenait que par la terreur qu’il inspirait ; certes, c’était un gigantesque gâchis économique et humain, des millions d’œufs ont été cassés sans que l’omelette ait été servie ; certes, l’idéologie y servait de ce vaste manteau d’hypocrisie, que Molière dénonçait déjà, il y a plus de trois siècles, dans Dom Juan ; certes, les analogies entre ce régime et le socialisme national hitlérien sont innombrables ; mais tous ces phénomènes, par leur ampleur, leur généralisation, leur acceptation cynique, ont pris des proportions que Jean-Paul Picaper et les autres DDR watchers n’osaient pas soupçonner. La plupart des leaders étudiants de Berlin des années 1967-70 étaient stipendiés par la Stasi ou étaient des militants marxistes léninistes convaincus ; le policier de Berlin Ouest qui a assassiné en 1967 l’étudiant Ohnesorg, prétexte à toutes les accusations de fascisme, d’inhumanité, de répression policière portées sur le régime démocratique de Bonn, était un agent de Stasi… Le journal prétendument « anticonformiste », Konkret, d’Ulrike Meinhof et Klaus Rainer Röhl était financé par l’Allemagne de l’Est ; Meinhof, de la bande à Baader, n’était pas libertaire, mais membre depuis longtemps du PC allemand, stalinienne convaincue.

        C’est ainsi que les « belles âmes » d’Occident, étudiants, journalistes, religieux, hommes politiques de l’Ouest, ont été manipulés par un régime policier, cruel, borné, stupide, inhumain. La stupidité et la lâcheté de ces prétendus « démocrates » de l’Ouest a été pendant près de cinquante ans si générale qu’à n’en pas douter, entre 1933 et 1945, ils auraient fait de bons collabos ou de vrais nazis.  A la différence de Klaus Rainer Röhl, bien peu d’entre eux ont fait leur autocritique, et ils continuent malheureusement à diffuser parmi les jeunes intellectuels les métastases de la Stasi. Ainsi la « firme » comme on l’appelait, et sa maison mère le KGB, ne sont pas vraiment mortes en 1989-90. Elles empestent encore l’Europe.

                                                                                                                                                          Jean-Gérard Lapacherie

 

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