● France –Europe –Allemagne. Où allons-nous ?

Comme l’a dit la chancelière Angela Merkel dans sa déclaration gouvernementale du 5 mai dernier, je crois, moi aussi, que l'Europe est à la croisée des chemins. Dans un laps de temps de 60 ans, nous avons créé une Europe intégrée. Ceci nous a permis de reconstruire nos pays dans la paix et d’unir enfin  l'Allemagne et l'Europe. C'est un grand succès, une sorte de miracle.

Ce miracle est aussi économique : l'Union Européenne est le plus grand créateur de  richesse au monde. L'UE est le plus important investisseur et le plus fort exportateur du monde. Aucun de ces succès n’aurait pu être réalisé de nos jours par aucun des États membres de l’Union à lui seul. Nous les devons à Europe et en particulier à l’Allemagne et à la France qui ont fait avancer l'intégration européenne et cela, en particulier, depuis la déclaration de Robert Schuman en 1950.

Aujourd'hui, l'Europe doit relever un défi mondial. C’est notamment la crise de l'euro qui nous le fait constater.  Nous le constatons aussi à cause de notre croissance économique faible, de nos dettes croissantes et de nos déficits budgétaires.  Le reste du monde a en revanche un taux de croissance de presque 5 % par an.

Nous nous sommes pendant longtemps occupés  d'autres choses : de l'ouverture de nos frontières intérieures, de la création d'un grand marché et de la défense de notre qualité de vie exceptionnelle. Nous n'avons pas remarqué qu’à présent monde entier s’est éveillé et nous interpelle.

J'ose dire qu’au cours des prochaines années l'Europe et par conséquent  chacun de nos pays seront acteurs dans un monde nouveau. Et à mon avis, nous le ferons encore mieux si nous nous montrons unis, nous autres Européens, sur la scène de monde.

Jusqu'à présent, ce n'est pourtant pas  encore le cas. Que constatons-nous ? Nous avons attendu trois mois avant d'aider la Grèce. Il y avait des difficultés d’harmonisation des points de vue entre l’Allemagne et la France. L'Allemagne ne voulait pas soutenir la trésorerie défectueuse de Grèce. Ces trois mois d’attente nous ont coûté 110 milliards d’euros. Des déclarations en commun des Européens auraient pu stopper les spéculateurs dès le mois de février.

Il faut que l’Europe se réveille :

- elle doit avoir un poids proportionnel à sa richesse économique dans le monde

 - elle doit définir ses propres intérêts.

- l'Europe a besoin d'une politique commune dans le domaine de l'économie, du droit, de la citoyenneté et des droits de la personne.

L'Union Européenne est devenue de plus en plus complexe et diplomatique, mais elle est devenue de moins en moins séduisante et peut-être moins efficace.

- concernant la complexité : à tous ceux et toutes celles parmi vous qui ont besoin d’un bon somnifère, je recommande la lecture du Traité de Lisbonne.

- je dis et je recommande à ceux qui n'en auraient pas le courage de regarder les nouvelles. On ne sait plus avec ce Traité qui conduit les affaires de l'Europe.

Comment l’Europe pourra-t-elle se réveiller ? La responsabilité en incombe comme d'habitude à l’Allemagne et à la France. Nos deux pays sont possesseurs de 40 % de la richesse de la Zone euro et de 30 % de la richesse des 27 États membres de l’Union Européenne. Si nous arrivons à nous entendre et parlons ensuite d’une même voix, les décisions que nous prendrons seront alors soutenues par les autres pays.

Les relations franco-allemandes ne vont pas bien. Il faut dépasser les discours arrangés pour dire enfin la vérité.

Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont fait connaissance et ils ont aussi appris à collaborer. Mais ce n’est pas exagéré de dire que les tempéraments de l’impétueux président français et de la très pondérée chancelière allemande sont un peu différents !

Dans la crise financière, nos dirigeants politiques ont fait étalage de leurs divergences d'opinion.

Alors, que devons-nous faire? Je voudrais vous indiquer pour ce faire trois points de départ :

1. ) Un changement de comportement : Sur le plan politique, il faut mettre totalement en valeur à tous les niveaux l'unité franco-allemande, il faut accepter de se concerter systématiquement avant de dire ou de faire quelque chose.

2. ) Montrer une volonté de résoudre des problèmes ensemble.

3. ) Elaborer des projets franco-allemands concrets et communs qui prolongeront l'intégration de nos deux pays tout en restant ouverts  à tous ceux qui voudraient y participer. Je pense aux projets franco-allemands gouvernementaux et privés promus par des acteurs de l’économie, mais je pense aussi à des investissements spectaculaires dans le pays partenaire.

Faisons un pas de plus vers la fusion de nos deux pays et rapprochons entre autres nos systèmes législatifs. Peut-être notre rapprochement mettra-t-il en route un mécanisme qui aboutira à une union de nos équipes de football. Mes propositions sont peut-être irréalistes, mais quand je considère le passé de nos deux pays, alors je pense que j’ai raison. L’Allemagne et la France doivent aller de l’avant et donner l’exemple avec du courage et le sens du sacrifice. Nous devons remettre sur pied cette Europe qui fait des gros efforts d’intégration.

Vous allez me dire maintenant que je demande à nos dirigeants d’être des héros puisqu’ils devraient faire de gros efforts d’intégration qui peuvent leur coûter les élections. Mais je suis convaincu que nos peuples –après un moment d’étonnement – nous seraient reconnaissants d’agir en ce sens.

J’y mettrais ma main au feu. Je suis optimiste. C’est notre tâche à tous de pousser nos hommes et femmes politiques dans ce sens. Il faut que nous nous y attelions.

                                                                            Jean-Dominique Giuliani, directeur de la Fondation Robert-Schuman à Paris, a prononcé ce discours devant une association politique féminine  le 17 juin 2010 à Berlin.

 

● Strasbourg, visage de l’Europe démocratique

 par Bernd Posselt *

On ne connaît que trop le refrain du „cirque itinérant“, ce  Parlement européen qui erre, paraît-il, entre Bruxelles et Strasbourg et dilapide ainsi des millions. D’habiles propagandistes affirment que c’est la faute de la France qui s’obstine pour des raisons de prestige à maintenir à Strasbourg un « second siège » du Parlement européen. Ces médisances émanent d’un groupe de pression très professionnel installé à Bruxelles.

Cela n’a pourtant rien à voir avec un désir de prestige de la France. Tout simplement, la métropole alsacienne est en soi et pour soi la plus ancienne des trois capitales de l’Europe, avant même Luxembourg et Bruxelles. C’est ici que fut fondé, en 1949, le Conseil de l’Europe. C’est ici aussi que ses membres adoptèrent, en 1953, la Convention des droits de l’homme et créèrent, en 1959, la Cour européenne des droits de l’homme. L’Europe des six qui devint par la suite l’Union Européenne installa ici, en 1952, son Assemblée parlementaire, rebaptisée en 1959 Parlement européen et élu tous les cinq ans depuis 1979. Tout au long des 58 dernières années, les séances plénières se sont réunies à Strasbourg, et c’est dans la métropole alsacienne que furent votées presque toutes les décisions politiques importantes prises par les députés européens. C’est ici enfin que le noyau d’armée européenne, l’Eurocorps, ainsi que la chaîne de télévision franco-allemande, ARTE, ont élu domicile. 

Cette ville qui fut des siècles durant l’enjeu de presque toutes les guerres et une pomme discorde entre les prétendus ennemis héréditaires qu’étaient la France et l’Allemagne, n’est pas seulement devenue un symbole de réconciliation. Elle est aussi le visage d’une Europe parlementaire et démocratique, politique et culturelle. Et c’est aussi le foyer des droits de l’homme. Bruxelles, au contraire, est associée aux notions de bureaucratie et de pouvoir économique. Considérer Strasbourg comme la capitale parlementaire de l’Europe ne revient absolument pas à faire une concession à la France. En réalité, Strasbourg est le produit de plus d’un demi-siècle de solide travail parlementaire, indépendamment de ce que la France peut penser.

C’est impropre de qualifier la cité des bords du Rhin de « second siège » de l’Europe. Dans le cadre du Traité d’Amsterdam (1997), c’était enfin décidé que Strasbourg est le siège définitif du Parlement européen, de la même manière que la Cour de justice et la Cour des comptes européennes auraient leur siège à Luxembourg, que la Banque Centrale Européenne serait à Francfort et qu’enfin le Conseil et la Commission seraient à Bruxelles. Tout cela formait un ensemble cohérent dont l’existence a été réaffirmée au Traité de Lisbonne, adopté par voie de référendums et de votes parlementaires.

Le statut de Strasbourg comme siège du Parlement européen a certes été affaibli par un compromis bancal passé dans les années 80 avec le Premier ministre belge de l’époque, Wilfried Martens, derrière lequel agissaient en coulisse des groupes d’investisseurs belges et internationaux. Il y était précisé que Bruxelles n’accueillerait pas seulement des réunions des commissions parlementaires mais aussi des séances plénières du parlement, chose  jusqu’alors inusitée. Cela a donné six petites séances plénières annuelles de deux demi-jours chacune à Bruxelles. Pendant ce temps, les séances plénières régulières de Strasbourg se sont tenues - tout d’abord pour des raisons d’économies - dans l’hémicycle du Conseil de l’Europe. C’est seulement en 1999, en prévision de l’élargissement de l’Union, que fut construit sur les bords de l’Ill un bâtiment du Parlement européen de capacité suffisante pour héberger les séances plénières. Mais, dès la fin des années 80 et le début des années 90, des milieux bruxellois ont construit un bâtiment camouflé sous l’enseigne d’un « Centre des congrès », pour justifier ensuite cette construction par l’invention des mini-séances plénières qui sont, il faut le préciser, parfaitement superfétatoires. Les confusions ainsi créées par Bruxelles servent à présent à saper la suprématie de Strasbourg.

Un lobby bruxellois de députés et de fonctionnaires composé de Britanniques, de Néerlandais et de libéraux de gauche allemands ainsi que d’Européens du Nord cherche systématiquement depuis des années à transférer le centre de gravité du travail parlementaire de Strasbourg à Bruxelles. Ils sont parvenus jusqu’ici à éviter d’entrer en collision avec le Traité d’Union Européenne. Des mesures allant dans ce sens ont été prises, telle l’édulcoration et la réduction des après-midis du jeudi ainsi que la suppression des séances du vendredi à Strasbourg. Le but est d’instituer tous les mois une semaine de trois ou quatre jours de travail à Strasbourg et trois semaines de trois à quatre jours à Bruxelles pour que les séances plénières de Strasbourg perdent leur caractère dominant et que l’on puisse retirer à Strasbourg sa légitimation comme siège du Parlement. 

S’ajoute que, concernant les bâtiments, on néglige Strasbourg et Luxembourg – pas seulement compte tenu des extensions requises par l’élargissement – par rapport à Bruxelles et qu’on fait campagne contre le grand et bel édifice des séances plénières de Strasbourg baptisé au nom de la grande paneuropéenne française Louise Weiss. La France et la ville de Strasbourg l’ont érigé à des conditions avantageuses. Le quotidien allemand « Die Welt » écrivait en 1999 lors de l’inauguration de ce bâtiment qui est un chef d’œuvre d’architecture moderne, qu’il a été construit à des prix au m2 qui « feraient pâlir d’envie les promoteurs publics allemands ». Ceux, précisément, qui abrègent les séances plénières à Strasbourg, déplorent qu’il faille entretenir un bâtiment utilisé si peu de jours. Une certaine propagande gonfle les coûts présumés de Strasbourg, mais c’est à peine si l’on évoque les coûts très supérieurs de Bruxelles. On investit beaucoup moins dans la technique et dans les bureaux de Strasbourg – mais les mêmes milieux qui imposent ces économies, se lamentent ensuite à grands cris sur les déficits techniques et architecturaux du Parlement de Strasbourg comparé à celui de Bruxelles.    

C’est pourquoi il faut que la France cesse d’hésiter à agrandir Strasbourg et ses infrastructures sans lésiner sur ses efforts. La France doit affirmer clairement vis-à-vis d’autres Etats membres ainsi que de l’administration européenne que le choix en faveur de Strasbourg a été fixé une fois pour toutes et que Paris n’acceptera plus qu’on sape cette décision. Ce serait une bonne chose pour tous les Européens. En renforçant la présence du parlement à Strasbourg, le système actuel avec tous ses aléas ferait place à une organisation politiquement meilleure et en même temps nettement moins onéreuse. Au lieu d’écourter les séances plénières à Strasbourg, lesquelles sont de toute manières rendues obligatoires par les traités, mieux vaudrait supprimer complètement les mini-séances plénières de Bruxelles. Le parlement a le pouvoir de le faire de son propre chef sans modifier les traités et sans requérir l’aval des gouvernements. La semaine plénière à Strasbourg devrait être prise en compte sur cinq jours jusqu’à la dernière minute. Il faudrait consacrer chaque mois à sa préparation deux semaines de travail intense, l’une réservée aux travaux en commission et l’autre dans le cadre des groupes. Cela permettrait des économies considérables de moyens et les députés y gagneraient des semaines de liberté au cours desquelles ils pourraient se consacrer à leurs circonscriptions électorales.

Ce serait aussi un gain politique étant donné que Strasbourg remplirait pleinement sa fonction de visage authentique du Parlement européen, avec ses journalistes accrédités et ses thèmes de débats définis par le parlement. A Bruxelles, le parlement est occulté pour la presse et pour la politique par la bureaucratie, l’OTAN, et les représentants de l’Etat belge. Cela se voit très bien lors de visites de chefs d’Etat qui, à Strasbourg, figurent sous le sigle du Parlement européen tandis qu’à Bruxelles, dans les mêmes circonstances, il n’est évoqué, au mieux, qu’en marge.

Le service chargé d’organiser les séances du Parlement européen devrait s’installer totalement à Strasbourg, les services du contrôle, du travail des commissions et de la coopération avec d’autres institutions pourraient être à Bruxelles. Luxembourg se réserverait l’administration interne, la comptabilité et les services de traduction, des activités que les grandes entreprises européennes elles-mêmes font exécuter aujourd’hui en partie dans des filiales asiatiques équipées de moyens de communication ultramodernes.

On avance en faveur de Bruxelles l’argument selon lequel il n’y a pas que les fonctionnaires du Conseil et de la Commission à être installés dans la capitale belge, mais que la plupart des lobbies ont leurs boutiques dans la capitale belge. Nonobstant le fait qu’un peu de recul par rapport au groupes de pression ne serait que bénéfique pour le travail des parlementaires, ces derniers devraient être suffisamment conscients de  leur importance pour attendre que viennent à eux ceux qui veulent obtenir d’eux quelque chose. Le parlement n’a besoin de courir après personne, à l’exception des électeurs. Ces derniers sont d’ailleurs pris en charge de façon optimale par un service de visites extrêmement bien organisé auquel la ville de Strasbourg participe.

Parmi les légendes que l’on répand, il y a la rumeur selon laquelle les bâtiments du Parlement de Strasbourg resteraient vides entre les séances plénières. Rien n’est plus faux. Chaque année, pendant les semaines exemptes de séances du parlement, plus de 100 000 citoyens d’Europe viennent en visite d’information – un courant qui pourrait être accru si l’administration du parlement augmentait ses effectifs sur place. 

L’important est que Strasbourg incarne l’identité de la représentation populaire de l’Europe tandis que Bruxelles est synonyme de bureaucratie. Les titres des médias le prouvent. Récemment une agence de presse écrivait : « Le Parlement européen est lui aussi contre les projets de Bruxelles ». Quand un journal titre : « Strasbourg plaide en faveur de quota d’immigration », il veut dire « le parlement ». Et quand un autre journal écrit en manchette : « Bruxelles réclame des régulations énergétiques », c’est clair qu’il s’agit de la Commission. Strasbourg, c’est l’Europe des peuples et donc un parlement qui se considère comme le contre-pouvoir de la bureaucratie et qui contrôle cette dernière. 

Naturellement, les commissions, surtout la commission de contrôle budgetaire, de même que la Cour des comptes installée à Luxembourg doivent exercer leur contrôle démocratique à Bruxelles également. Raison pour laquelle on ne peut renoncer à une certaine présence dans cette ville. Néanmoins le parlement ne devrait pas renoncer à constituer une capitale parlementaire de l’Europe qui ne soit pas une métropole nationale. Telle était l’ambition des pères fondateurs à laquelle les députés devraient aujourd’hui revenir, au lieu de s’installer à l’ombre néfaste de silos à bureaucrates.  Aujourd’hui, l’Union Européenne est si hétérogène et si diverse qu’intégrer le demi-milliard de personnes qui la constituent dans des institutions réparties en réseau en fonction d’un code très calculé, est plus facile que de tout concentrer en un lieu. Mais si une intégration plus forte de l’Europe exigeait davantage de centralisation, alors, le district européen franco-allemand situé entre Strasbourg et Kehl – sur le modèle de Washington D.C. – serait assez vaste pour devenir le district autonome de l’Europe, le siège des institutions européennes. Mais pour cela, il faudrait améliorer les infrastructures en matière de bâtiments et de transports.

Il faudrait enfin cesser de dire qu’on pourrait donner une compensation à Strasbourg en échange du siège du Parlement européen. Que pourrait-ce être ? Il n’y a pas trente-six  solutions : ou bien on élargit la présence à Strasbourg du Parlement européen – alors les institutions requises viendront s’y installer ; ou bien la ville perd peu à peu son rôle de métropole européenne et tombe au niveau de Parme qui héberge le siège de l’agence alimentaire européenne.

L’Union Européenne est une communauté politique et juridique qui a ses racines à Strasbourg. Elle est davantage que le Marché commun de Bruxelles qui se considère de plus en plus en comme un élément de la mondialisation, comme le pied-à-terre anglo-américain en Europe continentale. Certains pensent que, plus de six décennies après la Deuxième Guerre mondiale et dans une UE élargie, la ville de Strasbourg a perdu son pouvoir de symbole de la réconciliation franco-allemande. Mais ne perdons pas de vue que la nouvelle Europe de l’avenir ne peut pas fonctionner sans harmonie franco-allemande – et surtout que l’alternative effroyable serait une Europe des coalitions avec Berlin et Paris comme réceptacles de groupes d’Etat en concurrence les uns avec les autres. En fait, Strasbourg est devenue depuis longtemps le symbole de la réconciliation et de la compréhension entre les peuples.

S’il a été possible de combler les fossés entre des peuples qui ont été pendant un millénaire des soi-disant ennemis héréditaires, alors on peut jeter des ponts semblables à l’Est et au Sud-est de l’Europe. L’ancienne ministre autrichienne des Affaires étrangères, Ursula Plassnik, l’a très bien dit : l’ambition d’instaurer la compréhension entre les peuples, mise en œuvre par les pères fondateurs de l’Europe des Six après la Deuxième Guerre mondiale, se concrétise aussi de nos jours pour sa génération à elle dans le message de paix de l’Union Européenne en Europe du Sud-est. A cet égard aussi, Strasbourg joue aujourd’hui un rôle non négligeable. Le Conseil de l’Europe a été et reste la porte d’entrée des peuples de l’Est, du Centre et du Sud-est de notre continent dans les structures européennes. Politiquement, Strasbourg n’est absolument pas une gare de transit. La Convention des droits de l’homme du Conseil de l’Europe et le Parlement élu démocratiquement resteront  à la longue les pièces maîtresses les plus impressionnantes de l’intégration européenne – et c’est pourquoi leur place est à Strasbourg.  

La métropole alsacienne est également un lieu de dialogue des cultures et des religions. Le catholicisme occidental de sa cathédrale s’allie au solide protestantisme de nombre de ses habitants, inscrit dans sa culture universitaire, mais aussi au mouvement des lumières de la France contemporaine, à la vitalité d’une des communautés juives les plus considérables d’Europe et à la diversité d’une forte communauté islamique. Les églises orthodoxes d’Europe de l’Est ont également trouvé à s’établir à Strasbourg. Elles sont très présentes dans le Conseil de l’Europe qui englobe aussi la Russie et le Caucase du Sud.

Strasbourg est plus qu’une ville, c’est un concept, « une certaine idée de l’Europe ». Le bâtiment strasbourgeois du Parlement européen, situé entre des espaces verts et des cours d’eau à partir desquels on peut rejoindre directement la Méditerranée, l’Atlantique et la Mer du Nord, a choisi un emplacement symbolique. Il a été érigé par «Architecture Studio» de Paris en relation avec la cathédrale. Et c’est d’une image dans cette cathédrale que s’est inspiré le drapeau européen: douze étoiles jaunes sur fond bleu comme symbole de la perfection.

L’Union Européenne est encore bien éloignée de cette perfection. Mais l’Europe politique de Strasbourg est en bonne voie. Cela se voit de façon impressionnante sur la place située devant le bâtiment Louise Weiss : les mâts plantés là pour hisser pavillon proviennent des chantiers Lénine de Dantzig d’où est parti le mouvement de Solidarnosc qui a balayé la tyrannie communiste en Europe centrale et orientale. Si l’on peut faire le lien entre cet élan de liberté et celui des pères fondateurs de l’actuelle UE, alors l’Europe n’a pas de raisons de craindre l’avenir.

Abandonner Strasbourg ne serait pas seulement une grave injustice vis-à-vis de la France dont l’Europe ne peut se passer pour progresser, ce ne serait pas seulement un ébranlement de l’identité européenne qui s’est incarnée après la Deuxième Guerre mondiale dans la région frontière de l’Alsace, si longtemps enjeu des guerres du passé. Exiler de cette si ancienne métropole européenne le Parlement européen serait un pas vers l'appauvrissement spirituel de l’Europe. Alors que l’Europe vient de vivre son plus vaste élargissement et qu’elle est confrontée à une grave crise d’orientation, elle a plus que jamais besoin d’un supplément d’âme et d’identité.

La localisation et le choix d’une capitale ne sont pas des questions secondaires et il ne faut pas les traiter en fonction de critères purement quantitatifs ou techniques, ni sur un coup de tête. Ce sont des questions éminemment politiques. Il y va de l’identité et de l’orientation à long terme d’une communauté. Pierre Pflimlin qui fut un Européen par excellence, l’avait exprimé ainsi : « Il n’y a pas de communauté s’il n’y a pas un endroit où celle-ci se manifeste plus que partout ailleurs… Ne détruisons pas les lieux symboliques de l’Europe, ces lieux où l’on ressent plus qu’ailleurs la présence de son âme ».

* Membre du Parlement Européen, porte-parole du parti bavarois CSU pour la politique étrangère au Parlement Européen et président de l’Union Paneuropéenne d’Allemagne.

 

 

●Pourquoi j’aime l’Europe

Forces et faiblesses d’un continent

L’Europe, de l’Atlantique à la Mer Noire, de Gibraltar au Cap Nord, n’est géographiquement qu’une péninsule de l’Asie. Ni sa superficie, ni les ressources de son sous-sol, ni sa population ne la destinaient à jouer un rôle capital dans l’histoire. Patchwork de langues et de cultures, elle était vouée aux querelles et la désunion. Et en quelque sorte maudite. En outre, elle est marquée par son passé qui avait amené un secrétaire d’Etat américain il y a quelques années à parler de « la vieille Europe ». Il était de bon ton de dire que l’Amérique s’occupait du futur, l’Europe du passé. Ce dicton ment parce que l’Union Européenne est un projet d’avenir, mais surtout parce que les peuples sans passé n’ont pas d’avenir.

Dans une très lointaine antiquité, l’Europe fut un continent maudit. Son nom vient du terme sémitique « ereb » qui signifie « sombre ». Les anciens Egyptiens voyaient en elle le pays sombre, là où le soleil se couche, en d’autres termes la terre des morts. Mais c’était une erreur, car l’Europe est un continent accueillant et hospitalier où il fait bon vivre. Elle est presque partout habitable et cultivable. Chez nous le soleil brille et brûle moins qu’au Moyen-Orient parce que nous sommes dotés d’un climat tempéré et de saisons assez régulières, avec des pluies justes assez abondantes et un peu de neige en hiver. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les hommes aient cherché, depuis des millions d’années, à venir s’y installer pour améliorer leurs conditions de vie et leurs métiers. Même si aujourd’hui Ben Laden et consorts maudissent l’Europe (et l’Amérique), il faut se souvenir que les Arabes et les Turcs ont tenté de s’y installer il y a des siècles et qu’ils ont encore cette idée en tête. Même si, pour l’instant, ce ne sont pas leurs armées qui nous envahissent, mais les plus démunis de leurs sociétés, ceux qui ne trouvent plus assez chez eux pour vivre et qui viennent profiter chez nous de nos libertés, de notre tolérance et surtout de nos caisses de maladie et assurances chômage.   

Les origines du génie européen

Sans vouloir ressusciter la vieille « théorie des climats » de Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, plus connu sous le nom de Montesquieu, on peut se demander si les climats et les paysages de notre continent n’ont pas été à l’origine du génie européen. Toujours est-il que l’Europe a essaimé dans le monde entier, multipliant ses conquêtes avec une facilité déconcertante jusqu’en Amérique et en Australie et, du XVème au XIXème siècle. Elle a semé partout sa religion chrétienne, ses langues et ses techniques. Si nous devons nous mesurer aujourd’hui à des pays émergents qui tentent de nous battre dans nos propres domaines d’excellence, c’est à nous-mêmes que nous le devons, car ils seraient restés sans nous à l’âge de la lampe à huile, voire du feu de camp, et de la marine à voile, voire du canoë. Bref, le monde ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans ce qu’en a fait l’Europe. L’Amérique, « sa fille », n’existerait pas. Il serait donc temps que l’on mette des accents circonflexes français et des « Umlaut » (trémas) allemands sur les messages transmis par Internet qui, pour le moment, s’écrivent en anglais international. Qu’on dise comme les Français « logiciel » et non pas « sofware » et « ordinateur » et non pas « computer ». Car l’ordinateur a été inventé en Allemagne et non pas aux Etats-Unis, même si le Pentagone et Bill Gates ont créé le « Web », terme que les Canadiens français ont joliment traduit « la toile » et que nous avons adopté.

On peut remonter à Charlemagne et à Charles Quint, à Napoléon et à Bismarck pour parler de l’Europe. Mais nous devons nous occuper d’abord de l’Europe actuelle, après le terrible XXème siècle dont la première moitié mena l’Europe à l’agonie et la seconde moitié à sa résurrection. Saignée à blanc par la guerre de 1914-18, puis par celle de 1940-45, surtout en Allemagne et en Pologne, l’Europe a reflué depuis 1945. Elle s’est retirée des autres continents au long d’un processus appelé décolonisation. Puis elle a tenté, pour compenser son impuissance relative, de se fédérer dans un élan de solidarité de ses Etats. La menace soviétique a accéléré et accentué ce recentrage en Europe occidentale. L’Europe unie et indivisible n’avait pas été formée en 1945, comme elle aurait dû l’être, mais dès que la reconstruction de l’Allemagne occidentale s’est matérialisée, au début des années cinquante. C’est à ce moment qu’a été créée la Communauté charbon-acier qui avait pour arrière pensée de mettre en commun les matériaux avec lesquels on fait les canons. Puis en 1957-58, l’Europe occidentale consolida son union économique quand l’URSS monta en puissance, avec le lancement du Spoutnik puis le premier vol spatial habité. Ce fut la CEE, Communauté Economique Européenne.

Rendre la guerre impossible

La Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) annoncée par un discours de Robert Schuman du 9 mai 1950, date devenue Journée de l’Europe, et créée par le Traité de Paris de 1951, fut la première organisation internationale relevant d’organes supranationaux, une Haute Autorité, chapeaute par des organes représentants les gouvernements nationaux, des députés et un pouvoir judiciaire indépendant. Elle se composait de six nations, la France, l’Allemagne (occidentale), l’Italie,  et les pays du Benelux (Belgique, Luxembourg et Pays-Bas), unifiant l'Europe de l'Ouest durant la Guerre froide et créant les bases d'une démocratie européenne, ébauche de notre actuelle Union Européenne. Alors ministre français des Affaires étrangères, Schuman déclara que la CECA était un moyen d'empêcher une nouvelle guerre entre la France et l'Allemagne. Il déclara que son but était de rendre la guerre "non seulement impensable mais aussi matériellement impossible". Le traité instituant la CECA était entré en vigueur le 23 juillet 1952 pour une durée de 50 ans jusqu’au 22 juilllet 2002. Avec l’Union Européenne, il est aujourd’hui dépassé et intégré.

La grande force de la CECA avait été de mettre en pool du concret en créant un marché unique du charbon et de l'acier. Le Marché commun puis l’Union Européenne l’ont dépassée entre-temps, mais elle a été le premier rempart contre un retour des conflits. Elle fut une mesure indirecte et géniale de désarmement réciproque, forcément limitée à l’Europe occidentale. A noter que les pays qui la formaient étaient ceux de l’ancien empire romain d’Europe, les terres sur lesquelles Rome avait instauré pendant quatre siècles la « pax romana ». Cette structure s’est renforcée avec la signature du Traité de Rome, le 25 mars 1957. Ce traité était bien nommé puisqu’il unissait cinq pays, l'Allemagne, la Belgique, la France, l'Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas, qui avaient formé deux mille ans plus tôt l’empire romain d’Occident. Il faudrait dire « les » traités de Rome parce qu’ils étaient deux : le premier créait la Communauté économique européenne (CEE) ; le second créait la Communauté européenne de l'énergie atomique (CEEA ou Euratom).  Ce qu’on a appelé l’Europe des Cinq était donc le premier noyau de l’Europe, celui qu’avaient forgé les empereurs de la Rome antique. Beaucoup d’eau pourtant avait passé sous les ponts depuis. Les atavismes politiques ont la vie dure. Ils refont souvent surface après des siècles et des millénaires.

Restait, en face, la puissance écrasante du Pacte de Varsovie téléguidée par l’Union soviétique. On n’avait pas compris à la fin de la Première Guerre mondiale que l’empire des Habsbourg constituait un barrage au centre de l’Europe, qu’il y remplissait un espace politique et militaire qui ne pouvait rester vide sans attirer des prédateurs. Son démembrement que l’accrétion par les vainqueurs de 1918 de pays artificiels comme la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie n’avait pu compenser, créa justement ce vide dans lequel vingt ans plus tard Hitler s’engouffra avec sa Wehrmacht, pour faire place à Staline et à l’Armée rouge quand le Reich hitlérien vaincu et exsangue dut en retirer ses troupes. C’est pourquoi la ligne Pologne, Tchéquie, Hongrie forme aujourd’hui l’épine dorsale de l’Europe. Il est important qu’elle soit solide. Que ses peuples s’y sentent bien chez eux. Après la CECA qui avait rempli son rôle de bastion anti-guerre dans les années cinquante, cette ligne est érigée contre les tentations hégémoniques sur notre continent. Mais sommes-nous devenus pour autant une puissance souveraine, consciente et fière de l’être ? Remontons le fil du temps.

Les Etats-Unis ont sauvé les nations européennes

 Il avait fallu que les Etats-Unis débarquent sur le continent européen en 1917, pour aider Français et Britanniques à remporter la Première Guerre mondiale contre le l’empire wilhelminien et ses alliés qui tentaient plus ou moins consciemment de s’assurer la domination de l’Europe. Puis en 1945, au terme de la Seconde Guerre mondiale, les Américains sont revenus pour écraser le IIIème Reich. Ils nous imposé ensuite certains éléments de leur civilisation, pas toujours les meilleurs, mais ils ont contribué indirectement à la modernisation de l’Europe. Ce faisant, ils nous ont délivrés de deux virus qui avaient proliféré sur l’humus européen, le marxisme-léninisme et le national-socialisme ou fascisme. Ce dernier avait été occis par la capitulation de 1945 et il ne s’en est pas relevé politiquement depuis. Il n’a survécu que sur des ilots intellectuels et médiatiques. Le marxisme-léninisme d’obédience soviétique a mis plus longtemps à mourir que son clone hitlérien. Il a survécu jusqu’en 1989-90 en Europe centrale et orientale sous forme de puissance militaro-policière. La victoire de l’URSS sur le Reich hitlérien et les guerres dites de libération des peuples colonisés en Asie et en Afrique, ainsi qu’à Cuba, ont donc prolongé la vie de ce grand malade. La Guerre froide a prolongé de près d’un demi-siècle la guerre proprement dite. Le pouvoir de destruction du marxisme-léninisme ou socialisme-communisme s’est exercé durant tout ce temps au détriment des hommes et des économies est-européennes, en incluant un tiers de l’Allemagne. Grâce au soulèvement héroïque des peuples asservis par l’URSS, nous avons gagné cette « paix belliqueuse » comme Raymond Aron appelait la Guerre froide, sans coup férir, si l’on excepte les révoltes écrasées dans le sang à Berlin-Est en 1953, à Budapest en 1956, à Prague en 1968 et le coup d’Etat militaro-communiste de Varsovie en 1980, suivi de l’arrestation des principaux dirigeants du syndicat Solidarnosc, nouvellement créé. Mais les femmes et les hommes de Solidarnosc à Varsovie depuis 1980 et le peuple de Berlin-Est et de Leipzig en 1989 ont fini par avoir raison du Léviathan. Ceux qui ont connu le régime d’oppression des Soviets, tremblent encore, surtout en Europe de l’Est, à l’exception bien entendu de ses bénéficiaires, les membres de la nomenklatura et leurs épigones qui tremblent encore de colère d’avoir perdu cette guerre (ils se consolent en pensant n’avoir perdu qu’une bataille).

Héritiers de la Guerre froide

Revenons un peu sur cette époque qui a marqué l’Europe actuelle. Les soldats soviétiques avaient libéré les survivants des camps nazis, mais leurs chefs, de Staline à Brejnev en passant par Khrouchtchev, avaient ensuite parqué la moitié du continent qu’ils occupaient derrière un rideau de fer. En Europe, nos grands-parents et parents étaient marqués au fer rouge par la guerre antihitlérienne. Nous autres, nous sommes tous aujourd’hui les héritiers de la Guerre froide. Nous n’avons pas les mêmes cicatrices ni les mêmes traumatismes. L’Europe a été marquée au XXème siècle par des césures historiques brutales. S’est ajoutée après 1945, la coupure Est-Ouest. A l’Ouest, nous avons eu peur de l’armée rouge, et à l’Est, ils ont eu peur de la police secrète communiste. Dans ses cauchemars, l’Europe est habitée par les fantômes d’Auschwitz et de Dachau. Mais des chars frappés de l’étoile rouge se mêlent aussi à l’armée des ombres. A la fin des années 1940 et au début des années 1950, la puissance soviétique n’aurait fait qu’une bouchée de l’Europe occidentale, mais l’arme nucléaire américaine et les Gis déployés sur notre continent, en Allemagne surtout, lui ont coupé l’appétit. Ce fut l’époque de la confrontation militaire directe qui s’est achevée sur la crise des missiles nucléaires de Cuba en 1962 et s’est plus ou moins prolongée par des guerres du Tiers-monde jusqu’à la signature des accords signés à Paris par les Vietnamiens et les Américains en janvier 1973 qui mirent fin à la guerre du Vietnam. Au cours des années 1970, l’URSS développa alors une nouvelle stratégie qui répondait à la « détente » souhaitée par le Général de Gaulle et, d’une autre manière, par le chancelier Willy Brandt. Elle obtint la reconnaissance « de facto » de la RDA après avoir fait admettre à l’Ouest l’existence du Mur de Berlin, mais, pour réintégrer la communauté internationale qu’elle avait quittée en 1947-48, elle dut signer des accords internationaux. Le Kremlin espérait ainsi pour mêler diplomatie et pression militaire.

Cela provoqua une nouvelle vague de contestation interne du modèle soviétique. En 1975, dans les accords d’Helsinki était stipulé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’obligation pour tous les peuples de respecter les droits de l’homme. Ce fut un facteur d'affaiblissement intérieur pour l'URSS et son glacis européen. En URSS, se développa un mouvement de dissidents qui remit fondamentalement en cause les excès du communisme et dénonça le manque d’ouverture libérale (liberté) du régime à la liberté des peuples et des individus. Alexandre Soljenitsyne, publia en 1973 son livre « L’Archipel du goulag ». Pour ce livre, il fut exilé d’URSS, se réfugia aux Etats-Unis d’où il écrivit en 1974 une lettre aux dirigeants de l’Union soviétique dans laquelle il réclamait la libéralisation du régime moscovite. Le physicien Andreï Sakharov, un des pères de la bombe H russe, prix Nobel de physique et de la paix en 1975, se mit à critiquer la course aux armements. Enfin, les dysfonctionnements de l’économie russe recommencèrent à se manifester de façon flagrante. Les besoins de la population russe n’étaient pas toujours couverts. L’économie planifiée socialiste entraînait manifestement une économie de pénurie. L’URSS fut contrainte d’importer des produits agricoles depuis 1971. Elle dut renforcer l’exploitation économique de ses satellites en Europe de l’Est. Le développement ne profitait qu’à une minorité, à une élite fortunée proche du parti : la Nomenklatura. Le communisme d’obédience soviétique montra son vrai visage de dictature militaro-policière. Parallèlement, la dissidence montait dans le bloc de l’Est. L’Eglise catholique polonaise, inspirée par avec le jeune Jean Paul II, ancien cardinal de Cracovie élu pape en 1978,  se montrait de plus en plus critique à l’égard de l’URSS et du matérialisme marxiste. En Allemagne de l’Est, réprimé par la Stasi, le mouvement de sympathie des jeunes intellectuels pour le printemps de Prague de 1968 perdura. Ce sont eux, devenus quadragénaires qui prendront la tête de la révolution pacifique de 1989 contre le régime d’Erich Honecker.

L’amnésie soixante-huitarde

Ceux qui avaient vécu la montée du nazisme, l’Holocauste des juifs, la résistance antihitlérienne et la guerre disparaissent aujourd’hui. Ce sont eux qui ont voulu faire la paix en Europe, titre d’un livre de Willy Brandt. Mais ils ont légué leur message à la génération qui atteint ou vient d’atteindre l’âge de la retraite et même à de nombreux quinquagénaires dont le président Nicolas Sarkozy est un exemple. Sans avoir vécu la guerre et les bombardements, l’occupation et la résistance, cette génération née au milieu du XXème siècle « sait encore » ce qu’est une dictature d’extrême droite, raciste et belliciste. Elle ne l’a pas appris seulement dans les livres, mais elle a pu interroger des témoins de ce temps, des victimes, des survivants. Cette générations est également pacifiste, en Allemagne surtout, mais elle n’a pas une vue aussi précise que la précédente de ce qu’est une guerre et une dictature. Beaucoup de ces gens-là ont confondu la démocratie et la dictature et se sont laissé berner par des idéologues. Entre-temps, le message s’était déjà un peu édulcoré. Ce sont les « soixante-huitards ». Ils ont eu leur heure de gloire en Allemagne quand le gouvernement de Gerhard Schröder et de Joschka Fischer est arrivé au pouvoir en 1998, en battant le « géant noir » Helmut Kohl qui avait mis fin à la Guerre froide en réalisant la réunification de son pays et de l’Europe. Ce fut l’aboutissement de la « longue marche à travers les institutions » recommandée par Rudi Dutschke, le leader étudiant allemand, de préférence au terrorisme de la Fraction Armée Rouge qui prônait la conquête du pouvoir par les armes.

Ils ne sont pas restés longtemps au pouvoir, sept ans en tout, au cours desquels ils ont réussi à creuser le déficit allemand, à réduire les exportations et à créer une récession qui a fait descendre trois années de suite le taux de croissance du PIB allemand au-dessous du zéro. C’est au social-démocrate (SPD) Gerhard Schröder qu’est revenu avec l’Agenda 2010 en 2004-2005 de redresser la situation. Pour faire passer ses lois drastiques d’amputation de l’allocation chômage, de baisse des coûts de production, d’assouplissement du droit du travail, il a obtenu à la deuxième chambre allemande, le Bundesrat, l’appui du  parti chrétien-démocrate (CDU) dirigé par Angela Merkel. Ensuite, en 2005, la CDU et sa petite sœur bavaroise la CSU ont créé un gouvernement de Grande coalition avec le SPD. Ce gouvernement d’union nationale a assuré la finition de l’Agenda 2010 de Schröder tout en y ajoutant un zeste de libéralisme, mais avec des mesures dynamiques comme un gel salarial prolongé actuellement jusqu’en 2012 et l’allongement de la vie active de 65 à 67 ans. Ces programmes ont sauvé l’économie allemande qui joue le rôle aujourd’hui de locomotive de l’Europe. L’autre pilier de la construction européenne,  la France, était entrée sous les présidents Mitterrand et Chirac dans une ère de décadence au cours de laquelle elle n’a réalisé pratiquement aucune réforme, les moindres réformes étant bloquées par des manifestations et revendications irréalistes des forces syndicales, vivant de sa substance et s’appauvrissant de plus en plus, exactement comme l’Allemagne dans les dernières années de l’ère Kohl et les premières années de l’ère Schröder. Seulement les rigidités sociales nettement moindres en Allemagne ont permis de relancer l’économie alors qu’elles continuent en France à bloquer tous les efforts de modernisation du pays entrepris par le successeur à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy. Ce dernier s’était inspiré à partir de 2007 très largement des réformes de Gerhard Schröder et d’Angela Merkel, mais la France a une longueur de retard sur l’Allemagne et une économie incontestablement plus faible. Seul avantage douteux de la France : sa natalité qui dépasse légèrement le taux de reproduction de la population, mais au prix d’une forte immigration pas partout assimilable. Néanmoins, un ajustement très difficile des systèmes de gouvernement communautaires de l’UE réalisé par l’Allemagne et la France au prix de longues frictions et négociations semble s’imposer peu à peu à la faveur de la crise. On parle de « gouvernance européenne » tandis que des mesures de sauvetage de l’économie et un meilleur contrôle des finances permettent d’espérer que la crise sera surmontée et donnera naissance à une nouvelle Europe. Suite au recul des Etats-Unis après les échecs de Georges W. Bush et vu l’inexpérience de Barack Obama, l’Europe a même joué un rôle leader dans la monde en crise. Nicolas Sarkozy suivi par Angela Merkel a créé le G-20, le G-10, l’Union pour la Méditerranée,  l’Allemagne et la France ramènent peu à peu la Russie vers des positions plus favorables aux Européens. Tout n’est pas aussi négatif que nous l’avons écrit dans notre éditorial. Reste que les risques sont importants, la situation est grave.

L’approfondissement politique

Bien sûr, année après année, traité après traité, l'Europe n'a cessé de se construire pour transformer son territoire qu'elle a progressivement élargi en espace de solidarité et d'exigences partagées. L’Europe des Cinq des années cinquante est devenue l’Europe des vingt-sept des années deux mille. Selon le terme en vogue, elle s’est « élargie », d’abord aux Etats du Sud méditerranéen et atlantique, Grèce (adhésion en 1981), Portugal et Espagne (en 1985), puis après la fin de l’occupation soviétique, aux Pays d’Europe centrale et orientale qui ont adhéré pour la plupart à l’UE, huit d’un coup, en mai 2004. On avait affublés en jargon diplomatique ces pays du vilain mot de « Peco(s) ». En fait, l’adhésion à l’Union Européenne, après l’adhésion à l’OTAN, représente beaucoup plus pour eux que pour les Etats de la « vieille Europe », dans le premier cercle des Etats fondateurs et des pays du Sud. D’aucuns estiment que c’est d’eux que viendra la régénération de l’Europe.  Pour eux, l’adhésion a suivi la libération. Ils sont animés de l’esprit qui était celui des Européens de l’Ouest dans les années cinquante, épris de liberté et d’ardeur au travail. Ils ont d’ailleurs tenu assez bon durant la crise, avec certes des effondrements passagers comme en Hongrie, mais avec brio comme la Pologne qui fut en 2009 le seul Etat de l’UE à connaître une croissance.

L’Europe s’est également «  approfondie », toujours selon le jargon en vigueur,  en augmentant les compétences politiques de ses institutions. Auparavant déjà, elle était passée de la Communauté Economique Européenne (la CEE en 1958) à la Communauté Européenne (la CE en 1965 créée par le traité de fusion des exécutifs de la CECA et d’Euratom) et avait été confortée par l’Acte unique de 1986, pour devenir enfin l’Union Européenne (l’UE résultant du Trait de Maastricht signé le 7 février 1992 et entré en vigueur le 1er novembre 1992). Ce traité prévoyait aussi le passage à la monnaie unique ou, comme disent les Allemands, à la « monnaie commune ». Les 16 pays membres de la zone euro sont, par date d'adhésion et ordre alphabétique, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, l’Espagne, la Finlande, la France, l’Irlande, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas et le Portugal qui ont tous adhéré le 1er janvier 1999, suivis de la Grèce (adhésion le 1er janvier 2001), de la Slovénie (le 1er janvier 2007), de Chypre et de Malte (le 1er janvier 2008) et de la Slovaquie (le 1er janvier 2009).  En plus des seize pays membres de l'UEM, trois micro-États utilisent l'euro comme monnaie officielle légalement sans être membres de l'Union européenne. En effet ces micro-États avaient des accords avec des pays membres pour utiliser leur monnaie avant que la zone euro se construise. Il s'agit de Saint-Marin et du Vatican qui avaient des accords avec l'Italie pour avoir leurs propres pièces (en lires) tout en utilisant la lire italienne, ainsi que de Monaco, qui avait des accords avec la France pour utiliser le franc français. Ces pays totalisent 325.728.637 habitants.

L’aboutissement ultime et actuel est le Traité de Lisbonne signé le 13 décembre 2007 entre les 27 pays membres de l’UE. On n’ose plus appeler ce traité « Constitution », étant donné que deux des Etats fondateurs de l‘Union, la France et la Hollande, avaient rejeté par référendum en 2005 sa première ébauche. Adopté par ratification parlementaire dans la plupart des Etats-membres et par référendum en Irlande, après un second vote, l’actuel Traité de Lisbonne est pourtant à peu de choses près l’équivalent du « Traité constitutionnel » qui avait été rejeté successivement par la France et la Hollande lors de référendums en 2005 puis par l’Irlande en 2008. Effectuées en omettant d'y insuffler le supplément d'âme commune et menées par des acteurs souvent obsédés par l’idée que l’UE ne devait ressembler en rien à un Etat fédéral ou confédéral (d’où le refus du terme « constitution »), ces transformations permanentes ont donné trop souvent de l'Europe l'image d'une bureaucratie impersonnelle et lointaine, d’une coquille creuse nommée Bruxelles. Et parallèlement d’une basse-cour européenne dans laquelle régnait la loi du coup de bec entre volatiles chamailleurs quand bien même les conflits armés en étaient heureusement (presque) exclus à la différence de ce que nos parents, grands parents et nos ancêtres avaient subi. C'est pourquoi les peuples de l'Union ont délaissé la mobilisation démocratique nécessaire à l'Europe, en s'abstenant massivement aux élections européennes.  Ce reflux est impressionnant.  La participation est tombée en moyenne de 63% en 1969 lors de la première élection directe du Parlement européen à 45,6% en 2004 et à 43,24% en 2009. Si, parmi les grands pays la participation en Allemagne est relativement stable avec un taux de 45,2% en 1999, de 43% en 2004 et de 43,3% en 2009, elle a quand même beaucoup reculé puisqu’elle avait culminé à 65,7% au scrutin de 1969. La participation est restée stable et forte en Belgique (90,3% en 2009 après 91,4% en 1969) et au Luxembourg où elle est tout à fait comparable à celle de la Belgique, ce qui n’a rien de surprenant, ces petits pays étant centrés sur les institutions européennes ancrées sur leur sol.

Comment faire aimer l’Europe ?

En juin 2009, en France, l’abstention aux élections européennes a battu un record, atteignant 59,37 % des inscrits après 57,21 % en 2004, 53,24 % en 1999 et 47,29% en 1994. Le désintérêt pour l’Europe, voire l’hostilité à l’Europe semblent s’être installés dans la population française dans les années 2000. En revanche, en France, un référendum avait autorisé le 20 septembre 1992  la ratification du traité de Maastricht qui instituait la monnaie commune. Avec une participation de 69,70 %, le « oui » l'avait emporté avec 51,05 % des suffrages exprimés. Le président Mitterrand s’était fortement engagé en faveur de l’adoption, soutenu par Valéry Giscard d’Estaing, contre Philippe Séguin qui prônait l’attachement à la monnaie nationale et se réclamait d’une doctrine « souverainiste ». Mais le 29 mai 2005, la France avait rechuté dans l’égoïsme national en rejetant à raison de 54,68% des suffrages le projet de constitution européenne. Les Hollandais suivirent les Français lors de leur référendum du 1er juin 2005 et les Irlandais dirent non à leur tour lors du référendum du 13 juin 2008.   Autrement dit, l’adhésion à l’Europe a été dans les peuples hésitante et inversement proportionnelle à son édification voulue par les gouvernements.

La participation aux scrutins européens est restée faible dans les pays de l’Est, s’établissant en 2009 à 38,99% en Bulgarie, à 36,31% en Hongrie, à 24,53% en Pologne, à 28,33% en Slovénie et à 28,2% en Tchéquie, un phénomène de dépolitisation qu’on attribue au fait que la participation aux scrutins sous le régime communiste d’avant 1989 était obligatoire. Aussi le privilège de pouvoir s’abstenir est-il fort goûté maintenant.  Pour ce qui concerne les pays d’Europe centrale et orientale, deux obstacles essentiels étaient à surmonter. Le premier consistait à convaincre les peuples autrefois soumis à l'arbitraire de Moscou que leur indépendance recouvrée devait désormais s'accompagner prioritairement au sein de l'Union Européenne en construction de liens étroits et contraignants, y compris dans des domaines de souveraineté nationale. Par ailleurs, il aurait fallu aussi qu'ils soient convaincus que s'engager dans une autre dépendance politico-militaire, extérieure à l'Union, l’OTAN, risquait de faire obstacle à la solidité et à la solidarité de ces mêmes liens, si elle limitait l’effort de défense européen. Mais qu’avions-nous à leur offrir ? La crainte d'une Russie, voisine par la géographie, l'histoire et la culture, mais supposée revancharde par ceux qui en ont gardé de douloureux souvenirs, a poussé dans les années quatre-vingt dix les pays libérés du joug soviétique à se tourner d’emblée vers l’ancienne puissance tutélaire, les Etats-Unis d’Amérique. Faute d’une défense digne de ce nom, l’Europe n’aurait pas pu donner aux pays de l’Est le même bouclier protecteur que l’OTAN. Nous n’avions pas d’alternative à leur offrir. Cela a fait le reste et laisse tous les européens, de l'Ouest comme de l'Est, vingt ans après la chute du Mur de Berlin, dans l'incapacité non seulement d'assurer leur propre défense et leur sécurité, mais pire encore, sans l'intention d'y parvenir à court terme. La France et l’Allemagne qui sont le propulseur de l’Europe, son cœur qui bat, doivent prendre des initiatives sans attendre, y compris en matière de défense parce que nous sommes à nouveau menacés. Au lieu de faire peur à ses citoyens, l’Europe doit assurer leur prospérité et leur sécurité et leur donner le sentiment et la preuve qu’elle le fait. Telle était l’idée de Nicolas Sarkozy dès le départ, alors que pour Angela Merkel l’Europe fournissait seulement un cadre dans lequel les économie et sociétés pouvaient se développer.

Avec leur souveraineté et l’intégrité de leur territoire recouvrés depuis vingt ans maintenant, les Allemands sont devenus hypersensibles aux ingérences dans leur politique et leur économie. Ils supportent mal que des Français leur indiquent la marche à suivre parce qu’ils sont persuadés d’être les meilleurs. Leurs taux de chômage est inférieur au nôtre, leurs exportations, loin de plomber l’Europe, la tirent en avant. Ils sont fiers de la qualité de leur travail qui fait leur identité et leur réputation. Alors les Français doivent être réalistes soyons réalistes. Ce pays est l’allié incontournable de la France, le seul sur lequel elle peut se reposer en cas de crise. Or, il faut admettre que l’Allemagne est redevenue un Etat souverain. Qu'elle a été la gagnante de la Guerre froide et de la réunification de l’Europe. Pourquoi ne pas laisser l’ego germanique se rengorger un peu ?

Sarkozy et ses gens ont enfin compris qu’il ne faut pas prendre nos associés à rebrousse poil, mais jouer avec eux cartes sur table et attendre que « le pouvoir des faits », comme ils disent, les conduise au point voulu. Raison pour laquelle, le président français a emprunté à la chancelière la notion de « pragmatisme » qui suppose une progression par le concret sans tirer des plans sur la comète. Nos voisins ne craignent rien tant que les châteaux en Espagne et nous sommes vite suspects, nous Français, « d’illusionnisme ». Ils veulent, comme Helmut Kohl, une Europe en chair et en os,  faite de choses de tous les jours, de rencontres sportives et même par des chansons si l’on prend en compte l’impact formidable qu’a eu Outre-rhin et en Europe de l’Est l’Eurovision de la chanson, remportée en 2010 par la jeune Lena Meyer-Landrut de Hanovre. « Lena m’a beaucoup impressionnée par son naturel, a dit d’elle Angela Merkel. Elle est une merveilleuse expression de la jeune Allemagne ».

Vers l’Europe puissance

   L’Europe intégrée, sa monnaie et sa défense n’ont pas dit leur dernier mot. Les Etats membres qui se détacheraient de l’Europe comme le Traité de Lisbonne leur en donne la possibilité, seraient en peu d’années laminés par le rouleau-compresseur de la mondialisation. Cela vaut aussi pour la grande Allemagne réunifiée. Certaines élites allemandes ont toujours eu tendance à surestimer leur potentiel et leurs moyens. L’Europe doit les empêcher de commettre les mêmes erreurs que par le passé. Quant à la France, elle doit rabattre un peu sa gloriole et inoculer à la défense européen son sentiment patriotique. Concrètement et actuellement, est une grande puissance qui a peur de devenir ce qu’elle est. Partant de la réconciliation franco-allemande et de la dissolution du Pacte de Varsovie, elle est aussi le programme de paix le plus réel et le mieux avéré qu’ait jamais connu l’histoire de l’humanité. L’Europe unie a connu la plus longue période de paix de son histoire si l’on excepte la guerre féroce mais limitée provoquée par l’éclatement de la Yougoslavie au début des années quatre-vingt dix. Pourquoi nos méthodes de conciliation et de coopération ne font-elles pas plus d’adeptes dans le monde ? Ne savons-nous pas vendre notre savoir-faire politique ? Sommes-nous empêtrés dans les souvenirs de notre long passé ? Et dans des querelles de clochers ? Les arbres ne doivent pas nous cacher la forêt et les racines ne doivent pas être plus grandes que l’arbre. Nous sommes 500 millions d’hommes et de femmes. Avant la crise économique et monétaire, en 2008, l’Union européenne représentait 30,42 % du produit brut mondial, c'est-à-dire 18 285 milliards dollars, ce qui en faisait la première puissance économique de la planète, à la fois en PIB nominal et en parité de pouvoir d’achat. Seize pays membres de l'UE avaient renforcé leur coopération au sein d’une union économique et monétaire, lazone euro, dotée d’une monnaie unique, l’euro. On a eu l’impression dans un premier temps que la crise était mondiale. D’où l’idée que ce classement ne s’était pas modifié en notre défaveur. Nous participons aux progrès de la technologie et de la science. Nos systèmes sociaux fonctionnent encore plus ou moins bien qu’ils soient hypertrophiés et déficitaires. Mais ce serait trop beau pour être vrai. La crise nous a désindustrialisés. Elle a créé du chômage. Les pays émergents ont moins souffert que nous de la crise. Malgré les aléas financiers et monétaires qui pèsent sur eux, ils redémarrent beaucoup plus vigoureusement que nous. On peut dire que l’équilibre mondial s’est détérioré un peu plus en notre défaveur. Sommes-nous sur la voie de la décadence ? Alors, qu’attendons-nous pour réagir ?

                                                                                                                                                  Jean-Paul Picaper

 

 

● Vers une Fédération Monétaire Européenne

C'est Jean-Claude Trichet le premier qui a employé le mot. C'est le Fonds Monétaire International qui la réclame en demandant aux Etats de l'Euro d'achever la construction de l'Europe monétaire. Ce sont désormais les marchés financiers qui l'exigent. On savait depuis l'origine que l'Union Economique et Monétaire marchait sur une seule jambe et de nombreuses voix se sont fait entendre depuis la création de la monnaie unique, pour réclamer une vraie gouvernance économique commune.

Le Pacte de Stabilité et de Croissance, même non respecté, a permis aux Etats de se protéger derrière le bouclier de l'Euro pour laisser filer leurs déficits et donc accroître leurs dettes. Les gouvernements n'ont pas joué le jeu de la convergence.

De leurs différences, qui ne sont, à l'échelle du monde, que des nuances, ils ont fait artificiellement des divergences, oubliant qu'au XXIème siècle, la taille pertinente, c'est celle du continent et que l'Europe est un tout dans la mondialisation.

L'heure de vérité ayant sonné brutalement, il va falloir apprendre à élaborer nos budgets nationaux en concertation avec nos partenaires du Marché unique. C'est bien le moins. Il va aussi être indispensable de doter l'Union d'un vrai budget européen, seul capable de donner corps à la solidarité entre les Etats membres. C'est nécessaire et déjà, la Facilité de Stabilisation de 750 milliards d'Euro ressemble à l'ébauche d'un Fonds Monétaire Européen.
Dans l'attente de l'élaboration d'une vraie politique économique commune, il va falloir faire un effort concerté de réduction de la dette et des déficits publics.

Hélas, c'est dans la rigueur que l'intégration européenne progresse, faute d'avoir voulu avancer, quand les vents étaient plus favorables, vers une véritable fédération budgétaire.

Qu'on ne plaide pas ici la cause des souverainetés nationales. Les propositions de la Commission, agréées par les ministres des Finances et bientôt entérinées par les Chefs d'Etat et de gouvernement, respectent scrupuleusement les droits des parlements nationaux et les Constitutions des Etats membres. Qu'en resterait-il d'ailleurs pour ceux qui devraient abandonner leur liberté budgétaire au FMI ?

L'Union européenne fait donc un pas essentiel dans son intégration, sous l'empire pressant de la nécessité. Puisse cela l'inciter à aller résolument plus loin volontairement dans l'intégration politique avant que cela ne lui soit imposé, une nouvelle fois, par les circonstances. Car, cette fois-ci, nous n'avons plus le choix.

                                                             Jean-Dominique Giuliani Directeur de la Fondation Robert Schuman www.jd-giuliani.eu

 

 

● La chancelière à Aix-la-Chapelle : « L'Europe doit venir à bout de sa plus grave crise ! »

Dans le grand discours qu’elle a prononcé récemment à Aix-la-Chapelle et que les médias allemands n’ont pas repris à l’exception de la radio ouest-allemande  WDR 3 et de la chaîne de télévision Phoenix, la chancelière allemande a déclaré que la crise actuelle était la plus grande épreuve que l'Europe doit surmonter depuis 1990, d’autant que l’avenir de l'euro dépendra du succès de cette entreprise. Elle a constaté qu’on fait face à une "épreuve existentielle" qui ne peut se solder que par un succès. Sinon, les conséquences seraient imprévisibles. Le sauvetage de l'euro est d’une importance qui tombe sous le sens : "Si l'euro échoue, ce ne serait pas seulement un échec de notre monnaie, ce serait un échec de l’Europe, il n’y aurait plus de traité européen," a dit Angela Merkel. La chancelière a exigé aussi qu’on se serve de la crise pour réparer les vices de l'architecture européenne. Les chefs d’État et de gouvernement européens devraient aussi en tirer "des conséquences contractuelles" et aborder les vrais problèmes en toute honnêteté. A savoir qu’il faudra intégrer plus fortement les mécanismes politiques, économiques et financier de l’'Europe. "Et par-delà l’économie, nous devons oser aller plus loin encore, par exemple en formant une armée commune après la monnaie commune", a dit Mme Merkel.

  

 

● Soixante ans après le signal donné par Robert Schuman: démontage des acquis européens

 La Grèce nous a fait comprendre que l'Europe ne s'est pas suffisamment armée contre les névroses souverainistes.

Dans la nuit du 26 mars à 24 h 30 sur la chaîne PHOENIX, lors d'un débat avec l'expert économique des libéraux, Hermann Otto Solms, l'ancien ministre des Finances de Schröder, Hans Eichel, avait fini par l'admettre :  l'Euro-Club  n'était pas allé assez loin en imposant la règle des 3%. Il aurait fallu prévoir des intervention importantes dans les comportements financiers nationaux et des contrôles rigoureux allant jusqu'à l'envoi sur les lieux de commissaires aux comptes de Bruxelles. Solms approuvait de la tête. Puis Eichel utilisa pour l'Union Europénne le terme "Etat fédéral" que la CDU chrétienne-démocrate a radié de son programme: "Nous avons laissé tomber trop tôt ce qui a formé les Etats-Unis d'Amérique".  Il voulait dire par là : renforcer pas à pas l'Europe en la rendant aussi forte que les USA. Effectivement, les choses sont déjà irréparables et la Cour constitutionnelle de Karlsruhe y a mis son grain de sel. Que faire ? 1. Dire au peuple allemand  que la somme dont il est question et qu'il a du mal à digérer, correspond exactement à la part de l'Allemagne dans le crédit total de l'Union Européenne et non pas à un cadeau de l'Allemagne à elle seule. C'est le pourcentage qui revient aux Allemands dans le BIP européen. Les médias faussent l'optique en disant qu'on est en train d'envoyer "nos euros à Athènes", alors que nous ne faisons que virer à la BCE de Francfort la participation allemande. Mais il est vrai aussi que l'Allemagne sera le principal rempart contre un processus de démontage de l'Union Européenne avant qu'un effet domino Portugal-Italie-X ne s'enclanche. 2. Nous devons procéder à une révision du Traité de Lisbonne (quelques phrases seulement) ou organiser une conférence des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union qui mettra un terme institutionnel aux névroses souverainistes pur ne plus y être confrontés quotidiennement. Les Etats qui ne veulent pas adopter des mesures prophylactiques, devraient quitter l'Union. "Lisbonne" le permet à présent. Tergiverser ne fera que détruire plus encore. Jürgen Wahl.                             

 

● Euro, Europe et dépenses publiques

La gravité de la situation ne doit pas être sous-estimée.
Les marchés financiers n'ont plus confiance dans la capacité de certains Etats européens à rembourser leurs dettes.

La crise financière actuelle est d'abord une crise de l'endettement public. Il culmine à 78,7% dans la zone Euro, c'est-à-dire qu'un petit européen qui nait aujourd'hui doit déjà 21 585 euro.
La cause principale en est l'addiction à la dépense publique dont font preuve les sociétés européennes qui y consacrent plus de la moitié de leur richesse.

Avant de s'interroger légitimement sur les moyens que l'Union européenne peut et doit mettre en oeuvre dans de telles circonstances, il faut s'entendre pour briser le cercle infernal de la dépense.
Elle tue la créativité, elle affaiblit l'économie et agit in fine comme une drogue dont les Européens, qui ne sont pas les seuls, usent et abusent.
On connait l'issue: l'appauvrissement général, d'abord celui des plus démunis, et le chômage.

Ils sont bien loin les débats académiques sur le contenu du Pacte de stabilité qui était soi-disant trop contraignant.
On peut comprendre les déficits temporaires pour contrer une crise, on ne doit pas laisser exploser la dette publique.
Aujourd'hui affranchis de leur propre discipline, les Etats européens affrontent le grand vent de la défiance des marchés, voire de la spéculation.
La cigale doit se muer en fourmi, si tant est qu'elle en soit capable.

Le seul vrai remède est l'appel à la responsabilité de tous les acteurs économiques et sociaux, qu'on doit rassembler pour établir des budgets nationaux plus économes, des systèmes sociaux et de retraites équilibrés, qui soient négociés autour d'une table européenne pour ainsi faire échec à la spirale qui s'est enclenchée.
Il ne devrait pas être si difficile de se mettre d'accord sur quelques grands objectifs communs et de discuter ensemble nos budgets.
Pour survivre dans la compétition multipolaire et préserver leur modèle, qui le mérite, les Européens devront faire des efforts, travailler plus et plus longtemps.
Ils le savent et attendent des règles du jeu claires, justes et loyales.

Si les Etats européens s'accordaient déjà sur de tels objectifs, la crise actuelle serait facilement surmontée et les spéculateurs pourraient aller chercher fortune ailleurs.
Car leur absence est la vraie raison de la crise grecque et de celles à venir.

                                                                                                                      Jean-Dominique Giuliani (www.jd-giuliani.eu)