SOMMAIRE
▪ Le
mécanisme de sauvetage de l’euro
Ce jour-là, un riche touriste
allemand traverse la petite ville et s’arrête dans un petit hôtel. Il
dit au propriétaire qu’il aimerait visiter une chambre pour y passer
peut-être la nuit et il dépose comme caution un billet de 100 euros sur
le comptoir.
1. Quand le visiteur est monté, l’hôtelier prend le billet, court chez
son voisin le boucher et règle ce qu’il lui devait.
2. Le boucher prend les 100 euros, descend la rue et paye l’agriculteur
qui lui livre ses bêtes.
3. L’agriculteur prend les 100 euros et paye sa dette à la coopérative.
4. Le chef magasinier de la coopérative prend les 100 euros et va
effacer son ardoise chez le cafetier.
5. Le cafetier glisse le billet par-dessous le comptoir à une prostituée
qui a du mal à joindre les deux bouts et lui a rendu de petits services
pour qu’il lui fasse crédit.
6. La prostituée court à l’hôtel et paye la facture de la chambre : 100
euros.
7. L’hôtelier remet le billet sur le comptoir. A ce moment-là, le
visiteur allemand descend l’escalier, reprend son billet de 100 euros et
déclare que les chambres ne lui plaisent pas et qu’il quitte la ville.
Tout le monde a réglé ses dettes et tous regardent l’avenir avec
optimisme.
Vous savez maintenant comment fonctionne le mécanisme de sauvetage de
l’euro. C’est tout simple.
▪ I had a dream: 14 juillet 2014
Récemment, j'ai fait un rêve épouvantable, un cauchemar devrais-je dire.
C'était un 14 Juillet 2014 sur les Champs Elysées. Madame Eva Joly, Présidente de la République présidait aux cérémonies de la Fête Nationale avec son gouvernement au grand complet : Cécile Duflot, Premier Ministre, Noël Mamère, Ministre des Affaires Etrangères, Daniel Cohn Bendit, Ministre de l'Intérieur et de la Pensée Orthodoxe, Bernard Thibaud, Ministre du Travail et des Grèves, Hervé Ghesquière, Ministre des Otages, Jean-Luc Mélenchon, Ministre de la Joie de Vivre, Jamel Debbouze, Ministre du Sans gêne, Olivier Besancenot, Ministre de la Fonction Publique, Dominique de Villepin, Sous-Secrétaire d'Etat aux Affaires Judiciaires, etc...etc....
Le traditionnel défilé commença avec l'imposante brigade des Faucheurs Volontaires en combinaison verte, la faux sur l'épaule, précédés par Nicolas Hulot portant pieusement sur un coussin de velours vert la pipe de José Bové, mort au champ (de maïs OGM) d'honneur, et dont les cendres reposent au Panthéon. Il avait été fauché involontairement par un Faucheur Volontaire lors d'une opération guerrière. Venaient ensuite une centaine d'enfants des écoles, un bouquet de fleurs à la main, puis de nombreuses autres délégations, entre autres : les gays et lesbiennes, les producteurs de cannabis, les trieurs de déchets poussant fièrement devant eux leurs poubelles vertes, bleues, jaunes, les différents syndicats arborant leurs pancartes bigarrées, etc.....
Suivaient alors, dans ce nouvel enthousiasme national, pour remplacer les engins blindés de l'ancienne époque: les cyclo-pousse et les calèches, nouvellement affectés aux transports urbains non polluants, suivis des employés municipaux chargés de récupérer le crottin des chevaux pour enrichir les espaces verts de la ville. Un véhicule du célèbre Club des voitures écologiques à pédales arrivait alors arrosant la foule d’un feu d’artifice d’éclairs au chocolat, la France ayant obtenu depuis peu de l’Union des Nations Emergées le titre de « Pays de Cocagne ».
Tout cela au son du nouvel hymne national "A la claire fontaine" joué par la Garde Républicaine en chemises à fleurs, pendant que flottait mollement sous l'Arc de Triomphe le nouvel emblème national, un étendard vert prairie frappé en son centre d'un épi de maïs et d'une coccinelle. Pour parachever la cérémonie, le défilé aérien: Yann Arthus Bertrand en ULM à pédales, encadré d'une escouade d'oies dressées, suivi d'une escadrille de montgolfières.....
Pour ne pas être en reste par rapport à la Monarchie à la Rose qui avait anticipé le Pouvoir de la Fleur, comme s’intitulait le nouveau régime, on avait invité les camarades allemands, décontaminés des miasmes et ions du nucléaire, à assister au défilé. A la tribune officielle s’étaient installés main dans la main, la Contre-Chancelière Claudia Roth, dans ses atours en tissu biologique, le visage peint aux couleurs des champs, son ministre des Etranges Affaires Gregor Gysi, sa calvitie couverte d’un chapeau de paille, la ministre d’Etat de la Désintégration Renate Künast et le Secrétaire d’Etat chargé de la Dépopulation Klaus Wowereit. Le ministre pour la Transformation des industries en pâturages Jürgen Trittin avait malheureusement raté l’ULM pour Paris à cause d’une panne de vélo à quelques kilomètres seulement du pré de décollage.
Eva Joly se tourna alors vers Claudia Roth et lui murmura à l’oreille : « Vous rappelez-vous quand feu Mitterrand - l’Être Suprême ait son âme ! – avait invité Kohl à assister au défilé à la manière ancienne ? C’était, je crois, il y a vingt ans ». « Oh oui, répondit Roth. Ils étaient très <chou> tous les deux ! ». « Surtout Kohl, ajouta Joly. Mais, quand même, de fieffés réacs ! Et les caisses noires, vous avez oublié ? ». « Dégoûtant, dégoûtant, toujours ce sale argent chez nos adversaires. Ce n’est pas comme nous. A propos… », et Claudia rougissante glissa un chèque à Eva verdissante: « Pour vos éoliennes… », et, en clignant de l’œil : « Et vos législatives».
Dans la foule, quelques éléments perturbateurs, nostalgiques de l'ancien régime tentaient bien de se faire entendre en chantant la Marseillaise et en brandissant des drapeaux tricolores, mais ils furent vite interceptés et placés en garde à vue par les forces de l'ordre, les fameuses Brigades Vertes...
Curieusement, je me trouvai à côté de la Présidente Joly qui soudain me prit dans ses bras pour m'embrasser fougueusement. C'est là que je me suis réveillé en hurlant... (Ivan Goulème)
▪
Nicolas Ducret.
"Cavalier des steppes, A travers les
montagnes d'Asie centrale,
3000 km à cheval du Kazakhstan à l’Afghanistan."
Editions Transboreal. Paris. 2010, 380
pages, 24 pages de photos, 19.90 euros, disponible dans toutes les
librairies de France, Suisse et Belgique.
Cavalier émérite amateur de voltige cosaque, Nicolas Ducret s’est lancé le défi de traverser l’Asie centrale à cheval. Parti seul des contreforts de l’Altaï avec un étalon et un hongre de bât, il chemine sur plus de 3 000 kilomètres, franchissant les monts Célestes et les chaînes du Pamir et de l’Hindu Kush. De l’aridité des steppes kazakhes aux riantes montagnes kirghizes, des plateaux tadjiks balayés par le vent aux vallées afghanes baignées de soleil, il s’aventure sur des terres mythiques marquées par les conquêtes successives, et découvre des peuples à la fois généreux, aguerris et libres. Après six mois de chevauchée, la caravane entre dans Kaboul, où le voyageur dispute une partie de bouzkachi, le célèbre jeu équestre que décrit Joseph Kessel dans « Les Cavaliers ».
Heartland, la « terre du cœur », comme le grand
théoricien et géographe anglais Mackinder définissait le vaste espace
continental de l’Eurasie. Il en fit le centre de sa théorie géopolitique
et fit de cette région englobant les vastes steppes d’Asie centrale le
pivot géographique du monde. « Qui contrôle le cœur du monde commande à
l’île du monde, qui contrôle l’île du monde commande au monde »,
expliquait-il à la société royale de géographie dans un discours qui fit
grand bruit à l’époque. C’était en 1904. Il prévoyait que le XXe siècle
serait celui du rail et qu’au lieu de franchir des océans, les hommes se
mettraient à franchir des continents. Pour exercer sa suprématie sur le
monde, il fallait donc posséder le centre du continent eurasiatique. À
cette époque-là, la Russie des Tsars avait déjà pris position au
Turkestan et contrôlait l’ensemble du Heartland. Depuis le
XVIIIe siècle, elle menait une politique expansionniste dans le but
d’accéder aux mers chaudes du sud qui n’étaient pas prises l’hiver par
les glaces.
Mackinder n’avait pas tout à fait tort, mais pas tout à fait raison
aussi. Les voix ferrées s’abattirent sur l’Eurasie, mais avec modestie,
car la Russie avait bien du mal à se moderniser et les steppes d’Asie
centrale étaient trop vastes. Le Heartland ne domina pas le monde, mais
le soviétisme qui s’y développa en fit trembler une partie. Près d’un
siècle plus tard, un certain Nazarbaev, figure emblématique des
dirigeants d’Asie centrale, alors président indétrônable du Kazakhstan,
se replongeait dans cette idéologie, désormais appelée eurasisme, et
servant admirablement bien ses ambitions. D’autant plus qu’entre-temps
des richesses insoupçonnables furent découvertes en Asie centrale.
L’ancien Turkestan russe devint ainsi le centre d’un nouveau monde et de
nouveaux enjeux. Les chefs d’État étrangers se mirent à courtiser
l’« empire des steppes » et les luttes d’influences entre Américains,
Russes, Chinois et Européens reprirent, sans compter que les
fondamentalistes de l’islam commençaient eux aussi à affluer.
Mais au commencement, qui avait-il ? Il y avait des nomades qui
transhumaient avec leurs troupeaux, déplaçant leurs yourtes au gré des
pâturages, dans un territoire si vaste que l’on n’avait pas pris le
temps d’en établir des limites. Et des chevaux qui leur offraient la
liberté d’arpenter ce monde sans barrière. Ainsi, depuis des siècles,
les steppes se traversent à dos de cheval ou de chameau. En quelques
siècles, les nomades avaient vu passer les hordes mongoles, les
caravaniers des routes de la Soie, des moines en marche vers la Chine,
des émissaires au service des cours d’Europe, des soldats rejoignant
leur garnison et des explorateurs russes et britanniques cherchant des
lieux où planter des bornes. Les nomades traversèrent les siècles en
maintenant leur style de vie jusqu’au jour où les Soviétiques
entreprirent de les sédentariser. Ils n’eurent pas d’autres choix que
celui de troquer leur yourte pour une place dans un appartement
communautaire et, pour certains, d’abandonner leur bétail pour le
Combinat.
En 1991, à la chute de l’URSS, les pays d’Asie centrale (créés dans les
années 1920 sous Staline pendant la territorialisation des nationalités)
devenaient pour la première fois de leur histoire, indépendants. Alors
que firent les fils des steppes et les descendants des nomades.
En mai 2007, le printemps s’annonce tardivement.
Les grandes transhumances ont repris, entraînant familles et troupeaux
dans les alpages. Nicolas Ducret, 27 ans, s’installe chez un
Russe dans un petit village à quelques heures d’Oust-Kamenogorsk, au
pied des montagnes de l’Altaï, dans le nord-est du Kazakhstan. En
quelques semaines, il rassemble deux chevaux : Tsigane et Musicien des
steppes, puis part sur les pistes en direction de Kaboul avec l’ambition
de se lancer dans une longue dérive dans laquelle il côtoiera des
hommes, traversera des steppes et des montagnes, et peut-être
découvrira-t-il alors le cœur de l’empire des steppes. Il se lance sur
les routes comme on entre en religieux, sans demi-mesure, de tout son
être et de tout son cœur, pour se frotter au monde, rencontrer des
hommes et entendre résonner la beauté grisante de la vie.
Il parcourt d’abord les vastes steppes du Kazakhstan, couvertes de folle avoine aux reflets argent qui ondoie et scintille à l’infini. Ensuite la caravane s’enfonce dans les Tian Shan. À plusieurs reprises, elle est arrêtée et contrainte de prendre des voies parallèles. En franchissant un col à 4 000 mètres, elle essuie une tempête de neiges, puis erre entre les cimes durant des jours. Le soir, la solitude est rompue par les portes qui s’ouvrent. Dans l’empire des steppes, on ne laisse pas un étranger passer la nuit dehors.
À l'abri des fermes ou sous le feutre des yourtes, au son des joueurs de doumbra ou du chant des conteurs, sous des cascades de thé ou des litres de vodka, le cavalier des steppes partage la vie de ces peuples et écoute leurs histoires mouvementées. À la fin de l’été, il arrive sur les hauts plateaux du Pamir tadjik qu’il parcourt dans la solitude la plus complète. Ses chevaux intriguent : certains villageois en voient pour la première fois. Après trois jours de négociation avec les douaniers, il entre en Afghanistan. Le pays n’est pas sûr. Depuis l’été, il a de nouveau plongé dans le chaos, et les enlèvements d’étrangers se multiplient. Les seigneurs de guerre lui délivrent un laissez-passer et un berger accepte de le guider jusqu’à Kaboul. La caravane s’agrandit et reprend la route à travers l’Hindu Kush. Les chevaux peinent sur les sentiers de muletiers. La nourriture est rare. Dans les villages où ils se réfugient la nuit, ils rencontrent des hommes, barbus, tannés, enturbannés, comme sortis d’une autre époque. Au seuil de l’hiver, après six mois de marche, la caravane descend la vallée du Panjshir et entre dans Kaboul. Dans quelques jours se tient le premier bouzkachi de la saison. Le voyageur y participe. Et le hurlement des tchopendoz résonne de nouveau dans la plaine de Chamali, là où Ouroz, le tchopendoz des Cavaliers de Joseph Kessel, disputa le « jeu du Roi ».
Entretien avec Nicolas Ducret
Quel ressort vous pousse à voyager ?
L’envie de se frotter à une autre réalité du monde, d’avoir le sentiment de vivre pleinement une expérience différente, hors des sentiers battus, où on aurait peut-être pas tout à gagner (je n’entends pas là qu’à défier le monde, on pourrait éventuellement y passer ou mal finir, mais sans quelques risques, il n’y a pas de vrai aventure et de réel engagement). Voyager dans le sens de partir de long mois sur les routes correspond à un chavirement de l’être, un plongeon vers l’inconnu et un engagement total qui rend le moment plus fort, car dans ce type de voyage, on ne peut pas ou on ne fait pas demi-tour en cours de route, on va vers l’avant car c’est la seule voie du salut, et coute que coute on progresse.
Il y a également la soif de découverte qui est au centre de mes voyages et qui invite toujours à se lancer sur les pistes, car on recueille sur la route des connaissances uniques que l’on ne trouve nulle part ailleurs : connaissance sur les hommes (rencontres de tous types, avec toutes personnalités, anecdotes et rencontres improbables), sur le nature, la géographie, la politique, et pleins d’autres expériences diverses et variées, certaines glorieuses d’autres moins.
D’où vous vient votre passion pour l’Asie centrale ? Quels projets y nourrissez-vous ?
La Passion vient des chevaux (tout cavalier se doit un jour ou l’autre d’aller faire un petit saut en Asie centrale), mais surtout pour la richesse que je trouve à ces pays. Je m’explique l’Asie centrale est un carrefour historique : Alexandre le Grand, un temps intégré au plus grand empire des steppes de Gengis Khan, ensuite Tamerlan, et durant ce temps, pendant des siècles, le lieu des passages des caravanes de la route de la Soie. Plus récemment, la colonisation russe et la période soviétique. Tout cela produit un concentré d’influence variée, source de certaines richesses, seulement les richesses passées sont bien passées, puisque les sociétés nomades ne laissent pas grand-chose derrière elle, mais on peut imaginer que la nature des hommes ont été marquée par ces influences variées.
Un autre intérêt, c’est que j’aime me promener dans les pays ex-soviétiques, car entre reconstruction d’Etat et vestiges soviétiques, ils offrent une ambiance forte sympathique où on aurait envie de croire ou tout est possible. D’ailleurs beaucoup de choses le sont, car la chape de plomb juridique ne sait pas encore effondrer sur eux (à la différence de l’Europe des normes et des Lois), mais cela à un prix, le prix du dysfonctionnement, mais que j’accepte volontiers. Les immeubles brejnéviens sans grand style resplendissent de nostalgie et je trouve dans ces villes à moitié perdues un certain esthétisme.
Restent les paysages et le peuplement. En Asie Centrale, on a le choix entre zones peuplées (modérément toujours) et zones, comme oubliées, où l’on ne croise que des bêtes sauvages, quelques kolkhozes abandonnées (pour rassurer tout de même) et quelques familles que le monde a oublié. Du coup, cela donne l’agréable impression de se sentir au bout du monde, dans des lieux vierges et on peut faire de bien belles rencontres.
Et puis il y a la géopolitique qui place l’Asie centrale au cœur des luttes d’influence et des rapports de forces. Car autant de réserves naturelles et la volonté des puissances économiques de diversifier leurs sources d’énergie créer un intérêt grandissant pour cette zone, comme alternative du pétrole d’Arabie saoudite et du Golfe. Et puis il y a sa localisation, au cœur du Heartland, cher à Mackinder, ou au cœur de l’Eurasie pour Nazarbaev le président kazakh. En tout cas, c’est un territoire cerné par les puissances (USA, Chine, Russie, UE, une certaine branche du « monde musulmans ») et qui courre des risques de déstabilisation islamique et doit juguler habilement entre les puissances économiques pour rester indépendant.
Projet : Le Kazakhstan a un potentiel de développement énorme, c’est aujourd’hui un des pays émergeants qui offre les plus belles promesses et donc si je pouvais y être au bon moment, cela serait pas mal.
Qu’avez vous appris techniquement et pratiquement des cavaliers d’Asie centrale ?
En France et en Europe, on a développé au cours des siècles une équitation de très haut niveau et une connaissance très approfondie du cheval. L’équitation s’est beaucoup développée en France sous l’impulsion des militaires et du manège : on s’est alors mis à travailler les chevaux pas que pour se déplacer, mais aussi pour l’art. En AC, l’équitation répond aux impératifs de travail et de déplacements. Le cheval est utilisé pour se déplacer et pour s’occuper du bétail. Leurs techniques sont adaptées à cela, mais restent néanmoins assez sommaires. J’ai appris ce type de technique sur place. Par exemple le fait d’accrocher les chevaux aux canons (partie de la jambe) et non au licol lorsqu’on les met à un piquet est une excellente méthode que je n’avais jamais vu pratiquer en France et qui pourtant présente de nombreux avantages (cela évite par exemple que le cheval se déplace des vertèbres quand il tire au renard, ce qui est un cas très courant en France).
Quels sont les bonheurs et contraintes du voyage à cheval ?
Les grands avantages à cheval est d’être seul sans l’être, de pouvoir se rendre là où aucun véhicule ne peut aller et de découvrir ainsi des vallées très éloignées où la vie des gens peut être très traditionnelle, de pouvoir chevaucher en quittant toutes les routes, en soit de filer dans la steppe en ligne droite, sans que cela ne pose le moindre problème, de voguer lentement au grès du pas du cheval et de se sentir un peu cheval.
La relation avec le cheval est quelques choses de très fort, car vivre pendant 6 mois avec un cheval créait des liens très étroits, la compréhension se fait très fine et je n’avais jamais connu auparavant une communication si proche avec un cheval.
Les contraintes, c’est qu’avec les chevaux, il n’y a jamais de repos. Il faut toujours s’en occuper, trouver de l’eau, de la bonne herbe, de l’orge, le ferrer, le soigner le cas échéant, le surveiller, en particulier la nuit pour pas se le faire voler. S’arrêter dans une ville est compliqué, car il faut trouver un lieu où mettre le cheval. Mais bon, toutes ces contraintes sont récompensées par les hennissements du cheval qui vous attend le matin pour que vous veniez lui gratter la tête, et puis en cas de coup dur, il sera toujours une présence réconfortante.
Vous êtes féru de littérature russe. Quel livre vous a particulièrement ému ?
Féru c’est un grand mot, il s’avère néanmoins que les auteurs russes content des histoires qui me plaisent pas mal. La musique d’une vie de Makine m’a beaucoup plus. Les Frères Karamazov a été une bonne lecture du haut de ma selle. Ce qui me plait particulièrement dedans, c’est l’ambiance avec ces personnages russes qui dans des élans d’ivresse et de passion créent l’irréparable, mais après s’arrachent les cheveux le restant de leur vie de dégout. Les personnages ne sont pas ternes, mais grandioses, toujours entre débauché et pensifs se posant des grandes questions de vie. Dimitri est un personnage intéressant : un débauché où corps et âme sont dans un combat perpétuel. Et puis les romans de Dostoïevski sont toujours très riches de sens, ils invitent à de belles réflexions et en particulier les Frères Karamazov avec les grandes interrogations existentielles et religieuses.
Né à Nantes en 1980, Nicolas Ducret, diplômé de l’École supérieure de commerce de Dijon d’un double master en géopolitique de l’Ecole Normale Supérieure et de l’Institut Français de Géopolitique, a été notamment auditeur au sein du cabinet de commissariat aux comptes Deloitte. Il débute l’équitation à l’âge de 6 ans en pratiquant la voltige cosaque, puis des chevaux lui sont confiés qu’il prépare et monte en compétition de saut d’obstacles. Il prend goût au voyage après une traversée motorisée de l’Europe de l’Est avec ses parents en 1996, puis un tour du monde de 18 000 km à vélo en 2002-2003, voyage durant lequel il parcourt vingt-six pays, sur les cinq continents. À l’automne 2005, en tant que bénévole, il assiste Jacqueline Ripart lors du festival At-Chabysh, qui vise à réhabiliter le cheval kirghize et les traditions équestres au Kirghizistan. En Russie, où il étudie, il monte des akhal-téké et, en Inde, visite les élevages de marwari des maharajas du Rajasthan. Dans chacun de ces pays, sa passion du cheval et des cultures équestres le conduit à rassembler une large documentation et à rencontrer les éleveurs, les cavaliers et leurs montures. En 2007, Nicolas Ducret se lance le défi de traverser l’Asie centrale à cheval, du nord-est au sud-ouest. Parti des contreforts de l’Altaï, seul, il chemine sur 3 300 km à travers le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Afghanistan. Marqué par le franchissement des monts Célestes (Tian Shan), des hautes montagnes du Pamir et de l’Hindu Kush, le voyage s’effectue avec deux chevaux, l’un monté, l’autre bâté pour transporter le matériel, à raison de 35 km par jour. Après six mois de chevauchée, il entre dans Kaboul. La saison du bouzkachi s’ouvrant, il dispute le célèbre jeu décrit par Joseph Kessel dans Les Cavaliers. À cette occasion, il réalise un film, commence à écrire le récit de son expédition et crée, avec Louis Meunier, l’Afghan Horse society pour le déploiement de la culture équestre afghane. En juin 2008, Nicolas Ducret traverse l’Atlantique à la voile et, en mars 2009, part au Darfour comme administrateur de Médecins du monde. En juin 2010, il est reparti au Kazakhstan pour mener des recherches visant à mesurer la place d’Astana, la capitale sortie des steppes un beau jour de 1997, dans le projet géopolitique de construction de l’identité nationale kazakhstanaise. Là, il a rencontré des universitaires, des politiciens et des hommes d’affaires puis il cheminera vers l’ouest, s’arrêtant à Moscou en juillet, puis en Ukraine sur les rivages de la mer Noire en août.
Beaucoup de foyers en France et en Allemagne, ont un animal de compagnie. Les statistiques relèvent en Allemagne 9,6 millions de personnes propriétaires d’un chien et 7,8 millions de chats, en augmentation. Mais la densité de chiens est moindre en Allemagne (8,9% de foyers en ont un) qu’en France (38 % des foyers), ce qui peut s’expliquer par l’impôt canin qui est la règle en Allemagne. Malheureusement, cet impôt appliqué également en Suisse, aux Etats-Unis et dans d'autres pays civilisés, n'existe pas en France. Il y eut seulement autrefois un impôt sur les chiens de chasse. Ce qui fait que les villes manquent de personnel pour entretenir les trottoirs, constellés de déjections canines. Cela dit, pour les grands enfants et pour certaines personnes âgées, ces animaux sont une aide psychologique irremplaçable.
Mais que savons-nous des chiens et des chats ? Pour bien des gens, ils sont proches et on leur parle comme à des humains. Grave erreur. Ils ont leurs codes à eux. Et leur morphologie très différente de la nôtre, à nous bipèdes. On les côtoie comme s’ils étaient des créations de l’homme. Comme s’ils avaient toujours fait partie de son entourage, comme des éléments du décor. Pour les enfants, comme des jouets. Or il n’en a pas toujours été ainsi. Remontons dans le temps.
Une des plus anciennes preuves de la relation homme-chien date de -12 000 ans. C’est la sépulture d’une femme mise à jour sur le site de Ein Mallaha en Israël. Elle et en position fœtale et a la main gauche posée sur le squelette de son chien comme pour le caresser. Des ossements trouvés en Russie ainsi que les peintures rupestres de la caverne de la Vieja en Espagne ont permis de dater de – 15 000 ans la domestication du chien par l’homme. Mais l’amitié homme-chien est certainement bien plus ancienne. Des loups apprivoisés ont suivit l’homme à la chasse bien longtemps avant les chiens domestiqués (nuance entre l’apprivoisé et le domestiqué !). En 2000-2001, deux généticiens ont établi que tous nos chiens descendent de six lignées de loups qui vécurent entre -15 000 et – 25 000 ans en Extrême-Orient. Avant : pas de chiens.
Le lien avec le chat n’est pas aussi ancien. Des scientifiques français ont trouvé sur l’île de Chypre la tombe d’un humain, homme ou femme, enterré dans une fosse peu profonde à 40 cm d’un chat inhumé de la même façon que lui. Cette sépulture date de -9 500 ans. Les deux corps étaient orientés vers l’Ouest, royaume des morts. Les recherches génétiques ont établi en 2004 que le chat a été apprivoisé au Moyen-Orient. On a trouvé d’ailleurs en Israël une statuette de chat en ivoire, datée de 3 700 ans. Les Egyptiens, à partir du 3ème millénaire avant J.C. n’ont donc pas été les premiers à domestiquer le chat. Mais ils l’ont divinisé. Le Moyen Âge européen l’a diabolisé. Mais le lien homme-chat n’est pas aussi fort qu’avec le chien. Du reste, le chat n’obéit pas à l’homme. Il ne mémorise pas comme le chien jusqu’à 200 mots du langage humain. Il peut retourner aisément à l’état de nature avec son frère jumeau par les gènes, le chat sauvage Felis silvestris lybica. Le chat est resté un peu sauvage et en Europe il n’a guère changé.
L’humain l’aime à cause de sa petite tête ronde, de ses grands yeux, de son front bombé qui évoquent vaguement un petit enfant. Et parce qu’il veille à ne rien casser dans la maison. Une évolution qui s’étendra sur des millénaires est visiblement en cours, car certains chats sont plus en connexion avec leur maître ou maîtresse que d’autres. Ils répondent davantage à leur nom, ils suivent davantage la personne qui les nourrit et les héberge. Peut-être dans deux à cinq mille ans, le chat se comportera-t-il à notre égard comme le chien. On dit souvent que le chat ne peut pas s’intégrer dans la société humaine parce que c’est un chasseur solitaire. Mais il existe sur d’autres continents, en Australie notamment, des compagnies de chats sauvages comptant jusqu’à 200 individus. Son caractère donc a une certaine plasticité.
Mais entre l’homme et le chien, la relation est plus fraternelle. Le chien a développé à la longue une empathie avec l’être humain. La barrière de compréhension entre l’homme et le chien est beaucoup plus perméable qu’entre l’homme et son cousin le chimpanzé qui ne diffère de nous pourtant que par une quantité infinitésimale de gènes. Un chien bien constitué appréhende les sautes d’humeur de l’homme et vice-versa. Selon le chercheur canadien Stanley Coren, tout chien peut apprendre à reconnaitre l’objet désigné par 165 mots et des surdoués en retiennent 100 de plus. Le chien n‘est pas du tout un loup dégénéré par la domestication. Bien au contraire. Des centres de recherche importants se penchent aujourd’hui sur l’intelligence étonnante du chien, tels le « Clever Dog Lab à Vienne ou le « Duke Canine Cognition Center » en Caroline du Nord. La scientifique viennoise Friedrike Range a prouvé que les chiens peuvent distinguer outre les objets, des catégories abstraites comme « chien » ou « paysage ». Selon la biologiste Juliane Bräuer de l’Institut Max-Planck à Leipzig, l’intelligence du chien est « beaucoup plus souple et affirmée » que celle d’autres animaux comme le cheval et la chèvre et même que son ancêtre le loup. A force de vivre ensemble, le chien est devenu un peu humain et l’être humain un peu chien.
▪ Deux vagues de Français ont envahi pacifiquement l’Allemagne : les
Huguenots au XVIIème siècle et les déportés du travail au XXème siècle.
Après la révocation de l’Edit de Nantes par lequel notre bon roi Henry
avait accordé la liberté de culte à ses anciens coreligionnaires
protestants, 300 000 Huguenots français durent fuir le royaume de
France. Le Prince et Grand Electeur de la principauté de Brandebourg,
chef-lieu Berlin, Frédéric-Guillaume, leur fit une série de propositions
très alléchantes, dont l’immunité fiscale pendant quatre ans et la mise
à leur disposition de maisons abandonnées et de matériaux de
construction. Il s’agissait pour Frédéric-Guillaume de combler la perte
de 140 000 habitants que la Guerre de Trente ans et cinq épidémies de
peste avaient infligée au Brandebourg.
Ses « frères en religion » français s’installèrent notamment à la limite de Berlin et fondèrent la « Ville de Dorothée » dont une rue du centre de Berlin, la Dorotheen-Strasse, rappelle encore l’existence. L’annuaire téléphonique de Berlin fourmille encore de noms français, les descendants des Huguenots. A la fin du XVIIème siècle, un Berlinois sur cinq était Français. Ils ont laissé dans le dialecte parlé à Berlin de très nombreux mots français parfois déformés, comme « Bulette » pour une boulette de viande, « Buljong » pour bouillon et « purée » et encore « eine olle chaise », « une vieille chaise » pour une vieille guimbarde, par allusion à la chaise à porteur de jadis. Sans compter « Bluse », « Perrücke », « Négligé », « Haute volée », « Chaussée », « Portemonnaie » et bien d’autres.
Ils ont réorganisé l’armée
prussienne, lui ont appris le pas cadencé, et leurs artisans ont apporté
le goût français à Berlin qui était encore assez primitif et rustique à
l’époque. La fameuse « bière blanche » de Berlin est une bière allemande
« champagnisée » par les Huguenots qui se boit encore dans des coupes
cannelées comme aux XVIIème et XVIIIème siècles. Ils se sont installés
également dans des villages et petites villes de Prusse et à l’Ouest de
l’Allemagne. Il y a une quinzaine d’années, j’étais allé jadis en
pèlerinage dans la plus huguenote des communes allemandes,
Friedrichsdorf, et y avais trouvé le témoignage d’un STO français qui
n’avait pas été moins étonné que moi de trouver là des gens qui
parlaient encore français. Pierre Dorbais était l’un des 600 000
déportés du travail envoyés en Allemagne par le gouvernement de Vichy.
Les Franco-allemands de Friedrichsdorf
« A la fin de l’année 1942, les occupants de mon pays m’obligèrent à me rendre en Allemagne pour y travailler. Nous sommes arrivés plusieurs centaines à Francfort et dirigés vers diverses usines des alentours. Un grand homme au regard froid et sévère, me conduisit à Friedrichsdorf. Il était fort tard, il faisait nuit quand nous sommes arrivés au restaurant de la Tour Blanche. J’y pris un petit repas. Le lendemain matin, je fus mis au travail, avec plusieurs prisonniers de guerre français. Les jours passèrent. Je sortis de promener dans le village et bien vite j’entendis bon nombre de personnes parler le français, mais oui le français ! Au fil des jours, aidé par leur gentillesse, j’appris que mon destin m’avait conduit dans un village construit par des Huguenots français, chassés de leur patrie en 1685 par la révocation de l’Edit de Nantes. Ce jour-là, la dynastie des Bourbons s’est déshonorée. Au milieu de la rue principale, je vis le temple protestant avec ses inscriptions en français. De jour en jour, je fis la connaissance des Gauterin, Désor, Garnier, Roux, Privat, etc., tous m’aidèrent par leur bon sens à passer mon séjour forcé ».
Un Français de Noisy-le-Sec, Pierre Dorbais, a écrit ces lignes quand il est revenu en 1964, puis en 1987 revoir les Allemands d’origine française de Friedrichsdorf-en-Taunus parmi lesquels il avait vécu trois ans comme STO. L’archiviste, M. Ebbinghausen, les conserve pieusement au Musée local de l’ancienne « colonie huguenote de Friedrichsdorf ». « La Tour Blanche était le nom de la prison de Nîmes où furent enfermés les protestants », m’expliqua Gerd Schmidt, le maire de cette commune allemande qui a fêté en 1987 le 3000ème anniversaire de sa fondation « aux champs » par des réfugiés français de religion réformée. Le Landgrave de Hesse-Homburg, Frédéric II - qu’il ne faut pas confondre avec Frédéric II de Prusse – avait acheté 5 000 florins une propriété pour y installer « ces pauvres gens » en disant : « Plutôt vendre mon argenterie que les laisser sans assistance ». Quand je suis allé à Friedrichsdorf en 1988 et qu’on m’a montré le témoignage du STO Pierre Dorbais, on disait encore dans les rues « Monjour Monsieur », « Bonjours Mamsell » et des vieux parlaient encore français, un français un peu désuet, mais très compréhensible, conservé pendant deux cents ans par un privilège du Landgrave. Après sa création par des artisans protestants français qui apportèrent à l’Allemagne leur savoir-faire et leur culture, Friedrichsdorf fut toujours à la pointe du progrès. La cité obtint la première de sa région au XVIIème siècle les droits municipaux. Les fileurs, tisserands, fabricants de bas et de chaussures, les commerçants, les intellectuels, les paysans, maçons et charpentiers de Friedrichsdorf ont contribué à la modernisation de l’Allemagne. Bismarck a dit que la France ne s’était jamais complètement remise de l’émigration de ses élites protestantes. Quarante mille « réformés » ou davantage s’étaient installés en Allemagne, dont plus de vingt mille en Prusse, chez Frédéric II le Grand.
Au cimetière, j’ai vu les pierres tombales du maire de la commune Otto Foucar (1868-1957) et de son épouse Louise. Plus loin, il y avait celle de Victor Achard, décédé en 1937, d’Ernst et Toni Rousselot, de Ferdinand Arrabin, de Katherine Guénon, née Braun, d’Elise Louise Roux, de Marie Elisabeth Lotz, née Dessor, d’Aline Weil, née Lebeau, de Louise Christine Foucar, épouse de Louis Abraham Dufour ou encore d’Elizabeth Marmier. Seule Marie Blanc, fille de Friedrichsdorf, est revenue en France. Née Marie Hensel, fille d’un pauvre savetier, elle avait épousé François Blanc, le fondateur du casino de la ville de Homburg voisine qui venait calèche prendre son café et parler français à Friedrichsdorf. Il épousa cette belle jeune fille qui parlait sa langue. Ils fondèrent la Société anonyme des Bains de mer et du Casino des Etrangers de Monaco. Elle mourut en août 1881, à quarante-huit ans déjà, en France, bienfaitrice des pauvres et apparentée par les mariages de ses enfants à plusieurs familles princières et royales d’Europe. Elle repose Allée des peupliers au cimetière du Père Lachaise.
Malgré « l’inébranlable
attachement à la foi et aux traditions de leurs ancêtres » des gens de
Friedrichsdorf, inscrit sur une plaque de leur cité, la loyauté envers
la patrie d’accueil ne s’est jamais démentie, pas même sous le IIIème
Reich. Le roi de France avait envoyé la moitié de la famille Privat aux
galères et massacré les autres. A Friedrichsfdorf, on ne l’a pas oublié.
Au cimetière des soldats de Friedrichsdorf, Edgar Garnier et Alexander
Roux étaient « morts pour la patrie », la patrie allemande bien entendu,
tous deux en 1945, mobilisés l’un à seize ans, l’autre à cinquante deux
ans, les derniers mobilisés de la guerre. Une plaque de marbre noir dans
le Temple est dédiée à trente trois hommes « qui ont participé en
1870-71 à la glorieuse campagne contre la France et sont heureusement
revenus dans la patrie ». Quatre ou cinq seulement de leurs noms sont de
consonance allemande. La majorité des épitaphes de ce curieux cimetière
sont en français. Certains de ces défunts ont versé leur sang pour
l’Allemagne, le pays qui voulut bien être leur refuge. Du sang français
d’outre-Rhin…
▪ Les derniers criminels nazis traduits en justice et la survie miraculeuse de Thomas Blatt
A 82 ans, l’ancien auxiliaire ukrainien des SS John Demjanjuk est encore assez « jeune ». Este qu’il est l’un des tout derniers criminels nazis à avoir survécu à ses fonctions de garde-chiourme dans le camp d’extermination de Sobibor en Pologne. Après un long processus d’extradition des Etats-Unis où il avait émigré, il est maintenant traduit en justice devant le tribunal de Munich. Mais le directeur de la Centrale d’enquêtes sur les crimes nationaux-socialistes, Kurt Schrimm, a démasqué deux autres anciens criminels nazis, un certain Samuel K., 89 ans, résidant aujourd’hui près de Bonn en Rhénanie, et Ivan Kalymon, né en 1921 en Pologne et domicilié à Troy dans l’Etat américain du Michigan. K. dont le nom est tenu secret, conformément aux règles de la justice allemande, tant que l’inculpation n’a pas été prononcée, était un Allemand de la Volga incorporé dans l’Armée rouge. Comme Demjanjuk, il avait réussi à échapper à la mort dans le camp de prisonniers de Chelm en offrant ses services à la SS. Il fut formé comme lui au camp des SS de Travniki et incorporé dans l’« Action Reinhard » responsable de l’assassinat de deux millions de juifs dans les camps de Belzec, Sobibor et Treblinka. Par la suite, il surveilla des commandos de travail juifs à Varsovie et parvint avec sa nationalité allemande à fuir de Tchécoslovaquie à la fin de la guerre pour s’installer en Rhénanie. Quant à Kalymon qui avait émigré à la fin de la guerre aux USA, la nationalité américaine lui a été retirée en 2008 par l’Office of Special Investigations (OIS). Né dans la minorité ukrainienne de Pologne, il était allé travailler à 18 ans à Vienne dans une ferme, puis à Hanovre pendant deux ans. On le retrouve ensuite à Lemberg où il est policier auxiliaire des Allemands. On a trouvé une note signée de lui sur sa participation à une « action antijuive » le 14 aout 1942 au cours de laquelle il relate avoir tiré quatre cartouche et avoir blessé une personne et tué une autre. Il ne sera extradé en Allemagne que si l’on peut confirmer l’authenticité du document qui l’inculpe. Jusqu’ici, l’OIS a démis 107 criminels nazis de la nationalité américaine, qui presque tous ont été jugés.
Thomas Blatt avait seize ans quand il fut transporté dans un camion avec 200 autres juifs polonais dans le camp de Sobibor. Avec lui, sur le camion, il y avait sa mère, son père et son jeune frère. Quand la Wehrmacht avait envahi puis occupé leur petit village d’Izbica, dont la population était presqu’entièrement juive, les choses ne s’étaient pas trop mal passées. Mais quand la Gestapo avait ouvert des bureaux dans le village, ce fut terrible. On abattait les gens « comme des lapins » dans les rues du village. Il travaillait dans une tannerie. Un jour, fin avril 1943, celle-ci fut cernée par des hommes en armes et ce fut la déportation.
Blatt qui a déposé déjà comme témoin au premier procès de Sobibor, est cité à la barre maintenant au procès de Demjanjuk, de même que son ancien codétenu Philip Bialowitz. Il ne se souvient pas avoir connu un gardien ukrainien du nom de Demjanjuk, mais son témoignage est précieux. Il déjà écrit deux livres sur ses années de guerre et de martyre. En Pologne, des chrétiens leur avaient dit que les trains partaient pleins à Sobibor et en revenaient vides. Aussi s’attendait-il à y trouver l’enfer, mais non, les abords du camp étaient coquets. Le commandant a=logeait dans une jolie petite maison verte appelée « Nid d’hirondelle » et il y avait un jeu de quilles pour les gardiens SS. A l’arrivée, le commandant Frenzel sépara les hommes de femmes. Thomas ne revit plus jamais ses parents et son frère. Le père fut sans doute gazé tout de suite. Mais on avait besoin d’hommes solides pour le travail. Les « Arbeitsjuden », les juifs voués au travail, vivaient dans une barque à l’entre du camp. Il leur fallait faire le tri des effets des personnes qui entraient au camp : tous les tubes de rouge à lèvre, toutes les vestes, toutes les chaussures, etc. Le matin, après le réveil à 5 h, on leur donnait un peu d’ersatz de café, à midi une soupe avec de l’orge et un bout de viande de cheval, à 18 h un bout de pain et de l’ersatz de café, coucher à 22 h. On travaillait six jours et demi par semaine. On les comptait le matin et le soir. Parmi ceux qui mouraient on notait à part ceux qui s’étaient suicidés. Puis il fut affecté à la tonte des cheveux des femmes qui allaient à la chambre à gaz. Il y avait parmi elles beaucoup de juives hollandaises qui le priaient de leur laisser un peu de cheveux. Un reste de coquetterie des ces malheureuses qui ne savaient pas qu’elles allaient à la mort quand l’officier SS les envoyait « à la douche ».
Ensuite Blatt fut placé dans le « commando de la forêt ». Là, mis au travail du bois ou à des terrassements, ils étaient surveillés par un nombre incalculable d’« Ukrainiens » comme ils appelaient les « Hiwis » (Hilfswillige), les auxiliaires volontaires ukrainiens. Il était donc impossible de fuir. Sans les Ukrainiens, relate Blatt, l’« usine de la mort » n’aurait pas pu fonctionner. Ils étaient une centaine avec 15 à 17 SS allemands. Il en a vus pousser à la baïonnette des juifs polonais qui ne voulaient pas entrer dans les chambres à gaz. Puis les détenus se sont soulevés le 14 octobre 1943. Lui-même et un autre « Arbeitsjude » ont attiré un des Hiwis ukrainiens en lui offrant une montre en or et, dit-il, « nous l’avons trucidé ». Il avait fallu éliminer un à un presque simultanément un maximum de gardes pour que l’évasion réussisse. Quelques 300 des 550 détenus parvinrent à s’enfuir, mais 53 seulement, dont Thomas Blatt, survécurent aux privations et aux poursuites jusqu’à la fin de la guerre.
Ernst Cramer est mort
Un jour que j’entrais dans son bureau dans l’immeuble du groupe de presse d’Axel Springer, à la Kochstrasse de Berlin, et que je lui disais machinalement : « Comment allez-vous ? », « Wie geht es Ihnen? », Ernst Cramer me répondit : « Moi, je vais toujours bien ». Devant ma perplexité, il m’expliqua que, par rapport à tous ceux qui avaient été dans les camps de concentration, il estimait aller bien, très bien même et répondait toujours cela à cette question. Depuis 1958, il avait été l’alter ego du grand Axel Springer, le fondateur du groupe, qui l'avait pris à son service après qu’il ait travaillé de 1948 à 1954 comme chef rédacteur notamment de la « Neue Zeitung » de l’administration militaire d’occupation de la Bavière, puis soit retourné aux Etats-Unis où il avait pris du service à l’agence de presse United Press International aux Etats-Unis. Il était né en 1913 à Augsburg où son père était un commerçant juif, temporairement marchand de vins, et ami des lettres. Le père Carmer avait fondé avec Bertolt Brecht, comme lui Augsbourgeois, l a « Société littéraire ». Ernst avait suivi une formation commerciale, puis il avait travaillé dans l’agriculture en Silésie. Deux jours après le pogrom de la Nuit de cristal, il fut arrêté, enfermé à Buchenwald, mais relâché à cause de sa formation comme « juif économiquement utile ». Il était parvenu à s’enfuit aux Etats-Unis, un des derniers qui purent passer la frontière. Il revint comme soldat américain en 1945 et le hasard voulut qu’il fût parmi les libérateurs de Buchenwald qui découvrirent toute l’horreur de ces lieux. Mais ses parents et son jeune frère y étaient morts. Il s’était fortement engagé dans la réconciliation de l’Allemagne et d’Israël qui est une des grandes règles du groupe Springer, premier d’Europe de la presse.

Au cours de l’été 1989, les évènements se précipitaient en RDA et dans ce qui avait été le Bloc soviétique. On se focalise à juste titre aujourd’hui sur le jour de la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, mais les départs massifs d’Allemands de l’Est avaient débuté au cours de l’été déjà, par la Hongrie, par la Pologne, par la Tchéquie. Nous relatons ici un épisode vécu à la « frontière interallemande » un peu plus d’un mois avant l’ouverture du mur de Berlin.
L’interminable attente
Il aurait été difficile de ne pas se solidariser avec ces gens merveilleux qui refaisaient l’Histoire. Le flot de ceux qui « votaient avec leurs jambes » non plus seulement contre le régime est-allemand, mais contre l’existence de la RDA, n’avait cessé de gonfler au cours de l’été 1989. Le 4 octobre 1989, nous étions en gare de Hof en Bavière pour attendre « les trains de la liberté ». Ils devaient ramener à l’Ouest en passant par Dresde en RDA les réfugiés de l’ambassade de RFA à Prague. Ma femme et moi, nous avons attendu là toute la nuit.
Avec Heiko Weser. Il était parti de Duisburg à 1 heure du matin. Il était arrivé à Hof à 1 h 30 avec son père, son grand-père et son beau-frère, Holm Lichtenfeld. Holm a réussi à fuir à l’Ouest durant l’été « pour préparer la venue des siens ». Depuis, ils attendent dans le hall de la gare l’arrivée sans cesse repoussée des trains de réfugiés. Les quatre hommes sont encore sous le choc. La veille, à la télévision, c’étaient bien elles. Kerstin, la fiancée de Heiko, a été interviewée à Prague par la télévision est-allemande dans les murs de l’ambassade de RFA. La caméra a également filmé son amie Bärbel Lichtenfeld et ses deux enfants.
« C’était si incroyable que nous l’avons enregistré au journal télévisé suivant. Nous leur ferons passer la cassette dès leur arrivée à la maison ». Ils brûlent d’impatience et espèrent qu’elles seront dans les premiers trains. Le grand-père me prend à part : « Vous devez comprendre ça, vous Français. Pendant la guerre la Wehrmacht avait divisé la France en deux. Imaginez qu’on ait construit un Mur sur cette ligne. Pendant trente ans ! Les Français auraient-ils accepté cela ? ». « Non, je ne le crois pas », lui dis-je. On se comprend comme jamais. On est amis. Et même un peu plus. Frères ?
Les spéculations allaient bon train parmi tous ces gens qui attendaient un parent ou un ami : « La RDA fait mijoter les réfugiés. Les conditions d’hygiène à Prague dépassent l’imagination. Honecker ne tiendra pas parole ». Tout le monde avait l’oreille collée à la radio locale de la petite ville, « Euroherz » qui avait ouvert un studio « Spécial Réfugiés ». En RDA, l’accès aux gares avait été bloqué par la police et les milices ouvrières pour empêcher les gens de monter dans les trains en transit.
« Euroherz » lança à l’antenne un appel. Les habitants de Hof voudraient-ils héberger des réfugiés chez eux pour la première nuit. Ils ne resteraient pas longtemps. Ils ne se sentaient pas à l’aise aussi près de la frontière. Le ministre des Affaires sociales de Bavière faisait savoir sur les ondes que les villes de Nuremberg, Hof et Straubing avaient créé 9 500 places de couchage dans des bâtiments publics. Mais, cette fois, les capacités ne suffiraient plus.
Vingt-quatre heures peuvent paraître très longues. Après avoir somnolé une ou deux heures dans notre voiture devant la gare, nous revenons dans le hall. Il est 5 h 38 lorsque les applaudissements éclatent partout dans la gare. Des centaines de personnes se massent sur les quais. Des drapeaux ouest-allemands s’agitent aux fenêtres des wagons, la joie est sur tous les visages. Les cris de bienvenue, les rires et les pleurs. L’émotion : « Je n’oublierai jamais », dit Christoph, 18 ans, les larmes aux yeux. 5 h 58, 6 h 24, 7 h 45… les quinze trains attendus se succèdent. Accueillis par les haut-parleurs. « Gare de Hof. Bienvenue aux voyageurs. Ne descendez pas tout de suite, nous lançons des appels familiaux ». L’organisation est impeccable, la discipline des réfugiés aussi. Ils sont environ 11 000. Kerstin et Bärbel et les deux fillettes descendent du train. Etreintes et larmes de joie. Pour nous aussi. Nous nous détournons. Ils forment un îlot d’intimité dans ce déferlement.
Les évadés parlent, librement, ouvertement. « Fini l’Etat policier », nous lance une jeune femme de la fenêtre de son wagon. Certains titubent de fatigue. « Je n’arrive pas à y croire. Tout s’est passé si vite. Comme dans un rêve. Il a fallu se décider à fuir en quelques minutes. C’était la dernière chance. Derrière nous le rideau tombe. Des milliers de prisonniers ». Personne ne se doute, bien entendu, que dans un peu plus d’un mois, il n’y aura plus de Mur de Berlin. Le premier train, parti de Prague mercredi soir à 18 h 45 a été le quatrième à atteindre Hof. Ayant emprunté le trajet le plus long, il a été stoppé cinq heures à Bad Schandau, première gare de RDA entre Prague et Dresde. Des passagers confirment la rumeur selon laquelle des centaines d’Allemands de l’Est ont envahi la voie ferrée dans l’espoir de monter dans le train. On apprendra pus tard que plus de 3 000 personnes s’étaient rassemblées à Dresde aussi aux abords de la gare. La veille déjà, les gens s’étaient heurtés aux forces de l’ordre. Ce fut une explosion de rage et de colère. Ils se sentaient pris au piège. Dresde était en état de siège. Quand les trains sont arrivés, la violence a rompu les amarres : jets de pierre contre coups de matraques. Les manifestants criaient « Liberté ! Liberté ! ». Les plus jeunes, les plus désespérés, s’en sont pris aux vitres, aux voitures abandonnées devant la gare. Dans la fumée des lacrymogènes, on ne distinguait plus les visages. Les policiers poursuivaient des fugitifs. Des jeunes filles criaient, d’autres éclataient en sanglots. Puis tout le monde se replia. Dresde se recroquevilla.
A Hof, Marina, 29 ans, employée d’hôpital à Rudolstadt en Thuringe, nous racontait : « Dans un repli de terrain à Bad Schandau, nous avons vu un groupe de jeunes gens avec des bagages. Ils se sont approchés du train. Mais nous roulions trop vite. Ils n’ont pas pu monter. Jusque dans les plus petits villages que nous avons traversés, il y avait des Vopos, des Trapos, des Milices ouvrières et, en approchant la frontière, de plus en plus de militaires. Le long de la voie, ils formaient une haie hérissée de matraques. A Dresde, la gare était bouclée par la police. Pas âme qui vive. Ils ont fait passer notre convoi entre des trains de marchandises pour nous masquer la vue ». Marina s’était lancée le lundi précédent dans l’aventure, accompagnée de David, son petit-garçon de 10 ans, et Michael Kraus un forestier de leurs amis : « Nous ne voulions pas donner l’éveil et la police faisait descendre du train beaucoup de mères de famille. Mon mari avait donc pris un autre train. Rendez-vous à l’ambassade d’Allemagne fédérale à Prague. Mais je ne l’y ai pas trouvé. Je ne sais pas où il est ».
Trois hommes, tous trois mariés, ont choisi la même méthode, pères et mères de famille partis séparément pour mieux passer à travers les mailles du filet : « A la frontière, il y avait un énorme bouchon. Depuis 17 heures, il fallait un visa. Mais nous étions presque en tête de file et nous avons réussi à passer ». Leurs femmes n’ont pas pu partir. Les enfants étaient à l’école et quand ils en sont sortis, les issues étaient fermées. « A l’ambassade de RFA à Prague, relate Roland Kniest, l’un des membres du trio, on ne pouvait pas mettre un pied devant l’autre. Nous n’osions pas bouger non plus. On nous a dit que la Stasi capturait des enfants dans l’ambassade pour obliger les mères à rester. Nous couchions en travers, à huit sur un lit de deux personnes. Une à deux heures de queue pour aller aux WC. Mais la nourriture était excellente. Les diplomates et les infirmiers ont été merveilleux. C’était la première fois de notre vie qu’on nous traitait avec humanité et respect ». Günter et Beate, un jeune couple, en sont encore tout étourdis.
« Quand nous avons quitté la RDA pour aller à Prague, à la frontière RDA-Tchécoslovaquie, tout était permis : fouilles, vexations, renvois sous des prétextes parfaitement illégaux. Ils m’ont sorti du train, déshabillé, retenu cinq heures, ausculté mes bagages. J’ai continué en stop, dormi dans la rue à Prague devant l’ambassade et grimpé dans le premier bus pour la gare Et un bus immatriculé à Berlin-Est ! Vous imaginez le choc ? Je croyais qu’on me ramenait en RDA. Mais me voilà ! ». Peter, 24 ans, ancien membre du parti, ouvrier des Leuna Werke, l’entreprise symbole du régime, veut passer son prochain congé à Grenoble. « Je vais apprendre le français. Le russe c’est fini ! ». Partout des embrassades, des rires, des pleurs. L’émotion est à son comble. Une infirmière s’approche de nous et nous offre du café et des bretzels nous prenant pour des réfugiés.
A la mi-octobre, un tribunal avait infligé quatre ans et demi de réclusion et des amendes 1000 marks à trois jeunes manifestants arrêtés le 4 octobre à la gare de Dresde. Le quotidien de la Jeunesse communiste « Junge Welt » les qualifiait de « vandales ». Mais, à Leipzig, au contraire, on libérait des manifestants. Des journaux est-allemands publiaient pour la première fois de vraies lettres de lecteurs mécontents. Le régime était balloté dans tous les sens. Quelques jours après, nous sommes allés à Leipzig pour accompagner les manifestants sur le boulevard périphérique où ils défilaient tous les lundis soir. Ils étaient au rendez-vous après la prière traditionnelle à l’église. Même révolutionnaires, les Allemands sont toujours ponctuels et organisés. Ma logeuse chez qui j’avais loué une chambre, n'ayant pu trouver d’hôtel vacant, m’avait expliqué fièrement la méthode : "Nous avons appris aux Tchèques comment faire. Ils avaient essuyé échec sur échec, n’étant pas assez nombreux. Alors ils nous ont imités. Nous avions organisé des manifestations comptant quelques centaines de personnes. Rien de plus facile pour la police que de les matraquer et de les disperser. Alors nous avons formé des cortèges de dizaines, de centaines de milliers de personnes. Ni la police ni même l'armée n'auraient pu les disperser en leur tirant dessus. C’est ainsi que nous avons cessé d’avoir peur ". (JPP/MP)