▪ Helmut Kohl : « Nous devons diffuser plus de confiance en l’avenir »

Chancelier d’Allemagne de 1982 à 1998, Helmut Kohl estime aujourd’hui que la politique allemande n’est pas assez fiable et que l’Europe cède trop vite au découragement

   Seize années durant, de 1982 à 1998, Helmut Kohl, chancelier allemand resté jusqu’à ce jour le plus longtemps en exercice, a imprimé sa marque à l’histoire de notre voisine l’Allemagne. En quittant son poste de chancelier en octobre 1998, Helmut Kohl avait abandonné simultanément ses fonctions de président de son parti, l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU), qu’il détenait depuis vingt-cinq ans. A son poste de chef du gouvernement allemand, il a réalisé la réunification allemande et, avec François Mitterrand, il a fait avancer considérablement l’Europe.

   Pour son oeuvre d’unification de l’Allemagne et de l’Europe, incluant la mise en circulation de l’euro, le „chancelier de l’unité », comme on appelle aussi Helmut Kohl, s’est vu décerner par les chefs d’Etat et de gouvernement européens, lors de leur sommet de Vienne en décembre 1998, le titre de « citoyen d’honneur de l’Europe ». A part lui, ce titre n’avait été décerné jusqu’alors qu’à Jean Monnet.

   L’ancien chancelier habite aujourd’hui la majeure partie du temps dans sa ville natale de Ludwigshafen en Rhénanie-Palatinat, mais aussi à Berlin où il a également son bureau. En 2008, il a survécu de justesse à une grave chute dont il s’est entre-temps bien remis. On le voit depuis utiliser cependant un fauteuil roulant lors de ses apparitions en public.

   Depuis qu’il a quitté ses fonctions de chancelier et de chef de parti en 1998, Helmut Kohl s’est maintes fois exprimé publiquement, surtout à propos de l’unification de l’Europe et de l’amitié franco-allemande. Mais il toujours soigneusement évité de répondre à des questions sur l’actualité politique et sur ses successeurs. L’interview ci -après qu’il a donnée à la revue allemande « Internationale Politik » (1) à propos de ce qui se passe en Allemagne et en Europe, n’en a eu que davantage de retentissement.

   Dans cette interview, Helmut Kohl parle des erreurs et du manque de courage qui caractérisent la politique à courtes vues des responsables actuels face à la crise économique et financière internationale.   Non-intervention en Libye aux côtés de ses alliés, abandon du nucléaire, flottements et hésitations à propos de la crise grecque… La République fédérale d’Allemagne dilapide-t-elle ses acquis ? Helmut Kohl répond par l’affirmative à cette question. La République fédérale n’est plus, depuis des années, un élément sur lequel on peut compter sur la scène internationale. Il est plus que temps, dit-il en substance, que l’Allemagne et l’Europe assument à nouveau pleinement et de façon crédible leurs responsabilités. En formulant cette philippique, Kohl a jeté un pavé dans la mare.

Soupesés avec soin et comme gravés dans le marbre, ces propos de l’ancien chancelier ont une importance historique. C’est la raison pour laquelle nous les reprenons ici intégralement pour nos lecteurs. Nous le faisons avec l’accord d’Helmut Kohl qui a eu l’amabilité de répondre au final à trois questions complémentaires que nous lui avons posées sur les relations franco-allemandes. (JPP)

Question. Monsieur le chancelier, accomplir ce qu’on attendait d’elle – cela n’avait-il pas toujours été la règle fondamentale de la politique étrangère de la République fédérale ? Or, en refusant de participer à la guerre en Irak, votre successeur, le chancelier Schröder, a infligé une rude épreuve aux relations transatlantiques. Et voilà que l’actuel gouvernement allemand s’est abstenu de participer à l’intervention de l’OTAN en Libye. S’ajoute que l’Allemagne a décidé de renoncer au nucléaire sans consulter ses partenaires. Elle n’est pas très empressée non plus de participer au sauvetage de l’euro et à la solution de la crise grecque. L’Allemagne a-t-elle perdu le Nord ?

Helmut Kohl. C’est, malheureusement, le constat qui s’impose. Depuis quelques années déjà, l’Allemagne échappe à la logique – tant en matière de politique intérieure que de politique extérieure. Konrad Adenauer ne s’était pas fait que des amis – et cela, on ne l’oublie que trop volontiers - en optant clairement en faveur du rattachement à l’alliance occidentale. Pour imposer cette ligne, il avait dû mener une rude bataille contre des opposants divers dans son propre pays. Mais il jeta ainsi les fondations sur lesquelles tous les chanceliers qui lui ont succédé, ont pu et peuvent encore édifier leur politique. Et cela s’appelle : une politique allemande prévisible et fiable.

   Pour ne rappeler que les mois dramatiques du tournant des années 1989-90 : en m’engageant franchement à l’époque sur la voie de la réunification, j’ai vu, pendant un bref laps de temps, flancher la confiance que nous faisaient à nous, Allemands, nos voisins en Europe et nos partenaires dans le monde. Néanmoins, au final, nous avons brillamment surmonté cette épreuve. Ce qui y a contribué de façon tout à fait essentielle, c’est le fait que dans la sphère de nos alliés occidentaux, tout en faisant le nécessaire pour réunifier l’Allemagne, j’aie témoigné mon attachement à notre credo européen. J’ai fait avancer l’approfondissement des institutions européennes par des initiatives très concrètes. Et la réunification de notre pays dans la paix et la liberté a été réalisée en même pas un an, de la chute du Mur de Berlin à la signature de tous les traités requis et au jour de la proclamation de l’unité allemande. (2) C’est un témoignage impressionnant du capital de confiance que nous avions édifié et élargi au fil des ans. Que nos partenaires et voisins soient restés finalement à nos côtés dans ces temps difficiles et incertains n’allait pas de soi, et c’est pour nous une raison de plus de continuer ainsi à l’avenir. On ne le soulignera jamais assez.

   En considérant en revanche l’évolution des dernières années et en ne tenant compte que des points évoqués dans votre question, je me demande où en est l’Allemagne et où elle veut aller. Et naturellement d’autres que moi se posent cette question, y compris nos amis et alliés à l’étranger. Je veux évoquer un évènement que moi et d’autres aussi ont remarqué ces derniers temps : quand le président américain Obama est venu en Europe il y a quelque temps, il est allé entre autres en France et en Pologne, mais il n’est pas venu en Allemagne. Après tout ce que nous avons vécu ensemble, nous autres Allemands et Américains, et qui a noué entre nous jusqu’à ce jour des liens forts, je n’aurais jamais imaginé devoir vivre un jour qu’un président américain en exercice vienne en Europe et survole la République fédérale sans s’y arrêter, je dirai même en ignorant son existence.

   Nous devons veiller à ne pas tout dilapider. Nous devons revenir à notre fiabilité ancienne. Nous devons, pour nous et pour d’autres, montrer avec toute la visibilité possible quel est notre point d’ancrage et où nous voulons aller. Préciser que nous savons où est notre place et que nous avons des valeurs et des principes durables que nous sommes prêts à défendre et à promouvoir. Et il nous faut surtout définir tout cela avec nos partenaires, trouver une ligne commune et nous y tenir ensuite contre vents et marées.

Maintes grandes lignes de la politique étrangère allemande semblent se modifier, voire s’altérer. Comment vous l’expliquez-vous ?

   C’est du même acabit que la perte d’orientation dont vous parliez tout à l’heure. Si l’on on a perdu le Nord, si l’on ne sait ni où on se trouve ni où on veut aller, et si, par conséquent, on n’adhère pas à ce que nous entendons par grandes lignes de la politique étrangère allemande, c’est tout simplement qu’on manque de sensibilité pour ces choses-là. C’est aussi simple et en même temps aussi compliqué que cela. Les relations transatlantiques, l’Europe unie, la coopération d’égal à égal avec les petits Etats de l’Union Européenne, l’amitié franco-allemande, les relations avec nos voisins de l’Est, avant tout avec la Pologne, notre relation avec Israël, la responsabilité pour le monde en tant que tel – ce sont là nos points d’amarrage et, pour moi, ils ont gardé toute leur valeur – bien que, naturellement, il ait fallu les adapter aux changements, avec d’autres nuances. Si nous quittons cet ancrage solide, nous dériverons – au sens figuré – sans ancre ni sextant sur les mers du monde, nous courrons donc le danger de devenir quelconques et imprévisibles. Les conséquences seraient catastrophiques : notre capital de confiance irait à vau-l’eau, l’incertitude ferait tache d’huile, l’Allemagne finirait dans l’isolement – il n’y a vraiment personne qui puisse vouloir cela.

   Ce qui me rend également perplexe et me dérange, c’est l’argument qu’on ne cesse de nous assener selon lequel tout serait différent aujourd’hui, pas aussi simple qu’autrefois, que le monde est devenu plus complexe depuis la fin de la Guerre froide, que l’action politique est donc devenue beaucoup plus difficile et que nous affrontons des crises et des défis de dimensions historiques. C’est vrai qu’à l’époque de la bipolarité – si l’on veut appeler cela ainsi –, jusqu’en 1989/90, la vue d’ensemble qu’on avait du monde était plus claire. Mais en tirer la conclusion et propager l’idée qu’à l’époque de la Guerre froide, dans un monde coupé en deux en une partie libre et une partie privée de liberté, dans une patrie allemande divisée et face aux incertitudes constantes et à la menace qui pouvait dégénérer en une réédition de Guerre mondiale, tout aurait été plus simple, propager l’idée donc que la mise en œuvre de la politique aurait été moins complexe et les défis moins grands qu’aujourd’hui, voilà qui révèle une dose effrayante de pusillanimité face aux enjeux et échéances de notre temps. C’est aussi la preuve d’un déficit éclatant de culture et de conscience historique à propos des réelles difficultés qu’il y avait à cette époque à agir politiquement de façon responsable.

   Pour mettre les points sur les i : les changements énormes qui ont eu lieu dans le monde ne peuvent servir d’excuse pour une absence de perspectives et une carence d’idées sur le but qui est le vôtre et sur la route à suivre pour y parvenir. En fait, cela devrait être le contraire : les changements énormes qui ont eu lieu, exigent que nous fassions le point avec précision et clarté, que nous dégagions les constantes de notre politique et que nous soyons fiables. Plus le monde est complexe, plus il est important que les décideurs – et je le dis justement en pensant à la politique – assument leur responsabilité, montrent la route à suivre, répondent aux questions qu’on leur pose et s’en tiennent à des règles et principes clairs et compréhensibles. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut donner rassurer les gens de façon crédible dans un monde complexe, qu’on peut durablement créer de la confiance, ce n’est qu’ainsi et ainsi seulement qu’on peut entraîner les hommes et mettre en œuvre une politique constructive. Par la même occasion, nous devons cesser de disserter sur le danger et la menace historiques que sont censés incarner les changements chez nous et dans le monde. En vérité, c’est le contraire : nous devons percevoir et définir davantage ces changements comme des chances qui s’offrent à nous. Nous devons diffuser globalement plus de confiance en l’avenir.

Quelques observateurs auraient identifié une dérive qui éloigne l’Allemagne de l’Union européenne, voire une tendance de Berlin à faire cavalier seul. Va-t-on reposer « la question allemande »?

Je ne crois pas que quelque responsable allemand que ce soit envisage ou aspire à de telles choses. Il suffit de jeter un coup d’œil sur notre histoire pour savoir que faire cavalier seul nous est interdit.

En 2010 déjà, vous aviez lancé un avertissement dans la « Bild-Zeitung » en disant : « Les germes du nationalisme et la progression du nombrilisme national font obstacle à l’unification de l’Europe ». A qui vous adressiez-vous ?

Aux Allemands, bien que j’en aie eu quelques autres encore en tête en formulant cette remarque. Mais c’est malheureusement vrai : cela s’adresse tout particulièrement aux Allemands. Sur l’arrière-plan de notre histoire et de l’importance de notre pays nous avons une responsabilité particulière à assumer.

A propos de la crise de la Grèce, vous avez dit récemment devant l’Académie Américaine de Berlin : « Nous continuons sur notre route avec les Grecs aussi… quelles que soient les difficultés de cette route ». La « Süddeutsche Zeitung » vous a décrit ensuite comme un « Européen de coeur » qui aurait été plus généreux que l’« Européenne cérébrale » Angela Merkel si le problème grec s’était posé à votre époque. Est-ce que cette distinction est juste ? Et est-ce que l’Allemagne a encore assez d’Européens « par passion » ?

   Cette distinction entre les « Européens par le sentiment » et les « Européens par la tête », je la tiens pour totalement fausse, et même pour une dangereuse illusion. En qualité de chef du gouvernement d’un pays, on ne peut pas obéir ou au sentiment ou à la raison. Il faut naturellement se servir des deux à la fois. D’un côté, on a besoin naturellement de passion pour mener à bien sa tâche et prendre plaisir à tracer sa ligne politique, sinon on ne résiste pas dans cette fonction qui implique une énorme responsabilité et un gigantesque investissement en heures de travail. Mais d’un autre côté on ne peut pas mettre en oeuvre avec succès une politique si l’on ne témoigne pas à certains moments d’une certaine dureté. Si on ne le peut pas, alors on n’est pas à sa place. Que l’Europe ait toujours été et reste pour moi une affaire de cœur, n’est pas en contradiction avec cela, je dirais bien plutôt que cela se complète, car l’Europe est avant tout une question de bon sens. En d’autres termes : l’Europe n’est pas une chimère pour de naïfs rêveurs. Pour l’Allemagne, il n’y a pas d’alternative à l’Europe.

   En prenant l’exemple de la Grèce, on peut d’ailleurs bien montrer ce que cela signifie concrètement. Les fautes concernant la Grèce ont été commises dans le passé. Dans la crise, à présent, nous n’avons pas à nous demander si nous sommes solidaires ou non avec la Grèce dans l’Union Européenne et dans la zone euro, car la Grèce est membre de l’UE et de la zone euro. Mais une chose est également vraie : avec moi comme chancelier fédéral, l’Allemagne n’aurait jamais approuvé l’accueil de la Grèce dans la zone euro telle qu’elle était, sans que ce pays n’ait procédé à des réformes structurelles radicales – sa situation ne pouvait échapper à personne qui ait été capable de voir les choses avec la précision requise. Je sais de quoi je parle, car après tout j’y étais. Dans les négociations sur l’euro, j’ai toujours dit les raisons de mon refus aux Grecs qui exerçaient sur nous des fortes pressions pour être d’emblée dans la zone euro et je m’en suis tenu à cela jusqu’à la fin – en commun avec le ministre des Finances Theo Waigel. Avec le changement de gouvernement en 1998, la position nécessairement dure de l’Allemagne s’est amollie également sur cette question.

   Avec moi, l’Allemagne n’aurait jamais enfreint non plus le Pacte de stabilité de l’euro. Et ces deux décisions sont pour moi les causes essentielles des distorsions que nous devons subir aujourd’hui dans la zone euro ou dans certains Etats membres et que nous déplorons à juste titre. Le gouvernement « rouge et vert" (3) de Gerhard Schröder et de Joschka Fischer est responsable de ces deux décisions – et c’est une chose que chez nous on n’oublie que trop volontiers –. Et cela n’a rien à voir avec les supposées contraintes de la Realpolitik– je veux le redire une fois encore ici. C’était tout simplement irresponsable. Ce qui a suivi l’a clairement montré.

Mais le fait est que les erreurs ont été commises et qu’on ne peut pas revenir en arrière, que rien ne sert de se lamenter et surtout de parler de l’euro comme s’il allait disparaître. La bonne nouvelle, la voici : les fautes sont curables, les problèmes sont solubles. Seulement nous ne devons pas commettre l’erreur de faire comme si c’était avant tout une question d’argent ou nous persuader que c’est – comme vous l’avez dit – une affaire de générosité plus ou moins grande. Ce dont l’Europe a besoin dans cette crise c’est de prendre les choses courageusement à bras le corps et de ficeler un paquet de mesures à long terme, concoctées avec intelligence et sans idéologie, avec lesquelles nous pourrons ramener l’Europe et l’euro sur le bon chemin et les renforcer pour l’avenir.

   Cela coûtera certainement plus cher que si des fautes n’avaient pas été commises, mais nous n’avons pas le choix si nous ne voulons pas que l’Europe explose. Parmi les mesures nécessaires, il y a aussi le fait que les Etats membres en difficultés reçoivent certes l’aide de la communauté, mais avant tout qu’ils doivent accomplir eux-mêmes leurs tâches domestiques. Car une communauté comme l’Union Européenne ou l’Union Monétaire ne fonctionne durablement que si chacun assume sa responsabilité pour le tout. Et là, je vois actuellement maint déficit et, pour le redire une fois encore, trop peu de convaincus et de volontaires. Cela ne contredit en rien qu’en gros, nous avons chez nos politiciens assez de passion pour l’Europe – il faut seulement lui permettre de s’exprimer.

« Les décisions les plus importantes, je les prendrais aujourd’hui de la même manière », tel était votre bilan en 2010. Est-ce que cela s’applique aussi à l’Union Monétaire, ou bien partagez-vous la critique des défauts de construction de l’Union qui sont maintenant devenus visibles ?

   Ce bilan de ma vie s’applique justement à l’Union Monétaire Européenne comme à toutes les décisions prises en relation avec l’Europe durant mes années à la chancellerie allemande. Le débat actuel n’y change rien. Il ne faut pas oublier que l’Europe a toujours été une progression à petits pas. Cela n’a jamais été facile d’avancer en Europe, et nous ne n’avons pas opté pour la facilité. Les négociations entre Etats d’abord de la CE puis de l’UE ont souvent duré jusqu’au petit matin. On s’est toujours bagarré ferme, il y allait toujours de la question de savoir ce qui était possible sur la voie de l’Europe unie, ce qui nous faisait avancer, jusqu’où l’on pouvait aller sans trop exiger des autres, jusqu’où tous iraient avec nous. On pouvait s’en plaindre, mais il fallait finir par accepter. Et on le faisait d’autant plus aisément que le consensus à la fin était plus grand. J’ai vécu cela moi-même assez souvent.

   Naturellement, j’ai souvent souhaité qu’une décision aille plus loin, surtout au début des années quatre-vingt-dix quand il fut question de l’euro et de l’union politique. Mais si j’avais absolument tenu à obtenir à l’époque ce que je jugeais souhaitable et nécessaire à long terme, alors nous ne serions pas allés aussi loin en Europe que ce fut le cas. Jusqu’à ce jour, et de cela je suis absolument convaincu, nous n’aurions toujours pas l’euro. C’est à ce prix, si vous voulez, que j’ai fait des concessions que je juge jusqu’à aujourd’hui défendables. Je considère dans ce contexte que le terme « défaut de construction » est tout à fait erroné. Nous ne sommes pas allés aussi loin que cela aurait été souhaitable, c’est exact. Mais il n’y avait rien de plus dans le sac et c’était la bonne direction, cela seul importait. Que l’UE après mes années à la chancellerie ait dû rétrograder sur des questions importantes – comme pour le Pacte de stabilité et la Grèce –  au lieu de continuer à progresser, et que cela ait eu lieu sous une direction franco-allemande, voilà – et je dois l’admettre – qui a dépassé tout ce que j’aurais pu imaginer à l’époque et qui le dépasse aujourd’hui encore.

   En bref : ce que nous avons atteint à l’époque n’était rien d’autre que ce qui était faisable à nous tous, étant donné les circonstances, et cela reste toujours, vu d’aujourd’hui, une vraie performance.

A l’automne dernier, vous avez condamné très nettement la suppression du service militaire : « D’après ce que j’entends et vois, je ne puis constater que le monde se soit tellement ce une erreur que de l’avoir supprimé ?

   Oui.

Peut-on concevoir la révolution dans le monde arabe comme un grand défi stratégique pour l’Europe – comparable à la chute du Mur en 1989 ? Quelles stratégies recommandez-vous pour l’Europe ?

   Le plus grand défi pour l’Europe et actuellement l’Europe elle-même. Il est temps que l’Europe prenne conscience de ses responsabilités mondiales et la nature de ces responsabilités. Nous devons sortir d’urgence des petitesses et l’étroitesse et parler à nouveau fermement et d’une seule voix. Cela dit, je ne veux pas minimiser les défis par exemple de la crise économique et financière. Ils sont immenses, mais – je le dis une fois de plus – autrefois aussi, nous avons eu de grands défis à relever. Revenons seulement à la chute du Mur en 1989 dont vous avez parlé. Si à l’époque nous avions réagi avec si peu de courage que certains le font aujourd’hui, et si nous avions régulièrement eu recours à des superlatifs pour décrire la situation, nous n’aurions certainement pas réalisé la réunification allemande en 1990. Les défis sont là pour être relevés avec courage et avec l’intention d’agir. C’était jadis le cas et cela l’est resté. Il est temps de mettre fin à la crise en définissant une ligne politique claire et de rendre à l’Europe  sa capacité d’action en d’autres matières. Le tournant pris par le monde arabe que vous évoquiez en fait partie. Il n’est pas pour l’Europe –comme je l’ai dit – le plus grand des défis, mais c’est certainement un défi stratégique important. Notre tâche doit consister à aider ces pays à s’aider eux-mêmes sur leur chemin vers la liberté, la démocratie et l’Etat de droit. Il n’y aura pas une solution valable pour tous. Il ne peut y aller que d’un soutien prudent accordé Etat par Etat. Je ne peux que conseiller de vérifier et de soupeser soigneusement au cas par cas les faits et les mesures à prendre.

L’ex-président américain Bill Clinton a dit récemment que vous étiez un modèle à suivre en matière de vision d’avenir stratégique. Eu égard à l’essor remarquable de la Chine, de l’Inde et d’autres Etats, à la progression inachevée de la Russie vers la démocratie et aux Etats-Unis qui n’assument plus seuls les responsabilités mondiales et doivent même s’y soustraire partiellement, quelles sont pour vous les priorités les plus importantes en matière de politique étrangère pour la République fédérale et pour l’Europe ?

   Les priorités les plus importantes en politique étrangère pour la République fédérale et l’Europe résident dans le fait que l’Allemagne et l’Europe doivent aux côtés des USA assumer de façon fiable leur responsabilité mondiale. Outre la Russie, la Chine, l’Asie, le monde arabe, l’Afrique en fait également partie, avec tous les problèmes et toutes les difficultés qu’elle a, nous ne devons pas l’oublier.

   C’est dans ce sens que je souhaite pour notre pays et pour l’Europe que l’on reprenne conscience du fait que l’histoire n’est pas un processus inéluctable, mais qu’elle est la résultante de l’action des hommes. C’est à cette aune que l’histoire nous jugera. Cela ne doit pas nous faire peur, mais au contraire cela doit nous donner du courage et de l’optimisme pour la route que nous avons encore à parcourir. Nous avons toutes les chances de notre côté et il nous faut les saisir.

   Et c’est pour moi, si vous me permettez de le dire au risque de me répéter, la priorité de politique étrangère la plus importante: que l’Allemagne et l’Europe finissent par assumer à nouveau leur responsabilité mondiale.

Monsieur le chancelier, quel a été à votre avis l’homme politique français qui a fait le plus pour l’Europe depuis le Traité franco-allemand de l’Elysée signé par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer en 1963 ?

   François Mitterrand a fait énormément pour la France, pour la relation franco-allemande et pour l’Europe. J’y pense souvent ces temps-ci précisément.

Comment jugez-vous la coopération franco-allemande depuis 2008 pour solutionner la crise financière et économique ?

   Permettez-moi de vous répondre ainsi : la coopération franco-allemande a toujours été un élément fondamental pour l’Europe. Tout s’est toujours ramené à la question de savoir comment nous deux, Allemagne et France, allions coopérer et comment nous pourrions intégrer les autres Etats membres dans notre action. Aujourd’hui, je souhaiterais qu’il y ait parfois davantage de compréhension et de fraternité.

Il me semble que les médias allemands sont très critiques pour ne pas dire négatifs, depuis un certain temps, à propos de la France. Il y a une quinzaine d’années, on n’entendait pas, on ne lisait pas de telles choses. Pensez-vous que l’Allemagne s’éloigne de la France ? Peut-être parce que la politique allemande fait cavalier seul?

   Que l’Allemagne s’éloigne de la France, cela, je ne le crois pas du tout ! Mais il est vrai toutefois qu’une partie des médias allemands a perdu le sens et la mesure de ce que représente la France. Et il n’est pas moins vrai que les relations au niveau politique ne sont pas aussi étroites qu’elles le furent de Konrad Adenauer et Charles de Gaulle à François Mitterrand et Helmut Kohl. Mais, à coup sûr, que ces générations aient encore connu personnellement la guerre, jouait un certain rôle.

                                                                                                                                                                      Traduction de Jean-Paul Picaper

(1) Interview « Internationale Politik », No. 5, Septembre/Octobre 2011, revue de la Société Allemande de Politique Étrangère (Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik e.V., DGAP, Berlin).

(2) C'est-à-dire du 9 novembre 1989 au 3 octobre 1990.

(3) Rouge comme le parti social-démocrate SPD, à cette époque sous le chancelier Schröder, et Vert comme les « Grünen », avec à leur tête à cette époque le ministre des affaires étrangères Fischer.

 

 

▪ Le problème principal de l’Europe : l’endettement

Le remboursement des intérêts de la dette cumulée de 1 646,1 milliards d'euros à la fin du premier trimestre 2011, soit environ 84,5 % du PIB (elle ne représentait que 665,5 milliards en 1995, soit 55% du PIB), sera en 2012 en France le premier poste de dépenses de l’Etat (hors pensions) devant l’Education nationale. Selon le projet de budget actuel 48,8 milliards y seront consacrés contre 45,5 milliards pour l’enseignement. En cause une augmentation du montant global de la dette suite aux aides à la zone euro (85,5 % du PIB en 2011 et 87,4% en 2012). Le gouvernement espère réduire cette dette à 84,1% en 2015. A cette date le déficit public qui est de 98,5 milliards d’euros, devra être ramené à 1% du PIB (contre 5,7% l’an prochain).

Le champion d’Europe de la dette est quand même l’Allemagne. Avec une dette publique qui s’élève à 2079 milliards d’euros, soit 83,2% de son PIB, l’économie la plus performante de la zone euro a détrôné l’Italie et est devenue le troisième pays le plus endetté du monde. Plombée par les plans de relance à l’économie votés en 2010 et par l’aide accordée aux pays en crise de la zone euro, la dette publique allemande a bondi de près de 10 points de PIB en 2010 par rapport à 2009 ». L'Allemagne compte ramener son déficit public qui atteignait l’an dernier les 88,57 milliards d’euros, dépassant ainsi les 3% du PIB, à 0,5% du PIB dès 2014, selon son "programme de stabilité", c'est-à-dire ses projections budgétaires à moyen terme, qui ont été adoptées mercredi en conseil des ministres. Le déficit public allemand devrait s'établir à 2,5% cette année, puis 1,5% en 2011, 1% en 2013, et enfin 0,5% en 2014 et 2015, selon ce document publié par le ministère des Finances et qui a été transmis à la Commission européenne. Si ces prévisions se vérifient, l'Allemagne n'aura dépassé que deux fois la barre de 3% fixée par le Pacte de stabilité européen, en 2009 (3%) et en 2010 (3,3%). La trajectoire budgétaire définie par le gouvernement repose sur des prévisions de croissance prudentes, de 2,3% cette année, 1,8% l'an prochain puis 1,5% de 2013 à 2015.

En Grande-Bretagne, le déficit budgétaire qui s’élève à 167 milliards de livres cette année devrait baisser à 89 milliards en 2014. Mais l'agence de notation Standard & Poor's diverge du Trésor britannique sur les projections de déficit et d'endettement. Alors que le gouvernement tablait sur une dette de 63,6% du PIB en 2010 et 74,9% en 2011, S & P annonçait une dette de 77,1% en 2011 et 100% en 2014. Dans la réalité, parce que la dette anglaise est largement libellée en Sterling et que l’Euro existe, cette dette n’est plus très recherchée par les investisseurs non-résidents, à l’inverse de ce qui se passe pour les dettes allemandes et françaises par exemple. Au risque de crédit qui est afférent à toute dette, s’ajoute le risque de change, et celui d’une variation des taux d’intérêts moins évidente que celle de l’Euro. Cette situation a été longtemps gérable en raison des importantes ressources en capitaux locaux. De fait, la part des résidents détenteurs de dette anglaise est très élevée. Moins élevée qu’au Japon (92%), elle dépasse 70%, bien plus qu’en Europe (Zone Euro) où la moyenne est à 47%. La France est même à l’exact opposé de la Grande-Bretagne, puisque les résidents n’y détiennent que 40% environ de la dette publique. On pourrait y trouver la preuve d’une supériorité de l’une sur l’autre, la Grande-Bretagne ayant la ressource de la puissance financière du monde anglais des fonds de pensions, des assurances et de la banque et n’ayant donc pas besoin de se soumettre au stress des marchés financiers, quand la France, au contraire le serait…. Vision qui remplirait de bonheur le français morose de base qui ne cesse de penser que tout est meilleur ailleurs que chez lui. Hélas, il faut le contrarier, ce n’est pas comme ça qu’il faut lire l’histoire et les chiffres qui vont avec ! (estimations de fin octobre 2011)

 

▪ Wolfgang Schäuble instrumentalise la crise de l’euro

Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, est l’homme clé de la solution à la crise de l’euro en Allemagne, et donc en Europe. Il nous a dit sa conviction que la monnaie unique survivra à la tempête, (1) si possible sans amputer la liste de ceux qui l’utilisent ni les règles inscrites dans les traités de Maastricht (2) et de Lisbonne. (3) Ce vétéran de la politique, ancien homme de confiance d’Helmut Kohl dans les années 1980 déjà, a participé en première ligne à tous les évènements historiques de l’histoire allemande récente. C’est lui qui rédigea en 1990 jusque dans les détails, le traité de réunification de l’Allemagne. C’est encore lui, alors ministre allemand de l’Intérieur du premier gouvernement Merkel qui mit au point avec Nicolas Sarkozy les règles de sécurité antiterroriste. Juriste, financier et politicien dans l’âme, Schäuble est l’homme des crises. Il surfe sur la crise de la zone euro. Le 21 août dernier, il répondait à la question « L’Europe perdra-t-elle dans cette crise le soutien de la population ? », posée par le quotidien allemand « Die Welt » : « Je ne le crois pas. On peut même concevoir maintenant des avancées qui auraient été plus difficiles auparavant. Le fait est que de grandes réformes sont plus aisées à réaliser après des secousses telles des catastrophes ou des guerres. Heureusement, en 2011, nous sommes loin de ça. Néanmoins les crises apportent une prise de conscience plus vive des réalités, elles font mettre en question ce qui paraissait acquis et accélèrent ainsi les décisions ». Sa recette consiste à effleurer dans le désarroi général les sujets qui fâchent ses compatriotes. Quand l’opinion s’en est emparée pour lui jeter la pierre, le sujet cesse d’être tabou. On peut alors faire un pas en avant. Il a ainsi lancé l’idée d’une fédération européenne et celles d’une agence de notation européenne et de la création d’obligations européennes, et, lors d’une réunion du FMI à Washington le 24 septembre dernier, cinq jours avant un vote crucial du Bundestag, celle de l’élargissement des fonds de sauvetage européens EFSF. Ayant survécu miraculeusement à l’attentat d’un psychopathe sur sa personne en 1990 et cloué, depuis, dans un fauteuil roulant, Schäuble a voué sa vie à l’unification de l’Europe autour du noyau dur franco-allemand dont il est à Berlin le plus ardent défenseur.

(1)Cette Interview paraît dans la revue « Politique Internationale », n ° de l’automne 2011, début novembre. A commander à la rédaction : 11, rue du Bois de Boulogne, 75116 Paris.

(2) Le traité de Maastricht qui a opté notamment pour l’adoption de la monnaie unique a été signé à Maastricht par l'ensemble des États membres de la Communauté économique européenne de l’époque (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Danemark , Irlande, Royaume-Uni,Grèce, Espagne, Portugal). Il est entré en vigueur le 1er novembre 1993. Il a été modifié ultérieurement par les traités d’Amsterdam et de Nice, qui ont introduit des dispositions nouvelles et ont permuté les numéros de l'ensemble des articles. La principale institution créée dans ce cadre est la Banque Centrale Européenne (BCE, en Allemand EZB) dont le siège est à Francfort. Elle est régie par la règle d’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique de la banque centrale allemande, la Bundesbank, dont le siège est également à Francfort. L’Italien Mario Draghi, 64 ans, ancien président de la Banque d’Italie, a été nommé le 21 juin dernier successeur du président français de la BCE, Jean-Claude Trichet, et lui a succédé à partir de cet automne.

(3) Le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007 et entré en vigueur le 1er décembre 2009 tient lieu de constitution européenne. Il a institué notamment l’Eurogroupe, nom donné à la réunion mensuelle et informelle des ministres des Finances des États membres de la zone euro en vue d’y coordonner leur politique économique. Créé par le Conseil européen en 1997, l’Eurogroupe a de facto vidé de sa substance le Conseil des ministres des finances européens (ECOFIN) qui se tient le lendemain de la réunion de l’Eurogroupe, dont il entérine les décisions. Le président de l’Eurogroupe est élu pour un mandat de deux ans et demi (nouveauté apportée par ce traité ). Actuellement, le président en est Jean-Claude Juncker, Premier ministre et ministre des Finances luxembourgeois, doyen du Conseil européen depuis 2005.

 

▪ Comment sauver l'euro?

Comment l’Allemagne et la France peuvent-elles sauver l’euro ? Une telle question suscite aussitôt en Europe un concert de protestations effarouchées contre « le directoire » et le retour de « l’Europe intergouvernementale ». Pourtant c’est bien à Paris et à Berlin qu’ont été conçus, depuis 2008, la réponse à la crise financière et le sauvetage des Etats européens en difficulté ; et c’est désormais la solidité du couple franco-allemand que testent les marchés internationaux.

Jusqu’ici les réponses apportées à la crise de la dette publique ont été difficiles, les décisions longues à prendre, mais elles ont été réelles et considérables. En quelques mois, l’Union a garanti des prêts à la Grèce, l’Irlande et le Portugal, pour près de 300 milliards € et mis sur pied un véritable Fonds monétaire européen doté de 440 milliards. Tout cela était inconcevable il y a peu.

Comment se fait-il alors que la confiance ne revienne pas et que la défiance sape les efforts européens ?

La cacophonie des Européens y est pour beaucoup. Les réunions ministérielles se multiplient dans la médiatisation, le principal obstacle à une finance responsable. Tel veut des garanties, tel autre des délais. Chacun y va de sa petite phrase qui ajoute à l’inquiétude légitime d’une opinion troublée et il n’y a toujours pas de gouvernance de l’Euro.

Nombre d’Etats membres ne semblent plus avoir envie de coopérer prioritairement avec leurs partenaires européens et s’en tiennent à la défense d’intérêts à courte vue. Ils ne se sentent pas comptables du projet européen. Ils ont déjà, dans le passé, trop souvent refusé d’évoquer le rapprochement des fiscalités, se sont systématiquement opposés une expression commune de l’Europe à l’extérieur, n’ont pas rejoint l’Euro, même quand ils en avaient accepté l’obligation par traité. Aujourd’hui, ils rechignent, en prétextant une poussée populiste qui n’est qu’un égoïsme suicidaire. Les institutions communes n’inspirent plus confiance, multiplient les erreurs de communication, sont trop longues à décider et manquent souvent d’imagination et de courage.

Ainsi l’Union donne-t-elle le sentiment que son intégration est désormais arrêtée et ne progressera plus qu’à la marge. C’est cela qui suscite le doute, notre meilleur ennemi, et qui nourrit la défiance.

L’Allemagne et la France ont donc un devoir particulier parce qu’elles se sentent responsables de l’avenir de l’Europe et que, bon gré mal gré, elles ont toujours été au rendez-vous quand il était en mis en question.

Il faut donc durcir le noyau central de l’Euro autour de ceux qui y sont prêts, non seulement pour défendre leurs propres intérêts, mais aussi pour le destin collectif du continent qui exige désormais une gouvernance économique commune. La France et l’Allemagne peuvent le faire d’abord ensemble.

Des règles strictes pour une discipline renforcée dans la gestion publique sont indispensables, mais une vraie politique renouvelée de croissance est nécessaire et l’imagination doit être sollicitée. Elles sont les conditions de la solidarité européenne qui ne peut être que réaffirmée. Nos fiscalités et nos investissements doivent être concertés. Avant les Eurobonds, qui mutualisent les dettes, additionnons nos ressources qui sont suffisantes pour faire face à la crise. C’est la porte qu’ont entrouverte les deux partenaires, 16 août dernier, en décidant de créer pour 2013 un impôt commun sur les sociétés. Ils doivent aller plus loin. Il n’est pas nécessaire d’avoir partout les mêmes taux d’imposition ou les mêmes priorités en matière d’innovation, mais il est impératif de les décider ensemble. C’est cela une Union fiscale et budgétaire pragmatique et efficace. Au cœur de l’eurozone, la France et l’Allemagne devraient concrétiser leur volonté par un nouveau traité bilatéral qui fixerait des objectifs et un calendrier précis pour leur rapprochement en matières budgétaire, fiscale et d’investissements. En acceptant que d’autres les rejoignent, mais à ces conditions.

Par ailleurs, pour répondre à nos besoins tout en adressant un message fort à l’extérieur, les deux partenaires pourraient judicieusement ouvrir un nouveau chapitre de leur coopération en matière de défense et de sécurité. L’Allemagne a fait d’énormes efforts pour rejoindre la communauté internationale, mais aussi quelques faux pas, que la France peut plus facilement l’aider à corriger.

En restant ouverts à qui veut nous rejoindre, mais en nous engageant solennellement à deux, par un acte juridique voté par nos Parlements, nous convaincrons définitivement que nous sommes vraiment disposés à apporter une réponse commune à la crise de confiance actuelle et que nous sommes à même de décider rapidement des mesures qui s’imposent. Car, c’est, en fait, la question que tout le monde se pose, à commencer par les marchés financiers.

                                                     Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert-Schuman (article paru dans « Le Figaro » du 9 octobre 2011)
 

 

▪ Vers un nouveau traité européen

Pour l'Union européenne l'été a été meurtrier.
Face à la défiance, l'irrationalité et peut-être des attaques inspirées, des marchés financiers, les institutions de l'Union ont plus que montré leurs limites. Les égoïsmes ont fait un retour en force et certains petits Etats, raisonnant petitement, cherchent à échapper à leur devoir élémentaire de solidarité. Le populisme continue à frapper ici et là, réveillant des disputes ethniques qu'on croyait oubliées. La crise est partout présente, celle des dettes et des déficits, celle de modèles sociaux généreux que nous voulons préserver et l'imagination, voire le courage, ne sont pas vraiment au rendez-vous.
Trois exceptions notables doivent être pourtant saluées.
La Banque centrale européenne a fait plus que son devoir et beaucoup contribué à calmer les spéculateurs.
L'Allemagne et la France ont réagi, d'abord le 21 juillet en provoquant un sommet de la zone Euro qui a pris des décisions fortes; puis en se retrouvant le 16 aout pour ouvrir de nouvelles perspectives. Proposant d'instaurer le fameux "gouvernement économique de la zone Euro" qu'on attend depuis la création de la monnaie unique, elles sont allées plus loin en décidant d'unifier leurs impôts sur les sociétés, première initiative fiscale qui, vraisemblablement, en appellera d'autres.
Si l'on ajoute à ce bilan la chute du régime du dictateur libyen, on mesure que des résultats sont atteints dès lors que l'Europe retrouve un leadership et surtout la capacité de se comporter en puissance responsable. Ces trois exemples auront des conséquences durables sur la construction communautaire.
La BCE a agi en dehors du cadre des traités et la Cour de Karlsruhe, qui doit bientôt se prononcer sur le premier plan d'aide à la Grèce ne manquera pas de le souligner. La France et l'Allemagne, premiers contributeurs au budget européen, au capital de la BCE et premières économies continentales, ont pris des responsabilités que personne d'autre ne voulait exercer. Quant à la Libye, elle démontre que l'Europe de la Défense n'est pas près de se construire sur le modèle communautaire.
Pour autant, la volonté d'intégration demeure pour sauvegarder et promouvoir l'essentiel pendant que l'accessoire éloigne chaque jour un peu plus les citoyens des institutions de Lisbonne. Il faudra vraisemblablement en tirer toutes les conséquences alors que le modèle européen n'a pas à rougir de ses réalisations mais doit remettre en cause profondément ses moyens d'action: ni le Royaume-Uni, ni aucun de nos voisins non membre de l'Euro ne peuvent aujourd'hui affirmer une supériorité sur le modèle continental européen qu'incarnent la France et l'Allemagne.
Les incertitudes économiques, les questions juridiques et les surprises géopolitiques appellent donc de nouvelles initiatives européennes.
La France et l'Allemagne, qui ont annoncé des propositions pour la fin de ce mois, iront-elles jusqu'à tracer de nouvelles pistes, véritable refondation de l'Union autour de leur entente? Verra-t-on alors un nouveau traité franco-allemand, bien évidemment ouvert à qui le veut, relancer l'intégration en offrant de nouvelles marges de manœuvre à une Europe qui doit s'imposer à l'extérieur et se renforcer à l'intérieur?

                                                                  Jean-Dominique Giuliani, Président de la Fondation Robert Schuman (www.jd-giuliani.eu)

 

 

▪ Cour suprême allemande: "oui, mais" à l'aide à la Grèce

Les eurosceptiques allemands ont été déboutés, mais ils ont obtenu quelques compensations

 

Le 7 septembre, la cour suprême allemande de Karlsruhe a approuvé le sauvetage de la Grèce décidé par le gouvernement Merkel dans le cadre de l’Eurogroupe le 21 juillet précédent. Une requête longue 70 pages contre l'aide allemande à la Grèce avait été déposée par le juriste Karl Albrecht Schachtschneider, les économistes Wilhelm Hankel, Joachim Starbatty et Wilhelm Nölling, ainsi que par l'ancien PDG de Thyssen, Diether Spethmann. Ces Messieurs auxquels s’étaient joints dans un cas antérieur d’autres personnalités comme l'ancien ministre bavarois Peter Gauweiler et l'ancien député européen Franz Ludwig Comte Stauffenberg, ont été qualifiés par Helmut Schmidt « d’idiots professionnels sans culture historique". Pas très aimable de la part de l’ancien chancelier. Mais Schmidt a toujours su trouver le mot juste.

En 1997, ils avaient déposé une plainte contre la création de l'Euro accompagnée d’une argumentation de 352 pages. Elle avait été également rejeté. Starbatty avait fondé un parti anti-euro qui n’avait obtenu aux législatives de 1994 que 1% des suffrages et à celles de 1998 seulement 0,2% des voix si bien qu'il tomba dans l'oubli. Heureusement, l'élite politique allemande et la majorité des juges allemands reste favorable à l'Europe unie et s’oppose à ce que l’Allemagne fasse cavalier seul. Mais ce n’est là que la moitié de l’arrêt de la Cour constitutionnelle.

Le revers de la médaille, c’est que pour les mesures de sauvetage en faveur d’Etats membres de la zone euro, le tribunal a érigé des limites importantes qui tiennent dans la phrase : "Il est aussi interdit au Bundestag d'établir par contrat international des mécanismes durables qui reviendraient à une prise en charge de responsabilité pour des décisions voulues par d'autres Etats." Autrement dit, l’"union des transferts" que les europhobes allemands critiquent tellement, est rendue ainsi impossible. Il n'y aura aucun transfert d'argent automatique de l'Allemagne vers les Etats en mauvaise posture financière de la Méditerranée, plus éventuellement le Portugal et l'Irlande. Le parlement décidera au cas par cas.

Mais pourquoi pas après tout ? Pour les envois de troupes à l’étranger, le Bundestag décide aussi au cas par cas et il a toujours pris jusqu'à maintenant toujours les décisions conformes aux alliances de la République fédérale d'Allemagne. La seule occasion qui a vu l’Allemagne prendre une décision erronée, a été le vote à l’ONU du ministre des affaires étrangères de la République fédérale, Guido Westerwelle, quand celui-ci décida à lui seul, au début de cette année, peut-être avec l'approbation de la chancelière, de ne pas voter en faveur de la participation allemande à l'intervention militaire de l’OTAN en Libye.

En juillet 2009, la Cour constitutionnelle allemande avait décidé fondamentalement que Bruxelles ne pourrait faire appliquer en Allemagne aucune directive qui se trouverait en opposition avec la constitution ou à la législation allemandes. Pris à la lettre, ces arrêt décrétait que l'Allemagne pourrait sortir le cas échéant de l'Union européenne. Mais faut-il prendre cela littéralement ? On trouve toujours des majorités requises. Après cela, le Traité de Lisbonne avait été d’ailleurs approuvé par le Bundestag.

Reste néanmoins que l’opinion publique allemande est déchirée en matière de coûts de l’Union Européenne. Dans l'industrie et la finance allemandes, deux camps irréconciliables s'affrontent. L'un est mené par l’ex-président du patronat Hans-Olaf Henkel. Il s’est prononcé en faveur de la division de la zone euro en un Euro Nord et un Euro Sud - et pour la fondation d'un nouveau parti. L'autre camp incarné notamment par Andreas Schmitz, président de l'Association fédérale des banques allemandes. Il tient pour exclu que l'Allemagne sorte de l'euro. Le retour au Deutschemark serait, selon lui, un "suicide par peur de la mort". (Septembre 2011)

 

 

 

▪ Un grand européen nous a quittés : Otto de Habsbourg

Plusieurs articles dédiés à ce fondateur de l'Europe réunifiée:

1. L’Empereur de l’Esprit

2. Un homme sans préjugés

3. Une famille au service de l’Europe

4. Que sont les grands hommes devenus ?

5. Scénario catastrophe : l’Europe assiégée

6.Travaillons pour l’avenir de l'Europe

Le Dr. Otto de Habsbourg qui fut député européen pendant vingt ans et défendit au Parlement Européen de Strasbourg le droit des peuples d'Europe centrale et orientale inféodés à l'URSS à l'autodétermination, a vu des années avant sa mort son œuvre couronnée de succès. Le Mur de Berlin s'est effondré. Le régime soviétique, ce monstre, lui aussi. Les anciens Etats de la Double Monarchie austro-hongroise sont maintenant réunis dans l'Union Européenne. Un seul, la Croatie, manque encore à l'appel, mais il sera membre de l'UE en 2013. On parle souvent du moteur franco-allemand de l'Europe. Otto de Habsbourg adhérait à cette vue, francophile comme il l'était, et résident en Bavière, mais il faut voir qu'à plus long terme, deux puissants ensembles s'équilibrent en Europe, ce sont d'un côté, l'Allemagne de Berlin, héritière historique de la Prusse, et les Etats qui partagent sa conception de l'économie et des finances, c'est à dire la Hollande, la Finlande, peut-être la Suède et le Danemark ;  de l'autre cette fédération danubienne ancien apanage des Habsbourg, encore quelque peu disparate, autour de l'Autriche - Hongrie, en retenant que l'Autriche connaît une réussite économique comparable à celle de l'Allemagne. Peut-on ajouter l'Espagne qui fit partie de l'Empire des Habsbourg, elle aussi ? L'Union Européenne fait le lien entre ces pays séparés au XXème siècle. Elle abrite pour ainsi dire une copie moderne de l'Empire de Charles-Quint, ensemble politique flexible et décentralisé, uni par un concept politique et religieux. (JPP)

 

    L’Empereur de l’Esprit

    par Michel Gurfinkel *

L’Autriche a accordé à Otto de Habsbourg des obsèques impériales. L’héritier des Habsbourg ne cherchait pas à restaurer son trône mais à réunir l’Europe autour de la loi judéo-chrétienne.
C’est au début de l’été 1989, quand le rideau de fer commençait à se déchirer, que j’ai rencontré Otto de Habsbourg pour la première fois. Il m’avait invité chez lui, à Pöcking, un village situé à une quarantaine de kilomètres de Munich. Il habitait une maison énorme, mafflue, comme on les aime dans les pays danubiens : un de ces manoirs où plusieurs générations peuvent nicher ensemble. Mais quand j’arrivai, en début d’après-midi, la demeure était vide. Ni parent, ni assistant, ni domestique. Otto de Habsbourg vint lui-même m’ouvrir. Il m’apporta lui-même, un peu plus tard, une tasse de café. Et au moment du départ, il téléphona personnellement à la station de taxis. Avec ces mots à la fois naturels et déroutants : « Ici la Maison de Habsbourg. Pouvez-vous envoyer une voiture ? »
L’entretien eut lieu au premier étage, dans la bibliothèque. Les fenêtres ouvertes donnaient sur des arbres, des prés ; des oiseaux pépiaient. On m’avait prévenu : il ne fallait pas donner du « Monseigneur » à mon hôte. Il n’était pas un prétendant. En allemand, il se faisait appeler Herr Doktor. En français, l’une des six ou sept langues qu’il parlait parfaitement, « Monsieur » convenait. Certes, son père Charles Ier, le dernier empereur d’Autriche et roi de Hongrie, n’avait pas abdiqué en 1918. Et quand celui-ci était mort à Madère en 1922, âgé de trente-quatre ans à peine, Otto lui avait « succédé ». Mais à sa façon. « Dans une monarchie chrétienne », m’expliqua-t-il en souriant, « il y a un élément politique, mais aussi un élément spirituel. Les Habsbourg ont perdu leur pouvoir politique en 1918. Mais ils ne pouvaient renoncer à leur responsabilité spirituelle. Cela avait été la vision de mon père, puis de ma mère, l’impératrice Zita. Et cela fut ensuite mon destin. »
Monarque chrétien, Charles Ier l’a réellement été pendant son bref règne : 1916-1918. A travers des réformes conformes à la doctrine sociale de l’Eglise. Et surtout en cherchant obstinément, de concert avec le pape Benoît XV, à mettre fin aux hécatombes de la Première Guerre mondiale, soit par une paix générale, soit par une paix séparée entre l’Autriche et la France. Un engagement qui lui a valu d’être proclamé « serviteur de Dieu » en 1954, puis béatifié par le pape Jean-Paul II en 2004. Mais comment Otto, sans couronne ni Etats, a-t-il pu poursuivre dans cette voie ?
Les événements ont décidé pour lui. Adolf Hitler arrive au pouvoir à Berlin en janvier 1933. Pour le jeune prince – qui obtient deux ans plus tard, en 1935, un doctorat de sciences politiques à l’Université catholique de Louvain -, le doute n’est pas permis : le IIIe Reich, qui divinise la guerre, renie la charité, et rejette, par son antisémitisme radical, la notion même d’Incarnation, n’est pas conservateur et chrétien, comme le croient alors une majorité d’Allemands et de nombreux Européens, mais révolutionnaire et satanique, au moins autant que le communisme. Il faut lui faire barrage. Dans ce but, Otto se déclare prêt à une restauration : ou plutôt à une libre Union ou Réunion, sous sa couronne ou sous son magistère, des peuples de l’ex-Autriche-Hongrie, premier pas vers une Union de toutes les nations d’Europe.
Quichottisme ? Voire. La cause des Habsbourg reste extrêmement populaire en Autriche, en Hongrie, dans une partie de l’opinion tchécoslovaque. Elle a ses partisans en Slovénie, en Croatie et dans le Banat, provinces catholiques ci-devant austro-hongroises, qui acceptent de moins en moins leur sujétion, au sein du nouvel Etat yougoslave, à une Serbie orthodoxe. Dans l’ouest de la Roumanie – la Transylvanie naguère hongroise, la Bucovine naguère autrichienne -, elle suscite plus de loyalisme que celle des Hohenzollern, qui n’ont d’ailleurs régné sur le reste du pays, le « Vieux Royaume » de Moldavie et Valachie, que depuis la fin du XIXe siècle. La nostalgie des Habsbourg n’est pas moins vivace dans le sud de la Pologne, ex-Galicie autrichienne, ou à Trieste, rattachée à l’Italie en 1919, cité de langue italienne mais de culture germano-italo-slave.
Enfin, les nombreuses communautés juives savent pertinemment que la Double Monarchie protégeait mieux leurs droits que les Etats issus des traités de Versailles, exception faite de la Tchécoslovaquie. Et elles veulent croire qu’un retour des Habsbourg les préserverait de l’hitlérisme. Ce n’est pas un hasard si le grand écrivain Joseph Roth (La Marche de Radetzky, La Crypte des Capucins), Juif galicien de langue allemande, est jusqu’à sa mort, en 1939, le propagandiste le plus convaincu, et le plus convaincant, d’une éventuelle Restauration.
Charles Ier avait tenté de reconquérir son trône à partir de la Hongrie. Otto sait qu’il doit commencer par l’Autriche. L’ancien cœur de l’Empire, réduit désormais à 84 000 kilomètres carrés et 6 millions et demi d’habitants, vient de subir une guerre civile, opposant la droite catholique à la gauche socialiste. Hitler a tenté de s’en emparer dès 1934 : il y a renoncé à la suite d’une mobilisation italienne. Le chancelier chrétien-social Engelbert Dollfuss a tenté d’y instaurer une dictature « corporatiste », avant d’être assassiné. Mais au même moment, mille six cents communes autrichiennes accordent le titre de « citoyen d’honneur » à Otto de Habsbourg. En 1937, le prince écrit : « Je sais pertinemment qu’une majorité écrasante du peuple autrichien souhaite que j’assume l’héritage de mon père, l’Empereur de la Paix, le plus vite possible. »
Un an plus tard, c’est l’Anschluss : le IIIe Reich s’emparait de l’Autriche. Nom de code de l’entrée de la Wehrmacht à Vienne : Opération Otto. Ce qui revient à reconnaître le danger que le néo-monarchisme habsbourgeois fait courir au nazisme. Ayant appelé à la résistance, le prince est condamné à mort par contumace.
D’abord réfugié en France, Otto de Habsbourg gagne les Etats-Unis en 1940. Il y défend les intérêts de l’Autriche auprès des Alliés, notamment en la faisant reconnaître comme un « pays occupé par l’Allemagne nazie ». Il s’entend bien avec Winston Churchill, auprès duquel il plaide l’instauration, après la guerre, d’une Fédération danubienne : une sorte d’Autriche-Hongrie élargie. Puis, ce projet n’ayant pas reçu l’aval de Joseph Staline, il convertit l’homme d’Etat britannique à un projet beaucoup plus ambitieux : une Union européenne fondée sur les principes chrétiens. Le discours que Churchill prononce dans ce sens le 19 septembre 1946 à l’université de Zurich, tenu aujourd’hui comme le texte fondateur de la nouvelle Europe, reprend presque verbatim des réflexions du prince austro-hongrois.
Otto noue des liens tout aussi amicaux avec Charles de Gaulle, qui partage avec lui l’idée d’une « personnalité mystique » des nations. Puis avec le très catholique Francisco Franco, qui l’accueille pendant plusieurs années et va même jusqu’à lui proposer la couronne d’Espagne.
A l’approche de la cinquantaine, Otto de Habsbourg décide de mettre un terme aux exils perpétuels qui ont été le lot de sa famille depuis 1918. Le 31 mai 1961, il renonce officiellement au trône impérial, ce qui lui permet de devenir citoyen de la République d’Autriche. « C’est une décision qui m’a beaucoup coûté sur le plan personnel », m’a-t-il expliqué. « Même si philosophiquement, elle ne changeait rien. » Pour autant, il ne s’installe pas dans son pays natal, mais en Bavière. Naturalisé allemand, il peut mener ses activités politiques en toute liberté. Et notamment se faire élire en 1979 au Parlement européen sur la liste du parti chrétien-social bavarois (CSU). Il occupera ce siège pendant vingt ans. Son souci, dans ces fonctions, sera de ne jamais sacrifier l’Europe véritable, celle des peuples et des âmes, à une Europe « technique », marché commun ou bureaucratie commune. Et de ne pas oublier la moitié Est du continent.
Les historiens découvriront peu à peu le rôle déterminant qu’il a joué, en 1989, dans la chute du communisme et la réunification européenne. Dans notre entretien de Pöcking, il m’annonça à l’avance l’ouverture des frontières, le retrait soviétique, la chute des communismes européens, la réunification allemande – autant d’évènements qui allaient se dérouler au cours des mois suivants et qui où ses réseaux allaient sans cesse intervenir. Le « pique-nique paneuropéen », qu’il organisa le 19 août 1989 à la frontière austro-hongroise, fut en particulier l’événement déclenchant du grand exode vers l’Ouest qui allait ébranler la RDA et la Tchécoslovaquie.
Pendant les dernières années de sa vie, il se préoccupait surtout du rapprochement des trois grandes religions monothéistes. « Un conflit avec l’islam est une absurdité », m’avait-il dit à Pöcking. « C’est une guerre fratricide. La chrétienté est fille d’Israël. Et l’islam n’est qu’une hérésie chrétienne. »
Il s’est éteint chez lui le 4 juillet dernier, à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans. Et il a été inhumé en empereur et roi : treize jours de deuil dans tous les pays qui avaient appartenu à la Double Monarchie, cinq messes solennelles successives - deux en Bavière, deux en Autriche et une en Hongrie -, trois offices religieux juifs, un office musulman. Comme si l’élément spirituel de la monarchie, auquel il avait consacré son existence, avait fini par faire resurgir l’élément politique du néant et de l’oubli, après un hiatus de près d’un siècle.
La cérémonie principale, à Vienne, a été célébrée le 16 juillet à la cathédrale Saint-Etienne par le cardinal Christoph Schönborn. La bière était recouverte des couleurs anciennes, noir et jaune, et des armoiries impériales. Un page faisait flotter un étendard frappé de l’aigle bicéphale, tandis que retentissait, sous les voutes gothiques, le Kaiserhymne, l’hymne impérial composé par Joseph Haydn - plus connu de nos jours, sous une forme légèrement modifiée, en tant qu’hymne national allemand...
Le cortège funèbre a ensuite traversé la capitale autrichienne, où toute circulation automobile avait été arrêtée, jusqu’à l’Eglise des Capucins, la mausolée des Habsbourg . Six cents gardes ruraux tyroliens, en habits traditionnels (culottes de cuir, vestes de couleur, chapeau orné de longues plumes de faisan) formaient une garde rapprochée autour du cercueil, posé sur un affut d’artillerie ; suivaient des représentants des organisations paneuropéennes dont Otto avait été l’inspirateur, des délégations des autres provinces et pays de l’Empire, des soldats portant tous les uniformes de l’histoire autrichienne. Otto sera probablement le dernier Habsbourg a être inhumé chez les Capucins. La crypte, où reposent cent cinquante souverains ou princes, est quasiment comble.
Au palais de Schönbrunn, on tirait vingt et un coups de canon : un honneur que le protocole réserve aux princes régnants ou aux chefs d’Etat en exercice, et qui n’avait jamais été conféré, à ce jour, à un prétendant ou à l’héritier, si prestigieux fût-il, d’une dynastie déchue. Charles Ier avait été l’Empereur de la Paix. Otto sera à jamais l’Empereur de l’Esprit. (MG)

* membre du Comité éditorial de Valeurs Actuelles - (c) Michel Gurfinkiel, 2011
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Un homme sans préjugés

Un croquis de l’Archiduc Otto de Habsbourg pris sur le vif en 2002

"J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans", a écrit Charles Baudelaire. Ce vers pourrait être déclamé par Otto de Habsbourg si l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie et descendant d’une dynastie millénaire, incontestablement la plus ancienne d’Europe, était homme à cultiver le passé et à se lancer à la recherche du temps perdu. Enraciné dans notre temps et tourné vers l’avenir, ancien député au Parlement européen et président de l’Union Paneuropéenne, l’Archiduc de Habsbourg ne fait pas de souvenirs millénaires et de reliques de son long passé son élixir quotidien malgré ses 90 printemps. Mais c’est en historien, néanmoins, qu’il relate les heures de gloire et les malheurs de ses ancêtres, les évènements heureux comme tragiques qui ont jalonné son long périple tout au long du XXème siècle. Né le 20 novembre 1912, légataire de l’immense héritage des Habsbourg, il ne songe nullement à s’en arroger le mérite, certain que son Dieu le jugera sur ce qu’il a fait de sa vie et non sur ses titres.

     Le nom qu’il porte ? "Ce nom comporte, avoue-t-il, beaucoup plus d’obligations que de droits. Je l’ai fait comprendre à mes enfants et je leur ai transmis le sentiment de leur responsabilité dans la vie publique, une responsabilité vis-à-vis des peuples qu’ils auront l’honneur de représenter. Je leur ai également recommandé de s’engager au service d’une cause – ce qu’ils font déjà". Quant aux millénaires, m’assurait-il à la veille de franchir l’an 2000, il n’en a cure : "C’est une frontière artificielle. Les chiffres impressionnent, mais ils ne correspondent pas à la réalité. Je crois qu’un bilan ne pourra être établi que dans un avenir plus lointain. Il y a eu des hauts et des bas, mais quand on prend les réalisations de la civilisation européenne, il faut dire qu’elle a valu la peine d’être édifiée. Et ce n’est pas terminé". 

   Otto de Habsbourg n’est pas l’héritier nostalgique d’un empire défunt. Mais il a reçu en partage le legs d’un millénaire d’expérience politique et son plus cher désir est de le transmettre aux jeunes gens qui façonneront l’Europe future. Et n’est-il pas l’un des derniers grands témoins du siècle qui s’est achevé tout récemment encore ?  N’est-ce pas une chance d’avoir vécu et plus encore, comme lui, d’avoir survécu ? A notre époque d’oubli rapide et de péché par omission, chaque année qui passe rend son témoignage encore plus précieux, d’autant qu’il a conservé une étonnante acuité intellectuelle et une mémoire proverbiale. Mais écrire ses Mémoires n’était pas dans le plan de sa vie. Sa pudeur et sa courtoisie lui interdisent de divulguer tous les secrets portés à sa connaissance et l’introspection ou le narcissisme ne sont pas au goût de cet homme toujours tourné vers les autres. Chez son Altesse Impériale Otto de Habsbourg, tout est modestie affable et humilité chrétienne.

    Mais lorsqu’on lui parle de Charles Quint, le plus grand empereur d’Occident après Charlemagne, il l’évoque alors comme un vieil oncle, avec ses traits et ses marottes, comme cela se fait dans toutes les familles. Et lui seul peut en parler ainsi. Quel enseignant il aurait fait pour de futurs bacheliers ou étudiants historiens !

    La dynastie des Habsbourg a creusé un sillon ininterrompu dans le devenir de l’Europe. Ils étaient présents à l’échelon régional dès la fin du premier millénaire. Leur premier grand rendez-vous avec l’histoire du continent date du 1er octobre 1273, avec l’élection du comte Rodolphe de Habsbourg à la tête du Saint Empire Romain Germanique, et le 24 du même mois, son sacre de roi d’Occident à Aix-la-Chapelle sur le trône de Charlemagne.

   Presque huit cents ans après, son descendant Otto de Habsbourg retrouve l’esprit de croisade qui animait ses lointains ancêtres médiévaux, mais pour instaurer à présent la démocratie et la paix sur notre continent et tout autour de lui comme le conçoit l’Union Européenne. Il n’est plus roi ni empereur, mais, comme son ancêtre, en somme, il a été élu. C’est un prince élu de l’Europe. Dire Habsbourg, c’est dire Europe. Et sur l’Europe, Otto de Habsbourg est intarissable.

    En parlant de nous, les Européens, je lui ai fait raconter sa vie et évoquer l’histoire de sa famille. Homme politique à l’esprit pragmatique et homme d’action, Otto de Habsbourg a pris pour sentence un dicton de chasseurs presque intraduisible en français : <Ne pas tirer, c’est aussi manquer sa cible> (<Nicht geschossen ist auch gefehlt>). Il a toujours été sur la brèche, toute sa longue vie, et c’est un témoin précieux d’époques qui sont déjà l’apanage des historiens. Son éducation princière l’avait entraîné à prendre la mesure des évènements en toute sérénité. <Mon recul, confirme-t-il, m’a été inculqué par mes parents, c’est certain, mais renforcé par l’âge>. Sa hauteur de vues lui permet aussi de voir loin dans l’avenir, un avenir qui ne peut être indifférent à un homme comme lui, père et grand-père d’une trentaine d’enfants et de petits-enfants.

   La fidélité aux principes et à quelques règles de vie simple, un certain ascétisme du comportement et sa rigueur de pensée, l’ont protégé des tentations et des dérives. Il affirme que Jörg Haider n’est pas le fasciste que certains veulent faire de lui, mais il ne le prend pas au sérieux. Cultivant le paradoxe, il répète qu’un leader gauchiste comme Daniel Cohn-Bendit est son ami. Il assure beaucoup apprécier la politique européenne du Vert Joschka Fischer. « Celui-ci est originaire par sa famille d’Europe centrale et il comprend beaucoup de choses des problèmes de cette région », dit-il. Lui qui a fréquenté Roosevelt, Churchill, De Gaulle,  peut se permettre de juger Kohl, Schröder, Chirac et bien d’autres. Le conservateur qu’il est théoriquement a fréquenté des communistes, côtoyé des socialistes. Mais il a évité celui de serrer la main à celui qu’il appelle <l’infâme Erich Honecker>, et il avait répondu <non> à l’invitation d’Adolf Hitler qu’il considérait comme un désaxé mental et un dangereux personnage, preuve d’une maturité politique rare chez le jeune homme qu’il était à l’époque, en 1933. Chrétien, Otto de Habsbourg est en bons termes avec ses frères musulmans et ses frères juifs dont il a sauvé un grand nombre des camps hitlériens. Il évoque l’indésirable <général Pinochet> en lui laissant son grade militaire et s’était indigné de la <gorbimania> des Allemands qui portaient Gorbatchev aux nues. Aristocrate, il n’apprécie que les hommes proches du peuple et dédaigne les <grands de ce monde> et les <apparatchiks>. Suivre le courant d’opinion dominant n’est pas son affaire et il a un faible pour les exclus, les parias, ceux qu’on met au pilori. Il est avec une provocante douceur et une imperturbable courtoisie <politiquement incorrect>.

   <L’explication de ma trajectoire est simple, dit-il. Je suis convaincu que le jour qui clôt la vie d’un homme est le plus important de tous. En d’autres termes, c’est le jour où nous passons en jugement devant le Tout-Puissant. Celui-ci ne vous demandera jamais si vous avez été victorieux ou perdant. Il voudra savoir si vous avez toujours agi selon votre conscience et selon ce que vous considérez être votre devoir. Cette vision de l’avenir confère une indépendance considérable>.

   Réduite à un Etat croupion, paralysée par sa neutralité imposée, malgré sa capitale surdimensionnelle qui témoigne de la grandeur perdue, l’Autriche n’avait plus après 1945, comme déjà depuis 1919, la force de s’atteler au grand dessein européen. L’Allemagne et la France ont dû reprendre le flambeau. Otto de Habsbourg avait conservé la nationalité autrichienne, mais il était banni de son pays. Il ne put y revenir qu’en 1962 en renonçant à la couronne et obtint, en plus, en 1978 la nationalité allemande qui lui permit d’être élu au Parlement européen. En tant qu’Autrichien, il n’aurait jamais pu, à l’époque, influer sur le cours des évènements. L’Autriche n’était pas membre de la Communauté européenne et ne jouait pas dans la cour des grands. 

   Paradoxalement, ce furent des ex-sujets autrichiens qui lui restèrent fidèles, les anciens <Allemands des Sudètes> réfugiés en Bavière, et qui contribuèrent par leurs votes à son élection comme député au parlement européen, mandat qu’il détint de 1979 à 1999. Perdu modestement dans la foule des députés, mais pesant de tout son poids et de tout son nom sur le cours des évènements à Bruxelles et Strasbourg, et dans d’autres métropoles, Otto de Habsbourg fut l’un des hommes qui firent l’Europe d’aujourd’hui.    

  Après avoir librement renoncé, lors du scrutin européen de 1999, à briguer un nouveau mandat qu’il aurait décroché sans peine, ce premier gentilhomme d’Europe vit près de Munich, retiré dans une villa non loin des rives du très romantique Lac de Starnberg au bord duquel l’impératrice Elisabeth, immortalisée sous le sobriquet de Sissi, avait passé une partie de son enfance, à Possenhofen. C’est une vieille maison cossue au fond d’une allée de tilleuls.  Point de nom sur la porte, nulle armoirie à l’entrée. Ce qui ne veut pas dire que ce père de sept grands enfants, chef de famille ou plutôt de <Maison>, soit devenu un solitaire. Dans ce bourg touristique, un petit hôtel où ses visiteurs peuvent passer la nuit, fait face à son domicile. Le portail est ouvert et l’on accède à la bâtisse par une petite côte. Ce n’est pas Schönbrunn, mais c’est confortable. L’archiduc vit là avec son épouse, aidé par deux secrétaires et deux employées de maison, beaucoup plus simplement qu’un ancien directeur d’usine retraité. Un jeune chauffeur mécanicien hongrois le seconde dans ses nombreux déplacements.

   J’ai parlé à ce jeune homme qui lui est visiblement très attaché. Il m’a assuré que <l’archiduc parle notre langue comme un Hongrois authentique, sans accent étranger et sans fautes, et avec des mots très beaux qu’on n’emploie plus tous les jours>. <Le hongrois, m’a dit Otto de Habsbourg, est ma deuxième langue maternelle. Je l’ai parlée depuis toujours. Les Hongrois me considèrent comme l’un des leurs et mes rapports avec eux ne pourraient être meilleurs. Je m’entends à merveille chez eux avec tous les partis politiques>.  Se sent-il plus hongrois qu’autrichien ? <Non, je me sens très proche de tous ces pays-là et je suis aussi croate puisque je possède les nationalités allemande, autrichienne, hongroise et croate. Et je suis également dévoué à tous ces pays>. Il m’avait dit un jour que Sandor Petôfi était son poète favori, ajoutant que la langue hongroise était la plus propre à son avis, à exprimer, la poésie lyrique. <On est parfois étonné que je l’aime, ajoutait-il, puisqu’il avait lutté contre les Habsbourg. C’est pourtant mon père qui m’avait appris à l’aimer. Il connaissait de nombreux poèmes de Petôfi par cœur. Si celui-ci avait vécu plus longtemps, il aurait apporté à son pays une œuvre immense, mais déjà, avec le peu d’années qu’il a vécues, il a apporté beaucoup à la littérature>.

   Blessé à travers ses parents par les putschs du premier après-guerre, puis sous le coup d’un mandat d’arrêt signé Hitler et pourchassé par les sicaires de la Gestapo, brocardé ensuite au cours du deuxième après-guerre par l’établissement socialiste d’Allemagne dont l’idéologie faisait obligatoirement de lui l’incarnation  de la mythique <réaction>, Habsbourg ne s’est jamais plaint des injustices qu’il a subies et des rebuffades qu’il a essuyées. Dans l’émigration, avant 1945, jeune homme encore, œuvrant en faveur des victimes de la dictature hitlérienne et défendant l’indépendance future de l’Autriche annexée par Hitler, le prince héritier avait fréquenté les responsables occidentaux et noué des liens avec nombre de personnalités. Après 1945, en Allemagne, il est intervenu dans les controverses européennes.

   Tout en restant en étroit contact avec le monde,  S.A.I. Otto de Habsbourg n’a jamais fréquenté la <jet set> européenne ni sa sous-variété munichoise, la <schicki micki>. On ne l’a jamais vu dans les hauts lieux que hantent ces noctambules et ces créatures dont la presse <people> fait sa pâture. Ce ne sont ni lui ni ses enfants que pourchassent les paparazzi. Il prononce des conférences et siège aux réunions de son Union Paneuropéenne. Des décennies durant, silhouette juvénile et alerte, sautant d’une langue à l’autre pour donner son avis, il a siégé dans les commissions de Strasbourg et de Bruxelles. Il s’est lancé dans les campagnes électorales du parti chrétien social bavarois CSU.

   Ce grand seigneur est parfaitement à son aise mêlé au commun des mortels, jouant le jeu de la démocratie, au sens où l’entendait Montaigne pour qui un <honnête homme> était un <homme mêlé>. Vis-à-vis de l’homme de la rue, Habsbourg a le don princier de l’écoute, avec cette attention vraie et sans condescendance née de sa conviction qu’un roi n’est que le premier serviteur de ses sujets, devenus entre-temps ses concitoyens.

   La haine que lui ont témoignée certains élus de la social-démocratie allemande (le SPD) relève entre autres de l’antagonisme atavique Nord-Sud en Allemagne. Après l’effondrement, en 1864, de l’Alliance prusso-austro-russe, forgée en 1815 par le chancelier viennois d’origine rhénane Clemens von Metternich, la Prusse de Bismarck avait écrasé l’Autriche des Habsbourg en 1866 à Königgrätz (Sadowa) et réduit la Bavière des Wittelsbach, apparentés aux Habsbourg, au statut de vassale. Ces tensions entre les anciens royaumes des Habsbourg et des Wittelsbach au Sud et les territoires des Hohenzollern au Nord, sont encore sous-jacentes dans un SPD plus enraciné dans le Nord protestant que dans le Sud catholique.

    Mais ces atavismes ne font-ils pas partie aux yeux d’Otto de Habsbourg du fardeau que chacun de nous doit porter ici-bas et qui a quelque chose à voir avec le poids de l’histoire ? Chacun, prince ou roturier, le déposera un jour devant le tribunal divin au terme d’une plus ou moins longue marche, telle est sa vision du monde. Le sentiment que tous les hommes sont égaux devant la loi divine ainsi que le sens de la relativité des choses d’ici-bas lui dictent sa conduite. Il tire de cette conviction chrétienne une joie et une confiance communicatives. Cet homme est extraordinairement positif. Tout le contraire de cette espèce grincheuse qu’on rencontre très fréquemment parmi les intellectuels allemands qui d’Heinrich Böll à Günter Grass sont (ou étaient) des virtuoses de l’autoaccusation et du dénigrement. Otto de Habsbourg est une personnalité stimulante, un créateur d’idées mobilisatrices. Souvent pince-sans-rire il m’a confié : <Je date d’une époque où le <stress> était inconnu. Le mot et la notion sont très nouveaux. Comme la notion de <frustration>>.  

   Les gens simples ont avec lui une relation émotionnelle. Le dévouement qu’ils lui témoignent, m’a frappé, tout comme l’accueil chaleureux que lui réservent des auditoires populaires. S’il est mieux accepté, en tant qu’homme, que bien des politiciens, c’est qu’une aura de neutralité l’entoure qui ne résulte pas seulement de son grand âge, mais de l’autorité sans autoritarisme qu’inspire sa personne, et de sa réputation de neutralité. Raison pour laquelle, Otto de Habsbourg a toujours veillé à se suffire à lui-même, à être autonome. Autonomie qu’il a préservée tout au long de sa vie, travaillant comme journaliste et conférencier dans l’après-guerre alors qu’il n’avait pas le sou, sans jamais quérir d’aumônes. Car pour être aimé, il faut être soi, c’est sa certitude.

    L’amour qu’on leur porte est la seule légitimité qui reste aux rois ou aux princes. De nos jours, les hommes et les femmes de la haute noblesse n’ont plus de pouvoir. La plupart ont été dépouillés de toute suprématie acquise par la naissance et dépossédés de leur fortune. Il ne leur reste que leur nom. Aussi n’ont-ils plus que jamais d’autre recours que de se faire aimer. Le terme <amour> peut paraître insolite, voire exotique, dans un contexte politique, et des esprits soi-disant progressistes dénonceront son emploi ici comme <naïf> ou <dangereux>. Certes, l’amour mal placé est une tentation dangereuse. Mais les antécédents familiaux et personnels d’Otto de Habsbourg donnent quelques garanties, c’est le moins qu’on puisse dire.

   En politique comme dans la vie, ce lien ne peut être fondé que sur la réciprocité, impliquant l’ouverture au dialogue et l’attention aux problèmes d’autrui. Or, ce sont les qualités qui m’ont le plus frappé chez Otto de Habsbourg.  Rappelons que telle était la relation que beaucoup de compagnons d’armes et conseillers des seigneurs du passé avaient avec leur suzerain et que c’était également la relation privilégiée exigée sous l’Ancien régime avec le roi et la reine.

   Au siècle des Lumières, on a instauré en France le régime du contrat social, à la manière de Jean-Jacques Rousseau. Ce type de relation juridique offre en principe une sécurité aux citoyens. Mais un contrat suffit-il pour asseoir le pouvoir politique, pour le légitimer ? Car ignorer des aspirations fondamentales d’ordre émotionnel relève de l’hypocrisie. On a vu Vienne transportée d’émotion lors des funérailles de Zita de Habsbourg, la mère de l’archiduc, le 1er avril 1989. Et les funérailles de Lady Di ainsi que celles d’Hannelore Kohl ont également fait verser des larmes à beaucoup de gens. En politique aussi,  le cœur a-t-il ses raisons que la raison ne connaît pas.

   Dialoguer avec l’Archiduc n’a pas suffi à faire de moi un monarchiste convaincu. Je m’en suis ouvert à mon interlocuteur, en lui expliquant que, comme à l’immense majorité des Français, j’ai assimilé les valeurs républicaines et que j’ai une dette envers l’école républicaine et laïque. L’esprit républicain n’est pas fondé sur l’amour et le dévouement, il se nourrit de raison et d’esprit critique, mais aussi de conformisme et d’uniformité. Au fur et à mesure que nous parlions, j’ai compris que l’instauration de la république a étiolé quelque peu la personnalité ancienne des Français alors que d’autres peuples à évolution continue étaient restés eux-mêmes, tout au moins jusqu’aux déchirements du XXème siècle. 1789 fut une césure, voire une cassure dans notre histoire. Nos écoles la décrivent comme généralement positive, mais elle fut également brutale, pas seulement à cause de la Terreur qui suivit, du massacre des chouans et de leurs familles en Vendée et des sanglantes guerres napoléoniennes. Mais parce que toute révolution détruit des acquis de civilisation.

   J’exposai donc à Monseigneur de Habsbourg qu’à mon avis, les Français avaient inventé la liberté individuelle, mais au prix de l’amputation d’une partie de leur identité séculaire à la différence de peuples qui avaient fait l’économie d’une révolution. Sans doute sont-ils infiniment mieux lotis que les Russes qui avaient perdu leur passé pour tomber dans l’esclavage stalinien.

    <La France, me répondit-il, s’est coupée sans doute d’un précieux héritage, ce qui explique peut-être que les Français seraient, dans leur inconscient, un peuple respectueux des traditions tout en étant des fervents de l’esprit libertaire. Cette notion de liberté qui est venue de France, doit évoluer dans un sens plus harmonieux et non pas unilatéral. On a trop concentré la liberté sur l’individu sans tenir compte des libertés des collectivités qui confèrent à un pays son harmonie intérieure. Mais le mot <amputation> me paraît trop fort. Ces valeurs mises entre parenthèses ne sont pas anéanties, elles remontent tôt ou tard à la surface>.

   Pour lui, l’amour sacré, aujourd’hui, s’est réfugié dans la religion, mais il pourrait au XXIème siècle resurgir dans la politique. André Malraux, me rappelle-t-il, disait que ce XXIème siècle serait religieux. Mais la religion elle-même n’impliquera pas un retour au passé, estime Habsbourg, la preuve, ce sont aujourd’hui souvent les grands savants qui croient en Dieu, alors qu’au XIXème siècle, le scientisme était l’ennemi juré de la religion. De même, le culte de l’histoire en tant que telle et tout retour excessif sur le passé, en un mot : les nostalgies, ne sont pas à recommander, car c’est le présent et l’avenir que nous devons maîtriser : <Si vous prenez le passé pour l’admirer et n’en rien changer, précise Otto de Habsbourg, vous vous faites gardien de cimetière. En revanche, vous en tirerez une grande force si c’est un point de départ pour l’avenir. Le passé est l’élément déterminant du présent. Certains Américains, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, savaient qu’on ne peut faire table rase du passé. Et c’est en fonction de ce passé là qu’ils ont traité l’Allemagne. Pourtant, l’Allemagne d’après-guerre a été aussi une innovation. Jamais les Allemands n’avaient connu une telle période de paix et de prospérité dans leur histoire>.

    Et de conclure que mon engagement républicain ne le dérangeait nullement, car il est avant tout <légitimiste>. Ce qui compte avant tout pour lui, c’est l’adhésion des peuples à leur gouvernement et la loyauté des élus envers leurs électeurs.

    Comme son ami Siméon II de Bulgarie qui a emporté la majorité des suffrages en juin 2001 à Sofia à la tête d’un parti républicain, le Mouvement national bulgare, Otto de Habsbourg n’est pas nécessairement en faveur du rétablissement de la monarchie en Autriche ou en Hongrie. Ce n’est pas la forme constitutionnelle d’un gouvernement qui importe à ses yeux, l’essentiel étant que les citoyens approuvent son existence. Le seul gouvernement illégitime est, d’après lui, celui qui règne par la force ou la terreur contre la volonté de ses sujets. République ou monarchie ? La question lui paraît secondaire pourvu qu’on ne vive pas sous la férule d’une dictature ou d’un pouvoir discrétionnaire. Venant d’un prince héritier, on comprend mal cette indifférence relative à l’idée monarchique. Mais la carrière politique qu’il a accomplie dans la république européenne n’est-elle pas la preuve qu’il a assimilé les leçons du XXème siècle ? Celle d’abord de la Première Guerre mondiale qui provoqua la chute de la Double monarchie habsbourgeoise et de l’Empire wilhelminien  et celle ensuite de la montée des dictatures qui s’insinuèrent dans ces vides et provoquèrent la Deuxième Guerre mondiale.

   Comment l’archiduc de Habsbourg aurait-il pu jouer en Hongrie le rôle qu’il a assumé après la chute du communisme et transmettre cette mission politique à son fils Georges, s’il avait voulu le rétablissement de la monarchie alors que les Hongrois lui offraient la présidence de leur république ? De l’extraordinaire leçon d’histoire et de politique qu’ont été pour moi ces conversations avec Otto de Habsbourg, j’ai retenu essentiellement qu’il existe, selon lui, une pensée politique au-delà des régimes et des partis – ou au-dessus d’eux. On serait tenté de parler dans son cas de <métapolitique> ou de <politique transcendantale>. Il domine l’époque parce qu’il n’a pas perdu le souvenir des origines et qu’il voit loin dans l’avenir. <Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va car il ne sait pas où il est. En ce sens, le passé est la rampe de lancement vers l’avenir>, est une de ses formules.

    Ses amis et relations sont de tous les pays et de toutes les confessions. Il ne rejette que les dictatures d’extrême droite ou d’extrême gauche. Les nazis avaient cherché à l’assassiner. Les communistes, eux, s’en sont pris à son Dieu en usurpant la place qui revenait à la religion et en instituant une sacralisation démoniaque du pouvoir. Cet homme sans préjugés a vécu de tels paradoxes dans son existence mouvementée que plus rien ne l’étonne. Ainsi a-t-il vu le dictateur cubain Batista faire preuve pendant la dernière Guerre mondiale d’une générosité dont la plupart des gouvernants démocratiques s’étaient avérés incapables. Ce sont de telles expériences qui ont dicté à Habsbourg de ne pas s’associer à la campagne contre son compatriote autrichien Jörg Haider. <La vérité n’est pas toujours telle que la majorité l’imagine>, dit-il. Par majorité il entend surtout l’opinion publique. Les majorités changent et les peuples changent d’avis.

   Au lieu de s’en remettre aux jugements préfabriqués des partis et chapelles, Otto de Habsbourg recommande à chacun de faire travailler sa jugeote et de ne pas se laisser embrigader. Si l’on cherche bien chez lui la quintessence de <l’idée impériale>, ce n’est donc pas dans une certaine conception des institutions politiques qu’on la trouvera, mais dans sa certitude que l’histoire est faite par des hommes. Il pense que les grandes individualités – et il en a rencontré beaucoup, de Truman et Eisenhower à De Gaulle, sans oublier Hindenburg et Roosevelt - jouent un rôle primordial dans les moments décisifs. Et il est vrai que le XXème siècle a été bouleversé par de grands tyrans mais aussi façonné par des grands démocrates qu’il a presque tous connus. Seulement, les grands échecs, eux aussi,  résultent souvent de petites erreurs des grands hommes.

    Raison pour laquelle, il est partisan de la durée et de la stabilité des pouvoirs légitimes alors que l’accélération du temps et de l’histoire, avec son cortège d’instabilité, de désorientation et de chaos, est le lot de notre époque. Comme je lui parlais  des remords des Français, <orphelins> d’avoir décapité successivement en 1793 Louis XVI et Marie-Antoinette, il me fit comprendre qu’il n’était plus question pour lui, malgré cela, de remettre en question la république : <Il faut faire avec ce qu’on a>, déclara-t-il lapidairement.  Plus question de revenir en arrière ni de changer de régime. Encore faut-il réaliser une synthèse minimale entre le passé et le présent  pour répondre à des besoins vitaux du citoyen et de l’Etat. Ainsi la forme du régime en Autriche ou Hongrie <n’est-elle plus, dit-il, matière à discussion dans ces pays>.  <On l’a bien vu en Hongrie où l’on a gravé la Sainte Couronne sur l’écusson de la République>. <Certaines personnes ont considéré cela comme illogique, rapporte Habsbourg.  Pas moi. La couronne de Hongrie représente la continuité de la nation>.

    Comme je lui rappelais que François Mitterrand avait dit un jour qu’<il fallait laisser du temps au temps>, la conversation dériva vers l’accélération de l’histoire et la hâte qui semble s’emparer de nos contemporains. On n’a pas cueilli longtemps après la fin de la guerre froide les fameux <dividendes de la paix>. En Bosnie, en 1991, la guerre a éclaté tout de suite, puis à l’automne 2001, ce fut l’embrasement général après l’attaque islamiste contre New York puis la riposte américaine contre le régime des Talibans en Afghanistan. <Nous avions imaginé que nous aurions maintenant de longues années de paix>, disait une dirigeante du parti vert allemand. Cela ne nous a pas été donné et d’aucuns annoncent aujourd’hui quinze années de guerre, d’une drôle de guerre. Raison de plus d’assurer la continuité de la politique, car, pour saisir les opportunités et mener à bien le travail de rétablissement de la paix, c’est une affaire de longue haleine. Certes, des fenêtres, des portes s’ouvrent par lesquelles il faut franchir vite avant qu’elles se referment. Encore faut-il que les choses aient préalablement mûri.

    Et le député de Habsbourg de s’affirmer <partisan du septennat présidentiel> pour <accorder à un chef d’Etat un temps suffisant pour asseoir son autorité>. Et d’ajouter qu’il ne fallait <surtout pas qu’une élection présidentielle coïncide avec une élection parlementaire> parce que <cela dérangeait l’équilibre intérieur des Etats>. Autant dire que la France qui a réduit à cinq ans le septennat et rapproche les présidentielles des législatives, ne prend pas ce chemin-là alors qu’elle aurait besoin de stabilité politique et d’une magistrature suprême respectée pour faire face aux désordres intérieurs et aux nouveaux risques internationaux. (JPP)

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Une famille au service de l’Europe

Entretien avec Otto de Habsbourg sur sa famille

   « Vous êtes le patriarche d’une très nombreuse famille. La dynastie des Habsbourg n’est pas morte. N’était-ce pas une façon aussi de travailler pour l’avenir ? Je sais que Karl signe ses lettres et documents <Karl Habsburg Lorraine>, car le <von>, la particule, lui est interdite en Autriche. Qu’il est très actif. Qu’il administre une Fondation pour la représentation des peuples non représentés dans l’Union Européenne ou aux Nations unies ».

« Oui, c’est un dossier très important qu’il a appris à gérer dans le cadre de sa vie de parlementaire. Son épouse se consacre beaucoup à la Fondation ARCH et contribue énormément à la reconstitution de la culture dans les pays qui ont souffert des entreprises de l’Union soviétique. Karl s’occupe des peuples tels les Tchétchènes qui ont encore besoin qu’on ne les oublie pas, de la même manière que moi, son père, je l’avais fait autrefois pour d’autres peuples qui sont aujourd’hui libres. Karl a un hobby dont il aurait pu faire un métier : l’aviation. Il a servi dans l’armée de l’air autrichienne, notamment lors des combats de Slovénie. Il patrouillait en avion le long de la frontière. Il a beaucoup volé et connaît tous les aérodromes d’Europe centrale. C’est un peu dans la famille. Deux de mes frères, Félix et Robert, ont passé leur brevet de pilote dans les années 1930 en Belgique ».

« Karl Habsbourg Lorraine, Charles comme votre père, pour les Français,  est donc l’héritier du trône. Et son fils aîné Zvonimir le sera après lui. En principe du moins. Si jamais les Habsbourg étaient réhabilités dans leurs droits, je suppose que ce serait sous la forme d’une <monarchie démocratique>. J’emploie ce terme à dessein de préférence à celui de <monarchie constitutionnelle>, sachant que vous n’aimez pas les constitutions ».

« Ce n’est ni à moi ni à lui qu’il appartiendra d’en décider. Il vit avec sa femme et ses trois enfants à Salzburg. Il a été parlementaire européen, mais on l’a radié de la liste du Parti populaire européen autrichien, l’ÖVP, parce qu’il ne voulait pas se plier aux exigences des <conseillers à la cour> de Vienne. En outre, il a été victime d’une campagne de presse féroce et totalement mensongère qu’il lui est difficile de combattre parce que la presse autrichienne est un monopole appartenant à des éléments qui font pratiquement la loi dans l’opinion publique. Il lui faut être extrêmement prudent en raison de la chasse que lui livre le cartel d’opinion formé d’un conglomérat de publications cléricales et socialistes. Mais cette situation s’est un peu améliorée ».

« J’ai entendu dire que votre famille avait protesté contre le mariage de votre fils Karl avec son épouse, la baronesse Francesca Thyssen-Bornemisza. Elle n’est pas de la plus haute noblesse. Est-ce exact ? »

« Malheureusement ces rumeurs sont exactes. J’ai rencontré une très forte opposition, précisément parmi mes frères et leurs enfants. Il y a eu aussi d’autres facteurs dont je vous parlerai mais que je ne voudrais pas étaler. La famille dans sa totalité n’était pas contre puisque le conseil de famille qui avait à en décider, s’est prononcé majoritairement pour ce mariage. En particulier la branche hongroise, donc la branche n° 4 de la famille, a été à cent pour cent de mon côté. Ils soutiennent aujourd’hui énergiquement mon fils Karl. Je ne voudrais ajouter qu’une chose : vous observerez que ceux qui ne sont pas revenus dans la patrie faisaient partie de ceux qui étaient contre moi tandis que ceux qui sont revenus sont tous de mon côté.

Peut-être ce mariage fut-il l’œuvre de la Providence ? Il y a dans la vie des coïncidences étranges. Karl et Francesca se sont connus sous les bombes à Karlovac, la <ville de Charles>, en Croatie, de surcroît dans le cadre d’une fondation des Habsbourg qui portait le nom de <l’Archiduc Charles>, comme mon fils. Charles ne s’occupait pas des réfugiés mais d’aide directe aux Croates assiégés tandis que Francesca animait une fondation qui se consacrait à la tradition artistique. Elle procédait au recensement des églises détruites en ex-Yougoslavie pour permettre leur restauration. De plus, elle a fondé une école d’artisans et de restaurateurs de monuments en Croatie pour que l’on puisse exécuter les travaux sur place ».

L’idylle entre Karl et Francesca n’est sans doute pas sans rappeler à Otto de Habsbourg la manière dont il avait connu sa propre épouse, parmi les réfugiés, dans les séquelles de la guerre. Le mariage de Karl et de Francesca fut célébré le 31 janvier 1993 par l’archevêque de Vienne, Mgr Hans Hermann Groer en présence de quelques 800 invités.

« Et la Hongrie ?, demandai-je. C’est dans ce pays que votre famille a toujours reçu le meilleur accueil. Un de vos deux fils s’est installé en Autriche et l’autre en Hongrie. Ce n’est certainement pas le fait du hasard ».

« J’ai transmis mon travail en Hongrie à mon fils Georges, György en hongrois, qui a été le dernier de mes enfants à se marier. Il est ambassadeur pour les affaires hongroises auprès de l’Union Européenne. Ce n’est pas un professionnel de la diplomatie. Il est en même temps l’un des directeurs de la télévision privée hongroise, en fait du groupe le plus important de ce secteur. Il considère à présent le hongrois comme sa langue maternelle. Il a une bonne expérience professionnelle. Il a travaillé un certain temps à la deuxième chaîne de télévision allemande ZDF et à la télévision arabe à Oman. C’est là qu’il s’est formé avant de se lancer dans la télévision hongroise. Il réside à Soskut près de Budapest ». 

« Et vos autres enfants ? »

« Je tiens à préciser tout d’abord que c’est surtout ma femme qui s’est occupée de leur éducation. De façon admirable d’ailleurs et je ne lui en serai jamais assez reconnaissant, car, sans elle, je n’aurais jamais pu réaliser ce que j’ai fait. Même aujourd’hui, elle me décharge de nombreuses tâches. Néanmoins, j’ai toujours essayé d’être autant que possible avec mes enfants, en tout cas pendant les vacances. Par ailleurs c’est ma femme qui a déniché la maison de Pöcking en Bavière dans laquelle nous habitons depuis 1954. Après mon mariage, je voulais que mes enfants vivent près de l’Autriche et surtout dans un environnement culturel qui lui ressemble. Ma femme aimait cette région.

Maintenant, pour répondre à votre question, ma fille aînée Andréa est mariée au comte Neipperg. Elle a cinq enfants. Elle a en charge la cohésion de la famille et aussi les affaires familiales. Son mari et elle sont les plus gros producteurs de vin de Bade-Wurtemberg et ils ont également des intérêts dans les vins de Bordeaux. Ma fille Monika a quatre enfants. Elle vit à Balaguer en Catalogne et porte à présent le titre espagnol de Duchesse de Santangelo. Son mari est le Duc de Santangelo. Ils sont agriculteurs, mais Monika est également très active dans diverses organisations sociales de Catalogne. Nombre d’entre elles sont des organismes sociaux de l’agriculture organisés en coopératives. Les enfants d’Andréa comme ceux de Monika sont encore jeunes et n’ont donc pas encore de profession. Mais nombre d’entre suivront les traces de leurs parents. Ma fille Michaela a trois enfants et vit en Espagne. Elle a accompli une formation de photographe mais elle n’exerce plus cette profession. Ma fille Gabriela est sculpteur. (1) Elle a trois enfants, elle aussi, qui vivent en Bavière et qui sont souvent chez moi. Parmi eux, son fils Severin qui a accompli une formation d’officier dans la marine allemande, et deux filles plus jeunes, Lioba et Alena. Gabriela fait vivre sa famille avec son travail de sculpture qui occupe l’essentiel de son temps. Et puis il y a Walburga qui s’était distinguée, comme je vous l’ai dit, lors du pique-nique de Sopron qui déclencha l’ouverture du rideau de fer en Europe.

Avec son mari, en Suède, elle se consacre à l’agriculture. Elle a un fils encore jeune. Elle est restée très active politiquement dans le cadre du parti Moderata suédois dont elle a été candidate aux élections européennes, mais sur une place de la liste qui lui garantissait de ne pas être élue parce que son fils était à l’époque encore trop petit. Elle est en outre députée du parlement régional et fait partie de la Commission de politique sociale. En Suède, elle joue, je crois, un rôle assez important. Elle participe à de nombreuses réunions électorales en Europe du Nord ».     

L’Archiduc m’explique alors que la table sur laquelle nous travaillons et qui ressemble à un puzzle de marqueterie, est une composition d’échantillons de toutes les essences d’arbres d’Europe. C’est une invention de Walburga et de Gabriela, l’artiste de la famille, un cadeau d’anniversaire à leur père. En tout cas, ce n’est pas une table ronde comme dans la légende du roi Arthur.

« Walburga, reprend-il, continuera à s’engager dans la politique européenne et, j’en suis certain, avec succès. Elle sera, je le crois, comme je suis. Pour elle la vie politique cessera à sa mort physique ».

« Voilà, conclut-il, c’est à peu près tout. Et d’ajouter que ses enfants parlent tous au moins quatre langues européennes et qu’il espère qu’il en sera de même pour ses petits-enfants ».

« On a dit, précise-t-il encore, que je les avais obligés à changer de langue toutes les deux heures. C’est exagéré. Mais tous les jours, oui… J’ai toujours veillé, ajoute-t-il, à ce que mes enfants apprennent les langues difficiles avant les faciles. Ma méthode a été couronnée de succès. L’anglais est venu en dernier, étant une des langues les plus faciles à étudier et compte tenu du fait que l’homme est paresseux par nature. Qui apprend en premier l’anglais s’en tient souvent à cette langue. Avec quatre langues on peut se débrouiller partout ».

« Votre vie l’a démontré ! »

« Certes, car les langues sont une ouverture au monde et à d’autres cultures, un élargissement de la personnalité. C’est ce que nous permet l’Europe. Notre plurilinguisme est un atout. A mon âge, on sait qu’il y a dans la vie deux capitaux précieux : la langue et le temps, le parler et la durée. Chaque langue que vous apprenez vous enrichit et vous facilite l’apprentissage de langues additionnelles. La multiplicité linguistique vous donne une flexibilité de l’esprit qui sera de plus en plus indispensable dans un monde qui se resserre. Nous autres, Européens, sommes souvent de bons commerçants parce que nous arrivons à penser comme les autres. Ce n’est pas le cas dans les pays unilingues ».

L’allusion à la Grande-Bretagne et surtout aux Etats-Unis est claire, les anglophones n’apprenant guère de langues étrangères puisque leur langue est parlée presque partout dans le monde. Otto de Habsbourg a toujours été un ardent défenseur du français qu’il parle couramment. Aux côtés de Mario Soares, de Siméon de Saxe-Cobourg, de Bronislaw Geremek, du président Abdou Diouf et d’autres personnalités, il a signé le manifeste lancé par Maurice Druon pour que le français soit la langue du droit européen « Le français, dit-il,  n’est-il pas la langue du Code civil ? ».

De son mariage, Otto de Habsbourg parle « comme d’un conte de fées. Qui n’a jamais cessé. J’avais grandi avec sept frères et sœurs, nous étions donc huit enfants dans la famille, et, avec mon épouse, nous avons eu sept enfants, cinq filles et deux fils. Je pense que les familles nombreuses sont une bonne chose pour les enfants comme pour le pays ».

Prince d’Europe voudra-t-il un jour prendre un repos bien mérité ? N’est-il pas hanté par Schönbrunn et l’empire où il avait passé les premières années de sa vie ?  Le 2 avril 1989, sa mère, l’impératrice Zita, a eu droit, à Vienne, à des obsèques presque nationales. Elle a été inhumée dans la capitale autrichienne dans la Crypte des Capucins aux côtés de Marie-Thérèse d’Autriche et de François-Joseph. Après la cérémonie, cent mille Autrichiens criaient dans  la cathédrale Saint Stéphane et sur son parvis : <Vive le roi>. Après le requiem, devant les membres du gouvernement républicain et les leaders de tous les partis, la foule a entonné l’hymne impérial autrichien .

    Croyez-vous, lui dis-je, la restauration de la royauté possible en Autriche et en Hongrie ?

« Ce n’est pas la question que je me pose tous les soirs avant de m’endormir. Ce qui m’a préoccupé au cours des dernières quinze années et même avant, c’était d’accueillir l’Europe de l’Est dans l’Union Européenne pour bâtir ensemble une communauté politique. Ceux qui vivront après nous verront la suite ».

N’aimeriez-vous pas finir vos jours en Autriche ?, insistai-je pour finir, en lui demandant le secret de sa longévité et de sa santé.

« Permettez-moi de ne pas répondre. Premièrement, je n’envisage pas encore la fin de mes jours. Deuxièmement, je n’ai pas l’impression d’avoir pris ma retraite. Je resterai actif aussi longtemps que Dieu me donnera force et vie.

Je ne peux que vous féliciter d’être débordé de travail comme je le suis moi-même. C’est utile et c’est bon pour la santé. Comme vous êtes quelqu’un qui me ressemble par le style de vie, je suis certain que vous ferez la même expérience. On me demande souvent comment à l’âge de 93 ans, je me permets encore beaucoup de choses et semble ignorer mon âge. Cela tient à ce que j’ai, toute ma vie, été obligé de penser à l’avenir au lieu de penser à ma vie quotidienne ou au passé, sauf pour ces éléments du passé qui se situaient dans une perspective d’avenir ».

                                                                           Entretien avec Jean-Paul Picaper en 2007

(1) Entre-temps, Gabriela von Habsburg a érigé à Tiflis avec ses étudiants le mémorial de l'indépendance de la Géorgie où elle enseignait l'histoire de l'art. Elle est maintenant ambassadrice à Berlin de ce pays menacé.

 

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Que sont les grands hommes devenus ?

Un dialogue entre Otto de Habsbourg et Jean-Paul Picaper (2005-2006)

 

« Vous disiez qu’il n’y a plus de grands hommes susceptibles d’indiquer dans quelle direction il faut aller et de galvaniser la population. Pourquoi n’y a-t-il plus de personnalités phares ? »

 

« Il faut malheureusement constater que les grands hommes émergent quand les nations et les peuples sont en danger mortel. Ce sont les grandes crises et hélas ! les guerres qui les font surgir. Que serait devenu Winston Churchill si Hitler n’avait pas commencé la guerre ? Un homme à coup sûr qui aurait eu une grande influence sur la politique britannique parce que c’était un brillant orateur, mais cela n’aurait pas été plus loin. Le Général De Gaulle n’aurait jamais été ce qu’il est devenu sans la guerre. Et cela vaut pour d’autres aussi. Y compris après la guerre. Adenauer était à coup sûr une personnalité grandiose, mais sans la guerre il serait resté bourgmestre de Cologne ou quelque chose de ce genre ».

 

« Vos propos me rappellent un  discours que j’avais entendu prononcer par l’ancien chancelier Helmut Schmidt le 24 mai 1992, lors de la remise d’un prix à l’ancien ministre américain des Affaires étrangères, Henry Kissinger. Cela se passait dans la grande salle du célèbre hôtel Atlantic de Hambourg devant 400 invités de marque. Schmidt connaissait Kissinger de longue date. Il avait fait sa connaissance en 1955 à l’Université de Harvard où celui-ci enseignait. Aussi avait-il été chargé de prononcer l’allocution qui célébrerait les mérites de l’Américain. L’occasion était trop belle pour l’ancien chancelier qui a toujours été un esprit caustique et acerbe, de distribuer quelques horions. Il déclara qu’il avait un point commun avec le récipiendaire du prix : ils étaient déçus tous deux de vivre dans un monde peuplé de dirigeants politiques de plus en plus médiocres. « Les classes politiques des Etats-Unis et d’Europe, déclara Schmidt, on perdu en qualité, en grandeur de vues et en courage »  ».

 

« Je suis assez d’accord avec ce point de vue. A condition que celui qui parle ne se considère pas lui-même comme un personnage hors du commun. Les personnalités qui ont facilité l’ascension d’Hitler par leur politique d’apaisement avant la Deuxième Guerre mondiale n’étaient pas à la hauteur elles non plus et je crains que nous ne soyons retombés dans une situation qui rappelle cette période tant en matière d’économie que de politique. En Allemagne, le culte de la médiocrité et du profil bas est devenu une seconde nature parce qu’on s’imagine qu’un Hitler pourrait à nouveau sortir du bois. Aussi dès qu’une personnalité émerge, tout le monde se ligue de suite contre elle pour la faire rentrer dans le rang ».

 

« Personnellement, je ne crois guère au mythe de l’homme providentiel qui apparaîtra tout à coup, inspiré par quelque divinité, propulsé par quelque obscure intuition et qui libèrera son peuple de ses chaînes. C’était le mythe Arafat en Palestine, le mythe Milosevitch en Yougoslavie. Avant eux Ataturk et Ghandi, mais aussi Staline et Mao, et Mussolini, Franco et Hitler. Hitler lui-même se considérait comme investi d’une mission, comme le concurrent moderne de Jésus-Christ et nombreux furent ceux qui le suivirent dans ce sens. On n’est plus assez crédule chez nous pour diviniser ainsi des hommes.

 

« Ce n’est pas de ce genre de grand homme que je parle que je parle. Dieu nous en garde ! Comme on ne sait plus guère faire la différence entre la démagogie et la vérité, c’est clair que ce danger de voir des meneurs entraîner leur peuple à sa perte n’est pas négligeable, comme le joueur de flûte de Hammeln qui entraîna à suite les enfants de la ville. Reste que l’histoire ne se répète pas copie conforme et que ce dictateur ne serait peut-être de nos jours ni nazi, ni communiste. Il serait différent. C’est pourquoi il est nécessaire d’enseigner l’histoire aux jeunes générations, à condition toutefois de ne pas les prémunir contre les dangers d’hier, mais contre ceux de demain. Les dangers restent les mêmes, l’oppression, le massacre, le crime et le vol. Mais les voies pour y arriver changent. Mais quand je dis « grand homme », je parle des vrais hommes d’Etat qui se vouent au service du bien public. Il y a encore des politiciens, mais il n’y a plus d’hommes d’Etat parce qu’on ne veut plus d’eux. En général, on se hâte de les envoyer à la retraite.

Je n’avais pas beaucoup d’atomes crochus avec Willy Brandt, mais c’était un personnage, il était auréolé d’un passé de résistant antinazi, il avait eu quelques gestes spectaculaires comme sa génuflexion devant le monument du ghetto de Varsovie. Le numéro deux de son propre parti, ce personnage louche qui s’appelait Herbert Wehner, s’est débarrassé de lui en prenant prétexte d’un espion qui s’était introduit dans son entourage. Voyez la façon dont Helmut Schmidt a été remercié lui aussi par son propre parti parce qu’il avait osé dire que l’Union soviétique s’apprêtait à s’assujettir l’Europe occidentale en braquant sur elle des euromissiles. Oskar Lafontaine avait pris la tête de cette révolte de palais. Des deuxièmes violons de son parti, Rita Süssmuth et Heiner Geissler, ont tenté aussi d’abattre Helmut Kohl, en 1987, puis en 1989. Heureusement, il est resté chancelier, sans quoi l’Allemagne n’aurait pas obtenu sa réunification. Entre les calculs à courtes vues et l’histoire, Kohl a choisi la seconde. En invoquant une vague histoire de « caisses noires », son successeur Schröder et quelques deuxièmes couteaux de son parti se sont empressés de ternir le blason de celui qui avait fait appel à Reagan pour neutraliser les missiles soviétiques et réalisé la réunification avec Bush senior et Gorbatchev. A posteriori aussi, il ne faut pas qu’il y ait des grands hommes envers lesquels les peuples puissent être reconnaissants. Toute tête qui dépasse la moyenne, doit être coupée ».

 

« En France aussi, il existe une tradition du nivellement vers le bas. C’était la règle sous la IIIème et la IVème République. On avait même érigé cela en institution puisque  le rôle du président de la République se limitait à l’époque, comme on disait, à « inaugurer des chrysanthèmes ». Clemenceau, le « Père de la Victoire » n’avait pas pu devenir président de la République après la Première Guerre mondiale et De Gaulle, le symbole de la Libération, dut se retirer rapidement du pouvoir après la Seconde Guerre. En Grande-Bretagne aussi, Churchill, sauveur de sa patrie, fut remplacé par des personnages plus ternes. En France, ce n’est qu’avec la Vème République qu’on a rendu du lustre à la fonction présidentielle ».

 

« La Vème République a restauré un peu de monarchie tout en étant républicaine. Peut-être est-ce regrettable que Chirac ait contribué à ramener le mandat présidentiel de sept à cinq ans, car cette courte période le dénature et accroît le risque d’instabilité qui est aussi une faiblesse de nos systèmes politiques».

 

« Les deux derniers siècles ont vécu une évolution vers un pouvoir de plus en plus anonyme, de plus en plus gris, comme l’a diagnostiqué le grand sociologue allemand Max Weber en distinguant entre trois formes de pouvoir légitime que les politologues connaissent bien : la pouvoir traditionnel, le pouvoir charismatique et le pouvoir légal et rationnel. L’Ancien Régime français et certainement la monarchie autrichienne jusqu’à François Josef relevaient du pouvoir traditionnel fondé sur la coutume et l’hérédité. Avec les deux Napoléons, le pouvoir charismatique apparaît. Puis la République refondée depuis la fin du XIXème siècle en France, après 1918 en Allemagne et en Autriche se manifeste par l’apparition d’une classe politique renouvelable et d’une bureaucratie anonyme. Alors que les deux premiers systèmes faisaient appel à la fidélité et à l’identification à la personne du chef, du leader, le troisième fait de l’Etat un « lieu neutre », quelqu’un a dit un « lieu vide » ».

 

« Le fait est qu’il est difficile dans un tel lieu qu’une grande personnalité émerge. Il faut pour qu’un grand homme surgisse qu’il y ait une décision grave à prendre engageant globalement l’avenir. Si vous voulez, le grand homme est « l’homme qu’il faut à l’endroit qu’il faut ». Au moment crucial, entre la politique et le destin, il choisit le destin. En attendant, il doit rester « dans la réserve de la république ».

S’il n’est plus là quand le destin frappe, alors il aura manqué son entrée dans l’histoire ».

 

« Bien entendu tout le monde pense au discours de De Gaulle du 18 juin 1940 ou à décembre 1989 quand Helmut Kohl concocta avec quelques conseillers son plan de confédération allemande sans consulter ses alliés qui l’auraient retenu par les basques de son manteau. L’Antiquité avait connu le culte des grands hommes et aussi leur démonisation. D’après Jacques Julliard qui a écrit un excellent livre interview sur ce sujet , c’est au XVIIIème siècle que s’est instauré le culte des grands hommes. L’Académie français avait mis le sujet au concours pour la première fois en 1758.  En France, ils ont leur temple, le Panthéon. Tout le monde se souvient de l’oraison funèbre d’André Malraux dédiée à Jean Moulin le chef de la Résistance tué par la Gestapo. Trente-deux ans plus tard Malraux lui-même fut admis à cette « Ecole Normale des morts ». Est-ce à dire que les vrais grands hommes sont des morts ? ».

 

« C’est vrai qu’il est plus facile de vouer un culte aux morts qu’aux vivants. On sait que les premiers au moins n’en abuseront plus. Bien qu’ils aient encore des opinions politiques. Votre auteur, Julliard, a écrit que le Panthéon était le club des morts de gauche, comme l’Académie était celui des Immortels de droite ».

 

Quelles sont les qualités des grands hommes ? ».

 

    « Tout d’abord le courage. Je pense aussi au courage d’aller à contre courant. Seulement, dès que quelqu’un, sous nos latitudes, lance une idée juste et brillante, une idée qui pourrait être le point de départ d’un retour à la vérité, même si c’est une évidence, il est conspué, hué, ramené dans le rang. Cela avait commencé à l’époque de la Guerre froide quand tout homme politique qui osait dire la vérité sur les régimes communistes, était traité d’anticommuniste viscéral ou de psychopathe atteint d’« espionnite ». Rappelez-vous le tollé soulevé par Helmut Kohl quand le chancelier au cours d’une campagne électorale, en 1987, avait comparé la RDA avec ses barbelés et ses miradors à un « camp de concentration ». Quand on a appris la vérité sur ce régime, après 1989, on a compris que la réalité était encore pire, mais cela a été vite gommé. Rappelez-vous ce qui s’est passé quand le numéro deux de la CDU, Friedrich Merz, osa dire que en 2002 que les immigrés devaient s’adapter à la « culture dominante » du pays dont ils étaient les hôtes ou tout au moins la respecter. Il fut presque traité de fasciste, de xénophobe. Ce fut une levée de boucliers contre lui à cette époque où l’on prônait la société « multiculturelle ». On est bien revenu entre-temps du « multiculturel », depuis l’échec sanglant de la coexistence entre cultures antagonistes en Hollande au début de 2005, depuis les émeutes des banlieues en France à la fin de la même année.

Quand je parle de personnalités hors du commun, je pense simplement  des grands hommes, qui gardent leur sang-froid et leur sens des responsabilités dans les moments difficiles, d’hommes à la hauteur des problèmes du moment et dénués d’ambitions personnelles. Konrad Adenauer, Ludwig Erhard, Helmut Schmidt, Helmut Kohl et bien des gens qui les entouraient avaient mis toute leur énergie au service de l’Etat et des citoyens. Je pense que ce fut le cas en France après Charles De Gaulle, de George Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing et peut-être même d’Edouard Balladur, des hommes, en tout cas, d’une grande intelligence. Le mot « servir » signifiait encore quelque chose pour eux. Avec l’équipe de Schröder, Lafontaine et Fischer qui avait pris le pouvoir en 1998 en Allemagne, avec les Henri Emmanuelli, François Hollande, Ségolène Royal et autres José Bové qui rêvent de le conquérir en France, vous avez tout le contraire. Ce sont des gens mus par le désir de se mettre en scène et visiblement incapables de saisir les phénomènes dans toute leur ampleur et leur profondeur ». Seulement, en France, peut-être grâce à la formation que dispensent les Grandes Ecoles, il y a encore des gens qui ont le sens de l’Etat et de l’intérêt public ».

 

« C’est assez vrai. Lors d’une interview au début de 1998 quand Gerhardt Schröder me parlait encore, il m’avait dit que l’époque des « grands gestes et symboles historiques était terminée, qu’on allait se contenter de gérer le quotidien ». Sans doute était-il préoccupé aussi par l’ombre qu’allait lui faire Helmut Kohl, le père de la réunification allemande, un moment sublime dans l’histoire de l’Allemagne qui restera toujours attaché au nom de Kohl. Au demeurant, le ministre français des Affaires étrangères, le socialistes Hubert Védrine, avait dit quelque chose d’approchant à propos de la fin des grands gestes. Or, il s’est avéré, notamment lors de la commémoration du Traité de l’Elysée en janvier 2003 quand le Bundestag a été invité à Versailles, puis lors d’une invitation des gouvernants et députés allemands à Versailles en janvier 2006 que la relation franco-allemande ne pouvait se passer d’actes solennels et symboliques. La politique a besoin d’un minimum de grandeur et de sacré ».

 

« Autre chose : On dit que les politiciens sont vénaux, qu’ils votent régulièrement l’augmentation de leurs indemnités parlementaires. Les journaux à grand tirage regorgent de scandales de pots de vin ».

 

« Leur métier impose des frais considérables, secrétariat, déplacements, et des indemnités suffisantes les mettent à l’abri de la corruption. Elles ne sont pas au demeurant si élevées qu’on le croit. Mais ce qui est plus fréquent et plus grave aujourd’hui, c’est la corruption médiatique. La télévision est devenue une « star academy ». Autrefois, on invitait les gens célèbres à la télévision. Aujourd’hui, la télévision invite des inconnus pour en faire des célébrités. Il est évident que l’aptitude à crever le petit écran est devenue un brevet de capacité politique Certains sont prêts à tout pour paraître dans les médias parce qu’ils savent que leur réélection ou leur place sur une liste de leur parti dépendra de leur notoriété ».

 

« Ce fut certainement le cas de membres de l’équipe qui a dirigé l’Allemagne fédérale de 1998 à 2005. N’a-t-on pas appelé Gerhard Schröder « le chancelier des médias » ? Cet homme était un magicien du « paraître ». J’espère que celle qui lui a succédé est davantage portée à « l’être » qu’au « paraître ». C’est en tout cas l’impression qu’elle dégage. Conformément à leur aura médiatique, Schröder et Fischer étaient des machines à gagner des élections, parce que les campagnes sont médiatisées, mais ils étaient incapables de gérer un pays, comme ils l’ont montré par la suite.

     Quant à l’appât de l’argent, il est le prolongement naturel de ce système (de tous les médias la télévision est celui qui paye le mieux). On a vu Schröder après sa défaite en 2005 se tourner immédiatement vers quelques Pactoles dont nous reparlerons. Il y avait donc une corrélation entre le côté médiatique du personnage et son goût de l’argent. Pas étonnant chez un orphelin de père qui avait passé son enfance dans l’humiliation et la misère, mais cela n’explique pas tout ».

 

« Savez-vous qu’Adam Smith, qui a le premier esquissé une théorie de la richesse, avait écrit quinze ans auparavant une « Théorie des sentiments moraux ». Il avait très bien perçu le risque de rapetissement de l’homme par l’argent. Dans ce livre, il décrit les dérives qu’entraîne l’appât du gain : « Tels sont les inconvénients d’un esprit commercial. Les intelligences se rétrécissent, l’élévation d’esprit devient impossible. L’instruction est méprisée ou du moins négligée, et il s’en faut de peu que l’esprit d’héroïsme ne s’éteigne tout à fait. Il importerait hautement de réfléchir à ces défauts ».

 

« Parlant des médias, je pense à un homme politique français qui joue un rôle vraiment destructeur dans l’actuelle majorité, le président de l’UDF, qui croit jouer la mouche du coche et n’a pas compris qu’il n’a aucune chance de devenir président de la République. Son score aux dernières présidentielles aurait pourtant dû calmer son appétit. Mais, dès qu’une caméra est postée quelque part, il a son mot à dire. Lui, ce n’est certainement pas l’argent qui le motive, pourtant c’est un Européen convaincu et c’est regrettable qu’il ait pris le mauvais chemin ».

 

« Oui, beaucoup trop sont avides de « passer à la télévision », ne sachant pas qu’une telle gloire « passe » elle aussi très vite. De ce fait, les vedettes de la télévision, les animateurs, les meneurs de jeu, jouissent d’un pouvoir considérable. Ils peuvent faire et défaire une carrière politique. N’est-ce pas un pouvoir excessif ? Ils n’ont pas été élus. Qui contrôle leur monopole ? Toujours est-il qu’après la crise engendrée par l’échec de la constitution européenne, le grand homme ou la grande dame capable de trancher ce nœud gordien ne s’est pas manifesté ».

 

 « Un sondage a été publié en mars 2005 en Allemagne, d’après lequel deux personnes sur trois ne font plus confiance aux hommes politiques. On les juge incapables de régler les problèmes. A quoi cela tient-il ? »

  

« Il y a cette impuissance des hommes politiques et des gouvernements à agir sur le réel. Les citoyens sont déçus parce que la politique ne parvient pas à résoudre bien des problèmes qui se posent à eux. Cette impression d’impuissance du politique sur un grand nombre de situations tient à ce que l’essentiel, de nos jours, à l’époque de la mondialisation des processus économiques, se règle au-delà des frontières nationales. Comme on l’imagine souvent, le point de départ est au niveau européen. C’est vrai, 60% des décisions économiques et financières sont arrêtées à Bruxelles. Mais, en réalité, l’Europe réagit de plus en plus aux grands courants mondiaux. Ainsi les gouvernements et les grandes entreprises nationales n’ont-elles plus d’emprise sur les flux internationaux de capitaux. Les « equity fonds » achètent des entreprises pour les revendre au bout des quelques années quand ils en ont extrait la substance. Il y a donc une contradiction entre ce que chacun attend de la politique et la perte d’influence de la politique nationale sur le cours des évènements. Il faudrait dire clairement aux citoyens quels sont les facteurs sur lesquels leurs gouvernements peuvent encore agir et ceux qui dépendent de processus internationaux et contre lesquels on ne peut que se prémunir par des mesures prophylactiques ».

 

     « Mais qui le fera ? Je pense que ce qui distingue les vrais politiques des démagogues, c’est que les premiers ne font pas des promesses mirifiques. Je me classe parmi les fervents de la chancelière allemande Angela Merkel sur laquelle j’ai écrit un livre à l’automne 2005. Nul ne peut dire encore si elle sera un jour une personnalité dont on dira autant de bien que de Maggie Thatcher. Toujours est-il qu’elle n’est pas du genre à promettre monts et merveilles. Son plus ardent désir semble être de faire ce qu’elle dit et de dire ce qu’elle fait, même si cela ne plaît pas à tout le monde »

 

   « La minceur de ses promesses électorales au cours de sa campagne électorale de l’été 2005, assortie de l’annonce de quelques désagréments, avait d’ailleurs failli lui coûter son élection alors que ses adversaires Schröder et Fischer dépeignaient à nouveau le paradis sur terre aux électeurs et leur cachaient le marasme dans lequel ils avaient enfoncé l’Allemagne ».

 

« Tout se passe encore comme si beaucoup d’électeurs demandaient aux politiciens : « Faites-nous rêver ». Je me souviens d’une conversation que j’avais eue avec Mme Merkel au cours de l’été 2994, alors qu’elle était encore loin d’être élue chancelière. Elle m’avait dit que la politique n’était pas là pour « faire rêver » les gens.

« Sa vocation, me disait-elle, consiste plutôt à ramener à de plus justes proportions l’impression de toute-puissance qu’elle dégageait jusqu’ici et à dire, de la façon la plus claire possible, ce qu’elle sait faire et ce qu’elle ne sait pas faire ». « Il faut aussi, ajoutait-elle, dire aux gens dans quel délai on peut faire les choses. Il faut leur expliquer le temps que prendra la mise en œuvre d’une mesure. Ils faut qu’ils sachent à partir de quand ils pourront profiter des résultats d’une réforme… ».

   Sur quoi, elle me raconta une anecdote. Lors d’un meeting, une femme était venue à elle et lui avait dit : « Les politiciens sont tous des nuls, et jamais je ne désignerai l’un d’entre eux comme modèle à mes enfants ». Elle avait répliqué à cette dame que son but n’était certainement pas de servir de modèle à ses enfants, que telle n’était pas son intention. Alors son interlocutrice lui demanda : « Mais alors, qui choisir comme modèle pour les jeunes ? ». Mme Merkel lui répondit « Si vous n’avez personne dans votre entourage, parmi les membres de votre famille ou parmi vos amis que vous puissiez citer en exemple à vos enfants, je n’y peux vraiment rien ! Ce qui est sûr, en tout cas, c’est ce n’est pas à moi, en tant que femme politique, de servir de modèle à vos gosses : çà, c’est votre travail ! ».

Toujours d’après Angela Merkel, cette bonne dame serait venue à elle pour la remercier quand elle sortit de la salle de réunion ».

 

« Je suis persuadé comme elle que la famille, les parents bien entendu, mais aussi les grands-parents ou des oncles et des tantes, l’entourage immédiat de la famille aussi, peuvent fournir modèles aux jeunes et les munir de préceptes qui les aideront à se guider dans la vie. Mais vous posez-là, avec cette anecdote, le problème de la définition de la politique. Que peut et que doit faire la politique ? Quel est le minimum qu’on puisse attendre d’elle ? Et quel est le maximum qu’elle ne doit pas outrepasser sous peine d’abus de pouvoir et de viol des consciences? Il ne faut pas que les politiciens s’effacent totalement et je pense que Mme Merkel a fait preuve d’un excès de modestie. Tout porte à croire qu’après son élection dont elles et ils doutaient, beaucoup de femmes, beaucoup d’Allemands de l’Est aujourd’hui, se reconnaissent en elle et se décomplexent. Elle leur a donné du courage rien que par sa réussite. Ces femmes et ces hommes sont prêts à la soutenir et à la suivre si du moins on ne continue pas à dénigrer tout ce qu’elle fait.

Je pense aussi que Dominique de Villepin avait réussi, au cours de l’été 2005, alors qu’il avait démarré sous de mauvais auspices, à se tailler un succès d’estime dans l’opinion publique, en parlant un langage clair, avec des gestes simples qu’on n’avait pas attendus de lui. Il n’était au départ que le dauphin présumé d’un Chirac plombé par sa défaite au référendum. S’attaquer au chômage des jeunes en créant le Contrat première embauche qui a soulevé contre lui les syndicats et la frange estudiantine politisée, était aussi un acte de courage. A-t-il mesuré ce qu’il risquait ? A-t-il négligé de lire les sondages et de consulter les partenaires sociaux ? Peut-être, mais c’était une mesure susceptible de remédier au grand drame de la France actuelle qu’est le chômage des jeunes. Il y avait quelque chose de sympathique dans cette allusion au premier travail de la vie. Nous en sommes tous passés par là avec notre élan juvénile, cherchant à faire de notre mieux. Je pense qu’une partie des Français et des jeunes Français, même si c’est une minorité… »

 

« ..une majorité silencieuse… »

 

 « … une partie d’entre eux admire sa ténacité et son courage face à la rue déchaînée ».

 

« Avec Villepin, on a vu en l’occurrence un homme politique mettre sa carrière en jeu en refusant de céder. Il a été qualifié d’entêté, d’inflexible, de rigide. Mais il ne s’est pas démis. Jusqu’alors toutes les grandes décisions réformatrices des gouvernements français avaient dû céder à la pression de la rue. Pour la première fois quelqu’un comprenait qu’un autre système, populiste et chaotique, était en train de se substituer à la démocratie représentative et qu’il convenait de rétablir coûte que coûte l’autorité de cette dernière. Je crois vraiment que c’est ce qui a motivé Villepin, en dehors du fait que s’il cédait, c’en était fait de ses fonctions de Premier ministre présidentiable ».

 

« Appelez-la obstination si vous voulez, mais cette ténacité dans l’adversité n’est pas antipathique. Deux choses sont essentielles pour restaurer la confiance entre la politique et le peuple. L’homme politique doit rester proche du peuple. Un candidat à une élection qui n’accepte pas de faire le tour des bistros, n’est pas fait pour la politique. J’ai connu un de mes collègues qui disait qu’il fallait « parler aux gens de leur devant de porte ». Les électeurs demandent à leur candidat, selon lui, « parlez moi de moi, il n’y a que cela qui m’intéresse ». C’est évidemment un peu caricatural, mais ce n’est pas faux.

Deuxième chose :  : il faut que les politiciens tiennent leurs promesses. Qu’ils ne retirent pas les mesures qu’ils ont arrêtées ou fait voter, comme l’a fait sans cesse le gouvernement Schröder depuis 2002 et comme l’ont fait bien des gouvernements français depuis la moitié des années 1980 en renonçant à appliquer des réformes sous la pression de grèves ou de manifestations. En ce sens, Mme Merkel a raison de déconseiller de faire des promesses ou des engagements qu’on ne pourra remplir. La politique est l’art du possible et nous devons cesser de faire courir le bruit qu’elle est toute puissante, que les citoyens doivent tout attendre de l’Etat. C’était le mensonge qu’ont propagé les nationaux-socialistes et les communistes qui ont berné le peuple et s’en sont servis à leurs fins comme on s’en souvient.

Mais si l’on tient parole, il faut le faire jusque dans le détail, car bien des gens ont de la mémoire. Ainsi Mme Merkel avait-elle menacé de relever la TVA de 2 points et cela lui a coûté pas mal de suffrages sans doute. Mais pourquoi la relève-t-elle à présent de 3 points, peut-être de 4 dans quelques années quand on aura vu que c’est plus facile à calculer si l’on passe de 16% à 20% au lieu de 19% ? Soi dit en passant, cette décision est du poison pour la reprise de la conjoncture ».

 

« Ne parlons pas des sociaux démocrates allemands qui avaient combattu pendant la campagne électorale cette annonce d’augmentation de la TVA et qui maintenant relèvent avec elle cet impôt… On jugera Mme Merkel, à mon avis, sur le démantèlement de la bureaucratie et la réduction de l’omnipotence des inspecteurs publics qui furent ses leit-motiv avant son élection. Elle avait dit qu’il fallait donner suffisamment de marge aux gens pour qu’ils puissent s’auto-responsabiliser et développer une certaine confiance dans leurs propres possibilités, dans leur aptitude à gérer leur vie. Ce ne sera pas facile à réaliser dans cette Allemagne où tout est de par trop règlementé. D’autan que, pour l’instant, on n’en prend pas le chemin. Au contraire, les contrôles sur les citoyens, sur leurs biens, sur leurs actes, ne cessent de s’alourdir. L’Etat en Allemagne a réussi à faire sauter le secret des télécommunications, le secret bancaire et le secret commercial. Le pire c’est qu’on demande aux organismes privés de télécommunication, aux banques et caisses d’épargne et aux supermarchés de communiquer ces informations aux pouvoirs publics quand ceux-ci le demandent. C’est ainsi qu’aux frais des entreprises privées, l’Etat va multiplier les vérifications des communications sur les portables, les mouvements des comptes bancaires des particuliers et même leurs achats par le biais des cartes de fidélité que distribuent les magasins. S’ajoutent les caméras vidéo de surveillance, rendues nécessaires par la progression de la criminalité.

En France, on a multiplié les radars au long des autoroutes. Encore ne mesurent-ils que la vitesse des voitures et cela s’est avéré être le côté positif de la chose. Mais ils prennent aussi des photos des véhicules et de leurs conducteurs. En Allemagne, le système électronique de péage des autoroutes va permettre, contrairement à ce qui avait été dit, non pas seulement d’imposer un péage aux poids lourds mais de contrôler l’identité de tous les véhicules. A la fin des années 1980, alors qu’il était encore dans l’opposition, Otto Schily était parti en guerre contre le recensement de la population en évoquant le roman « 1984 » de George Orwell qui décrivait une société placée sous l’œil vigilant d’un « grand frère » tyrannique. Devenu par la suite ministre de l’Intérieur sous Schröder, Schily a fait bien pire, et cela n’était pas seulement une réponse à la menace terroriste qui a bon dos pour limiter les libertés des citoyens. Il y a en France la carte vitale qui permet de contrôler votre santé. On s’achemine peu à peu vers une médecine administrée, vers la suppression des complémentaires en France et des assurances privées en Allemagne, au profit d’une assurance nivelée pour tous. Vous ne pouvez plus aller en France consulter le médecin de votre choix, vous devez rester dans votre secteur. Vous ne pouvez plus inscrire vos enfants dans l’école de votre choix. On vous fixe le périmètre des écoles à fréquenter.».

 

« Si cette société que vous décrivez est réelle, avec un contrôle total des tous les actes des citoyens, les repères d’une dictature qui éclipsera toutes les précédentes, sont déjà en place. Il suffirait que la démocratie se délite pour qu’un tyran prenne les rennes et se serve de tous ces moyens de contrôle. Plus personne et plus rien ne lui échapperait ! Cela ne rend que plus urgente la nécessaire émergence d’élites responsables et éclairées, conscientes des risques et dont les décisions seraient acceptées par la population, même si elles exigent des sacrifices. Nous sommes en présence d’une crise majeure, mais nous ne pouvons pas laisser dériver la démocratie vers la dictature comme cela s’était passé sous la République de Weimar en Allemagne qui fit bien involontairement le lit du nazisme.

On va donc demander des sacrifices aux gens, mais il faut qu’ils sachent à quoi ils servent. Si une grande partie des Etats européens était des entreprises, il y a longtemps qu’ils auraient été mis en faillite. Mais comment les remettre à flot quand les citoyens ne voient pas où vont leurs dépenses ? Voyez, au Canada, les fonctionnaires et les membres du gouvernement, ont accepté un gel de leurs salaires à bas niveau, on a amputé drastiquement les dépenses, mais les citoyens ont accepté sans rechigner parce qu’on avait dit combien de temps cela durerait et qu’on a pu ensuite montrer un résultat conforme aux prévisions : les finances publiques ont été restaurées. Nos sociétés en Europe sont au contraire passablement déboussolées par des décisions chaotiques, imprévues, opaques et souvent inconséquentes ».

 

« Alors que les citoyens voient dans leur vie de tous les jours où le bât blesse, le mauvais état des chaussées, les queues qui se forment aux heures de pointe dans les bureaux de poste alors que ceux-ci sont vides aux heures creuses, les immigrés parqués dans des ghettos qui deviennent des zones de non droit et seront peut-être un jour des base de guérilla urbaine et ainsi de suite. La police est empressée à récolter des procès-verbaux, mais impuissante à protéger des vols. Mais rien n’est fait pour réduire ces nuisances-là.

En dehors du travail pratique qui consiste à voter les budgets, réunir des ressources pour assurer le bien commun, prendre des mesures de sauvegarde de la société et de protection des citoyens contre les dangers de toutes sortes, l’homme politique ne doit pas être certes un modèle à imiter servilement, je donne raison à Mme Merkel sur ce point, mais il doit quand même pouvoir ouvrir de horizons, donner de l’espoir aux gens, en requérant leur aide et leur conseil pour régler les petits problèmes de la vie quotidienne et leur présenter en outre de grands projets, de grands chantiers. L’un d’eux n’est-il pas l’Europe ?. 

           Ce que je regrette, moi, c’est qu’il ne se trouve surtout personne pour dire la vérité aux gens sur la réalité du monde actuel, sur la catastrophe vers laquelle nous glissons peu à peu, c'est-à-dire sur la tiers-mondisation de nos pays d’Europe qui sera inéluctable si nous ne prenons pas des mesures qui s’imposent pour muscler notre système politique et assouplir notre économie. Mais les gens ne voudraient pas l’entendre. Sont-ils mûrs pour entendre des choses aussi désagréables ? Ils veulent de l’illusion. L’Europe ne leur offre plus cette illusion. A son sujet, ils sont devenus indifférents et désabusés parce que personne ne leur confie des tâches au service desquelles ils pourraient se dévouer. Il suffit de créer une association humanitaire pour trouver, à défaut d’argent, de nombreux bénévoles qui ne demandent qu’à se mettre à son service. C’est une expérience étonnante que j’ai faite récemment. Quand on déplore un peu partout l’égoïsme des gens, on se leurre. Il y a en tout cas beaucoup d’altruistes et de gens dévoués auxquels on ne fait pas suffisamment appel .

 

« Je contredirai quand même Mme Merkel sur un point. Le comportement des gens se calque sur celui de ceux qui sont aux commandes. Si ces derniers sont des médiocres, on ne pourra pas attendre grand-chose de la population. On ne pourra pas mobiliser les énergies. Pour galvaniser tout au moins ceux qui ont du talent et de l’énergie à revendre, les personnes en vue dans la société doivent lancer des appels. Ce ne seront pas toujours des politiciens, cela peut être des intellectuels, des artistes, des sportifs de renom. Ce qu’on appelle la société civile, un terme qui n’est pas bien clair toutefois ».

 

   « Les partis politiques ont-ils un profil suffisant ? Si la société civile doit prendre le relais, c’est que la politique ne remplit pas son rôle. Je ne donnerai pas dans la facilité en rappelant qu’on a joué sur le mot « social-démocratie » en disant qu’elle devrait s’appeler plutôt « social médiocratie ». L’autre parti, la CDU chrétienne démocrate ne tranche pour beaucoup sur elle. Il n’y a plus guère de différence entre eux sinon qu’ils se disputent le pouvoir. Le politologue allemand Arnulf Baring avait écrit dès 1999 que le gouvernement Schröder était un « gouvernement d’amateurs ». Il appelait ses compatriotes à « monter sur les barricades » contre cette équipe qui allait, selon lui, commettre beaucoup de dégâts. Mais ils n’ont pas répondu à son appel, les barricades sont visiblement une spécialité française… ».

 

« Une série de lois adoptées par ce gouvernement étaient aberrantes et l’on a assisté à des débats incohérents sur les mariages homosexuels, sur les hommes au foyer, sur la discrimination des femmes qui pourtant ont des armes que les hommes n’ont pas pour se faire une place dans la vie. Je pense par exemple à la loi anti-discrimination. Elle peut ruiner les entreprises à coup de procès intentés par des personnels licenciés ou refusés à l’embauche qui pourront invoquer devant les tribunaux leur sexe, la couleur de leur peau, leur morphologie, leur origine géographique, leur accent régional ou étranger, que sais-je, pour se faire dédommager. On n’a pas réfléchi non plus aux séquelles du nouveau code allemand de la nationalité qui a ajouté à l’acquisition normale de la nationalité allemande par la filiation, son obtention par la naissance sur le territoire allemand. Au départ, tout le monde a dit que l’Allemagne se mettait au diapason européen, étant donné notamment que c’est la pratique française, tous ont applaudi… ».

 

« Ce qui a permis à la gauche allemande de gagner huit à neuf dixièmes des voix des 600.000 Turcs nés en Allemagne qui se sont fait naturaliser sans renoncer bien entendu à leur nationalité d’origine. Les médias ont clamé qu’on substituait le droit du sol au droit du sang, un terme qui ne manquait pas de faire son petit effet étant donné qu’il avait été employé par les nazis. Rien que l’affirmation qu’on ne tenait plus compte du « sang » a paralysé d’emblée toute critique. Aujourd’hui avec les flux migratoires, cette loi va poser de plus en plus problème. Vous avez vu que la France a tenté de restreindre l’acquisition de la nationalité par le droit du sol sur ses territoires d’outre-mer et que cela a soulevé immédiatement un tollé ».

 

« Il y a eu aussi en Allemagne le débat sur la taxe écologique … »

 

« Comme en France. Vous savez, il n’en va pas différemment en France. Sous le régime de la politique spectacle amplifié par les médias électroniques, le débat politique suit des modes au lieu de traiter des questions vitales au moment où notre survie en tant que civilisation est remise en question par l’émergence de l’Asie ».

 

« … le débat sur l’écotaxe qui a fait monter les prix non seulement des carburants mais aussi du chauffage au moment où celui du pétrole grimpait. Pour ne pas parler de la vaste discussion de l’année 2005 sur les « poussières » dégagées par les voitures ou je ne sais quoi. Plus c’est petit, plus cela fait peur. Mais cela donne du grain à moudre aux médias et des justificatifs aux nouvelles équipes qui ont forcé la porte des institutions à l’aide de mythes passe-partout. Pour rester en place, ils doivent créer des peurs ayant un rapport avec la santé des gens.

Le débat sur les OGM, les organismes génétiquement modifiés est un modèle du genre. Le gouvernement Schröder a commis d’innombrables erreurs. Joschka Fischer est allée proclamer, lors d’une conférence à Johannesbourg, la responsabilité de son pays dans la pratique de l’esclavage, ce qui lui a valu de belles ovations parce que cela ouvrait la porte à d’immenses dédommagements financiers, alors que l’Allemagne a beaucoup moins trempé dans cet affreux négoce que d’autres pays… ».

 

« … que les pays arabes et la Turquie notamment, qui devraient, le cas échéant,  participer largement à ces dédommagements puisqu’ils ont pratiqué l’esclavage à très grande échelle. Ils devraient même des indemnités à l’Europe, étant donné que les pirates barbaresques venaient capturer des esclaves sur les côtes européennes… »

 

« D’accord, c’est bien triste pour les malheureux qui sont tombés en d’autres temps entre leurs mains, mais ce problème n’est plus d’une actualité brûlante. Revenons à la sélection des élites dirigeantes.

 

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Scénario catastrophe : l’Europe assiégée

 

Entretien avec Otto de Habsbourg par Jean-Paul Picaper

 

Question. Supposons que l’Europe doive faire face à une crise majeure, due à une attaque nucléaire par un Etat fou ou à un attentat perpétré par un groupement terroriste. Ou bien imaginons qu’une pandémie nous oblige à mettre le continent tout entier en quarantaine, si tant est que ce soit possible dans le monde d’aujourd’hui. Ou encore que l’Europe soit coupée de ses sources d’approvisionnement en énergie, en produits alimentaires, tels le sucre, le café, les fruits et légumes auxquels nous sommes habitués en hiver. Je ne veux pas jouer à l’oiseau de mauvais augure, mais comme vous l’avez déjà avancé, il faut toujours prévoir le pire et remercier Dieu s’il ne se produit pas. Un jour, pourtant, pourrait venir où nous devrions nous serrer la ceinture et nous vêtir plus chaudement, n’est-ce pas ?

 

Otto de Habsbourg.  A supposer qu’une crise politique ou économique grave survienne, nous risquons d’avoir des famines en Europe comme on en a connues à la fin de la Première Guerre mondiale, pendant la Seconde également dans les villes de France et dans celles d’autres pays occupés et en Allemagne, durant cette courte période qui a suivi la défaite de 1945 et que les Allemands appellent d’un euphémisme « les mauvaises années » - en sachant toujours de quelle époque il s’agit, tellement ces années se sont imprimées dans la mémoire de ceux qui les ont vécues. La première préoccupation d’une bonne politique économique doit donc être d’assurer l’alimentation de la population en temps normal comme en temps de crise. C’est pourquoi il s’agit de protéger les agriculteurs et de veiller à ce que tous les accords internationaux qu’il nous arrive de conclure, n’aient pas tendance à affaiblir notre agriculture, à ne pas réduire excessivement sa production et donc à conserver cette réserve minimale dont nous avons absolument besoin dans un monde très dangereux.

Si nous acceptons les différentes propositions qui nous sont offertes actuellement par les autorités internationales du commerce, nous serons bientôt dépendants sur le plan alimentaire. Nous n’aurons plus les capacités de nous nourrir nous-mêmes. C’est aussi un point fort qu’il s’agira de rappeler dans l’aide au développement à long terme. Nous ne devons pas encourager ces pays tropicaux ou équatoriaux à nous vendre des denrées que l’on peut cultiver en Europe, mais leur acheter au contraire des produits que nous n’avons pas chez nous et qui sont pour nous un luxe, un apport supplémentaire de vitamines. Telle qu’elle est conçue actuellement, la politique de coopération avec le tiers-monde tend à nous faire financer, pour l’exporter chez eux, la surproduction de pays développés comme les Etats-Unis. Ce genre de politique peut à la fois réduire les capacités de notre agriculture et ruiner celle des pays en voie de développement.

Vous savez par ailleurs combien les pays d’Europe centrale et de l’Est européen me tiennent à cœur. Leur agriculture est encore archaïque, mais ils ont de bonnes et vastes terres. Je pense qu’une coopération entre eux et la France en matière agricole pourrait être très intéressante. Ils ont beaucoup à apprendre des techniques agricoles françaises et de votre industrie agro-alimentaire. Mieux vaudrait instaurer entre eux et votre pays une relation de complémentarité que de concurrence. En cas de crise, nous aurions tous besoin de leur potentiel nutritionnel.

    Un autre domaine à préserver : l’existence des paysans européens. Les paysans et les montagnards ont le sens de l’histoire et de la tradition, et aussi cet enracinement à la terre qu’ils partagent avec les mineurs. L’Europe sans ses paysans ne serait plus l’Europe. Il existe une âme de l’Europe que l’on retrouve dans l’agriculture et qui doit rester vivante. Je ne partage pas le point de vue des Britanniques qui imaginent pouvoir importer toute leur viande d’Australie et de Nouvelle Zélande quand ce n’est pas d’Amérique du Nord ou du Sud….

Nous en venons à penser que les Britanniques pourraient avoir tiré prétexte de l’encéphalite spongiforme bovine et de la scrapie du mouton, ainsi que de la fièvre aphteuse, pour abattre leurs propres troupeaux dans l’espoir d’être imités par les autres européens et faire place ainsi aux importations de ces autres régions du monde.

Bref, ces bêtes sont mortes non plus sur l’autel des dieux comme jadis, mais sacrifiées au commerce mondial.L’accusation est osée, mais j’ai eu du mal moi aussi à trouver un sens à ces hécatombes d’animaux. Alors c’est une hypothèse qui mérite considération. Toujours est-il que la commission de Bruxelles s’est opposée à la vaccination du bétail européen contre la fièvre aphteuse qui était pratiquée couramment jadis. On a argué que le vaccin rendait la viande non comestible, argument douteux puisque, autrefois aussi, on consommait de la viande et qu’on n’y trouvait pas de différence. Mais il y avait des surproductions à écouler en Europe. Le prétexte était bienvenu pour les détruire. Il n’est pas moins vrai qu’on ne pourrait vacciner le bétail australien, trop nombreux. Alors celui-ci se serait trouvé en état d’infériorité sur le marché par rapport à notre bétail vacciné.

 En Allemagne – Bavière exceptée – l’agriculture pèse moins lourd dans le PIB et dans la tradition nationale qu’en France. Mais c’est surtout en Angleterre qu’elle est quantité négligeable, n’est-ce pas ?

   C’est surtout avec les Britanniques qu’il y a divergence à ce sujet et cela remonte très loin. Au Parlement européen, on pouvait distinguer les peuples qui, au cours des siècles derniers, avaient souffert à maintes reprises de la famine et ceux qui pouvaient importer leur subsistance. De ce côté-ci de la Manche, notre attitude à l’égard des paysans est déterminée par les privations endurées lors du blocus continental à l’époque napoléonienne ainsi que pendant les Première et Deuxième Guerres mondiales et dans le dernier après-guerre. La Grande-Bretagne avait, elle, la maîtrise des mers, s’approvisionnant partout dans le monde en produits alimentaires à des prix avantageux. Les Anglais considèrent l’agriculture comme un secteur parmi d’autres de leur économie, la différenciant à peine de la fabrication de cigares et de machines à écrire. Les paysans et les exploitations familiales sont peu nombreux en Grande-Bretagne.

   Sur le continent, l’agriculture fut longtemps considérée comme l’élément essentiel de toute politique de sécurité. Notre politique agricole est sous-tendue par l’idée que nous pourrions bien un jour ne plus avoir accès aux réserves alimentaires mondiales. Dans ces conditions, nos villes devraient leur survie aux petites exploitations familiales, étant bien entendu qu’une crise frapperait d’abord les grandes industries agroalimentaires. C’est souvent aux plus petits que les rigueurs de la nature offrent les plus grandes chances de survie. Quand les loups envahissent les bois, les premiers menacés sont de loin les chevreuils et non les lapins. D’où le refus des Français et jusqu’à un certain point des Allemands, en particulier des Bavarois, de laisser anéantir les structures agricoles traditionnelles. Ils se souviennent qu’elles ont permis à leurs ancêtres de survivre.

   Mais je n’affirme pas qu’il ne faille pas affronter le marché mondial et ses bas prix. Pour en revenir aux agriculteurs, Franz Josef Strauss disait de notre politique agricole qu’elle n’est pas toujours réaliste. Essayer de maintenir le niveau de vie de nos paysans en manipulant les prix des produits agricoles mène à l’impasse. Le problème est simple : la production de denrées alimentaires dans le monde augmente annuellement d’environ 5%. Les marchés n’étant pas élastiques, sauf peut-être pour certains produits à utilisation industrielle, nos paysans ne peuvent plus dépendre uniquement du prix de leurs produits.

   En compensation de l’énorme service qu’ils rendent à la collectivité en préservant nos paysages, nous devons leur assurer un salaire. C’est ce que Strauss appelait <le contrat du siècle> entre ville et campagne, entre industrie et agriculture. Un contrat qui permettrait aux jeunes de rester à la terre. Pour le reste, l’avenir de notre agriculture dépendra dans une large mesure de sa collaboration avec l’industrie. Notre industrie transforme aujourd’hui des matières premières non renouvelables. IL faut les extraire du sol et elles s’épuisent. Nous devons penser aux générations futures. Il devient indispensable de préparer pour elles les matières premières renouvelables. Dans un premier temps, elles seront plus coûteuses que les autres. L’industrie critique particulièrement ce point. Mais dans le cadre d’une coopération authentique entre l’industrie et l’agriculture, on réussira à faire baisser leur prix de revient.

   Avec les matières premières renouvelables et les organismes génétiquement modifiés, on finira par donner un nouvel avenir à notre agriculture et on pourra rentabiliser les terres des paysans.

 Vous ne partagez pas les a priori largement répandus dans l’opinion publique contre les OGM. Nous en venons à penser que les antimondialistes qui luttent contre les OGM, à la manière de José Bové, ne se trompent pas moins que les Verts qui luttaient autrefois contre l’énergie nucléaire.

Celle-ci n’est pas sans danger, mais dans l’Union Européenne et aux Etats-Unis, ses risques sont à peu près maîtrisés. En attendant qu’elle s’efface d’ici un demi-siècle devant d’autres sources d’énergie, il faut la conserver pendant ce laps de temps parce que c’est la forme d’énergie la plus propre et la plus rentable actuellement. Surtout, elle garantit l’indépendance de l’Europe. Or les antimondialistes font des OGM  un mythe pareil au mythe nucléaire des anciens écologistes.

Ce sont encore des combats contre des moulins à vent. Après avoir publié à l’automne 2000 un rapport sur l’approvisionnement de l’Europe en énergie, recommandant le maintien de l’exploitation de l’atome, sans quoi l’Europe affrontera un déficit d’énergie, la commission européenne a fait paraître en octobre 2001 un rapport sur la sécurité et les risques des OGM. Résultat : toutes les plantes génétiquement modifiées ainsi que les produits qui en sont dérivés mis au point selon les méthodes usuelles d’évaluation des risques, n’ont apporté aucun danger ni pour la santé humaine ni pour l’environnement. Le fait qu’ils soient davantage contrôlés rend même ces produits plus sûrs que les produits traditionnels.  

A votre âge, issu d’une époque moins imprégnée de science que la nôtre, vous vous passionnez pour le progrès technologique parce que, dites-vous, lui seul peut apporter une solution aux problèmes matériels les plus aigus de l’humanité. C'est ce que vous pensez ?  

Les contraintes de la malnutrition, de la maladie et autres fléaux qui n’ont guère changé depuis la nuit des temps, mais auxquelles l’explosion démographique a donné une force explosive, rendront le progrès technologique incontournable. L’humanité parviendra à le maîtriser parce qu’elle ne peut attendre son salut que de lui. Car on voit de tous les côtés que nous nous heurtons à des plafonds en matière de ressources naturelles. Il prend l’exemple de l’exploitation des mers. Il y a à peine vingt ans, on considérait les richesses des mers comme quasi inépuisables, l'avenir de l’humanité en quelque sorte. Et l’on s’est servi sans vergogne dans toute cette richesse. Entre-temps la richesse des mers est pratiquement épuisée.

"Comparez nos cartes de restaurants d’il y a vingt ans à celles d’aujourd’hui. A l’époque, la viande était chère et le poisson bon marché. Aujourd’hui, c’est exactement le contraire. Cela vous montre à quelle vitesse les marchés évolueront. Et il en va de même pour le pétrole, le gaz, les minéraux, l’eau et l’air.  

Vous savez que les « intérêts vitaux » de la France et de l’Europe ne sont plus limités aujourd’hui au territoire européen mais que cette notion englobe les sources d’approvisionnement de nos pays, les routes terrestres, aériennes et maritimes par lesquelles on les achemine vers nous, bref des régions très lointaines avec lesquelles nous avons passé des accords qui peuvent être rompus à tout moment. Le siège ou le blocus de l’Europe ne commencerait pas à nos frontières, mais là où nous achetons nos ressources. J’évoquais tout à l’heure l’approvisionnement en énergie. 

Nous avons pu réaliser en novembre et décembre 2005 combien notre approvisionnement en gaz russe était fragile quand Poutine a fermé le robinet à l’Ukraine et à d’autres pays. Ce n’est certes pas le cas de la France, me semble-t-il…

 C’est exact, la France produit 78 % de son courant électrique et assure la majeure partie de son chauffage à partir de l’énergie de ses 58 centrales nucléaires. J’en profite pour préciser que les énergies fossiles ne représentent, en coût, que 50 % de son bilan énergétique. Elle projette de faire monter la part des énergies renouvelables de 14% à 21 % de la production d’énergie d’ici 2010, dont 14 % provenant de l’énergie hydraulique et de réduire la part du gaz et du pétrole. De toute manière la France n’est dépendante qu’à concurrence de 4% des livraisons de gaz russe… 

… alors que l’Allemagne tire 30% à 40% de son énergie des livraisons de gaz et d’hydrocarbures russes et à concurrence de 30% seulement de l’énergie nucléaire. La crise provoquée par la réduction momentanée des fournitures de gaz russe à l’Ukraine à la fin de l’année 2005 était de toute évidence une manœuvre de Vladimir Poutine et de ses conseillers, pour ne pas dire un chantage. Par-delà l’Ukraine, le président russe a lancé un avertissement à tous les anciens satellites de l’URSS pour leur montrer qu’il les tient encore par le biais de l’énergie et des matières premières. En même temps, il a signalé à l’Allemagne et à d’autres Occidentaux que la construction du gazoduc immergé dans la Baltique leur donnera une source d’approvisionnement annexe ne passant ni par l’Ukraine ni par la Pologne et les Etats baltes. Le Kremlin se donne ainsi les moyens d’attiser les égoïsmes nationaux pour faire un jour la loi sur notre continent. Il pourra jouer sur ce clavier en exerçant des pressions tantôt sur les uns tantôt sur les autres. Il pourra ou bien faire monter les prix selon les besoins de sa trésorerie ou bien obtenir des gages politiques en échange de livraisons assurées. La compagnie Gazprom qui distribue le gaz à l’Europe occidentale a certes les statuts d’une entreprise industrielle authentique, mais toute sa direction est aux mains des Siloviki et soumise aux ordres du Kremlin.

Après avoir recruté voilà des décennies des bataillons pacifistes contre la dissuasion nucléaire, les services de propagande du Kremlin ont mobilisé des troupes écologistes dans nos pays occidentaux pour faire barrage au nucléaire industriel. Quand le Kremlin a abandonné peu à peu l’idée d’étendre son champ d’influence par la force armée et s’est vu en mesure, étant donné les richesses de son sous-sol, d’accroître son pouvoir par « l’arme » des hydrocarbures, on a reconverti les combattants anti-nucléaires du militaire vers le civil. Les fourniture énergétiques russes sont d’autant plus efficaces comme moyen de pression que les fournisseurs du monde arabe, Arabie Saoudite, Irak, Iran paraissent de moins en moins fiables à long terme.

Vous ne me croyez pas ? Il y existe des preuves que ces mouvements antinucléaires occidentaux ont été aidés par l’Union soviétique qui a tenu certains d’entre eux sur les fonds baptismaux même si, entre-temps, ils volent de leurs propres ailes avec des élus dans les parlements et des fondations bien dotées. Et la Russie d’après la Perestroïka a continué cette politique parce que c’est dans son intérêt et qu’il n’y a pas eu d’alternance politique authentique. 

Moscou a été encouragé dans cette voie par la catastrophe de Tchernobyl. Cela peut paraître paradoxal parce qu’elle montrait le retard technologique et l’incurie industrielle de l’URSS, mais elle a bien servi les intérêts du Kremlin en provoquant une panique en Europe. Je me souviens d’avoir analysé dans un article à l’époque l’état d’esprit en Allemagne. J’écrivais que les Allemands étaient « tchernobnubylés ». Alors que la nuée nucléaire s’est arrêtée mystérieusement à la frontière française pour épargner judicieusement notre pays, comme on l’a déclaré avec une pointe d’humour noir, les Allemands, eux, en se gargarisant de « rems » et de « becquerels », ont été victimes de leur exactitude scientifique et de leur horreur du risque imprévu. Le nuage irradiant a stationné certes longtemps sur leur pays et encore plus sur leur conscience, à la manière d’un ballon captif, Tchernobyl s’étant détraqué alors que les vents, pour comble de malheur, soufflaient pour une fois d’Est-Sud-Est.

Les réactions de l’opinion allemande furent étonnantes. Au lieu de critiquer la piètre sécurité des centrales soviétiques, les gens ont demandé l’arrêt des centrales nucléaires allemandes qui étaient déjà les plus sûres au monde. Au lieu d’en vouloir au Kremlin de les mettre en péril, ils ont critiqué violemment leur propre gouvernement. Celui-ci s’en est tiré en proposant de demander davantage d’informations à l’Union soviétique, mais comme le précisa un vieil ami des Russes, le ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher, il fallait s’efforcer « de ne pas la mettre au banc des accusés ». Sur quoi on donna la parole aux habituels propagandistes de l’URSS, notamment à l’ineffable et colossal Zagladine qui avait lancé en 1971 le mot d’ordre de « la conquête de l’Ouest par la peur », et à l’élégant et décadent Faline qui fournit le schéma d’interprétation obligatoire : « La personne de service à Tchernobyl s’était avérée incapable » et avait « multiplié les erreurs ». Même Gorbatchev n’avait pas été informé, il avait « appris l’accident le samedi » mais « n’avait eu des détails que le lundi ». Forcément, en URSS, on ne travaillait pas le dimanche et la base, de toute manière, était responsable des erreurs, comme toujours depuis soixante ans. 

On a dit que les préposés à la surveillance de Tchernobyl étaient ivres au moment du drame, ce qui ne m’étonnerait pas. Cela fait trembler quand on se remémore tout cela. L’URSS était vraiment le royaume du roi Ubu ! Et dire qu’ils avaient en main le pouvoir de détruire plusieurs fois le monde !  

Remarquez, cela n’a pas beaucoup changé entre-temps !  Quand on voit le naufrage du sous-marin Koursk et divers autres accidents qui surviennent là-bas et les failles dans la surveillance du potentiel nucléaire. A chaque fois qu’il s’agit de déjouer un attentat terroriste, ils massacrent quelques centaines de leurs citoyens, que cela se passe dans un théâtre à Moscou ou dans une école au Daghestan. C’est l’Ouest, en particulier les Etats-Unis, qui finance la mise à la casse du formidable arsenal nucléaire laissé par les communistes russes, ce qui du moins n’a pas été vendu à des Etats ou groupes terroristes. En tout cas, nous l’avons échappé belle plus souvent probablement qu’on nous en a informés. 

C’est à des hommes comme Helmut Kohl, Ronald Reagan et George Bush senior que l’on doit d’avoir pu désamorcer sans la faire exploser cette machine infernale qui s’appelait l’URSS. 

Leur coup de chance fut d’avoir comme interlocuteur à Moscou un homme à l’esprit ouvert, un peu brouillon et fantasque, mais plein de bonne volonté, Mikhaïl Gorbatchev, qui était conscient de faiblesses de son système pour l’avoir vu de près fonctionner ou plutôt mal fonctionner.

Revenons aux urgences de l’Europe. Après Tchernobyl, on est tombé dans l’absurde tellement l’ambiance était toxique à l’époque. C’est presque inimaginable, mais on a abandonné le nucléaire en Europe de l’Ouest où il n’était pas dangereux pour le préserver en Union soviétique où l’était. Allez comprendre… C’est l’Ouest qui a payé pour neutraliser les risques à Tchernobyl en enrobant la centrale dans un sarcophage en béton.

L’Autriche avait été la première à abandonner le nucléaire, je crois même avant Tchernobyl. Le nuage de Tchernobyl a continué à obscurcir les cerveaux pendant plus d’une décennie puisqu’en Allemagne, la sortie du nucléaire a été décidée par la signature du soi-disant « compromis atomique » imposé aux producteurs d’électricité par Gerhardt Schröder et Jürgen Trittin en juin 2000.

Jürgen Trittin, ce ministre allemand de l’Ecologie qui avait voulu rompre les accords de retraitement des déchets nucléaires allemands à La Hague en France et que Paris avait surnommé « le Khmer vert » en raison de son intransigeance… Celui-là, Trittin, n’a pas laissé un souvenir impérissable.

Connaissez-vous cette blague qu’on racontait à Berlin après qu’il ait dû rendre son portefeuille à l’automne 2005 ? Un homme téléphone au standard du ministère de l’Ecologie et demande le ministre Jürgen Trittin. La standardiste répond : « Vous savez bien qu’il est parti. Je ne peux pas vous le passer ». Cinq minutes plus tard, le même homme téléphone, pose la même question et obtient la même réponse. Quand il recommence, quelques minutes plus tard, la standardiste exaspérée lui lance : « Mais puisque je vous dis qu’il est parti, vous ne comprenez donc pas ? ». « Mais si, répond l’interlocuteur, je comprends bien. Seulement, cela me fait tellement de bien d’entendre dire qu’il est parti !  

C’est certain qu’il sera vite oublié, plus vite que d’autres en tout cas ! Il faut à présent corriger les erreurs qui ont été commises par cette équipe. Heureusement que beaucoup de pays européens qui s’étaient détournés du nucléaire après Tchernobyl, France exceptée, y reviennent peu à peu. C’est le cas de la Suède, de la Hollande, de l’Italie, de l’Espagne, du Danemark et de la Belgique. Mais les antinucléaires s’arc-boutent contre ce retour à la raison et font circuler dans certains pays des idées étranges que gobent les crédules. Chez nous en Autriche comme en Allemagne, on redouble d’efforts pour l’empêcher. Je suis frappé quand je vais d’Autriche en Hongrie et de Hongrie en Autriche. Hormis dans quelques milieux, il règne en Autriche une mentalité anti-nucléaire forte. En Hongrie au contraire, le nucléaire est accepté et respecté.

Cela tient à ce que les pays qui étaient coupés de l’Ouest par le rideau de fer, n’ont pas été contaminés par la propagande de la gauche néo-marxiste et écolo-pacifiste occidentale. 

Certes. En Autriche, comme en Suisse, où l’apport en énergie hydraulique est important, on peut avoir des arguments en faveur d’énergies renouvelables ou alternatives, mais à la vitesse à laquelle les besoins en énergie augmentent, cela ne suffira pas à la longue. Et l’énergie solaire en Allemagne ne me semble pas très prometteuse étant donné le piètre ensoleillement.

A mon avis, c’est un point capital dont notre politique devra tenir compte à l’avenir. Si nous renonçons à notre souveraineté énergétique, c'est-à-dire au libre choix de notre approvisionnement, nous en arriverons un jour à supplier à genoux des puissances extérieures à l’Europe qu’elles ne nous laissent pas mourir de froid dans l’obscurité.

Avez-vous vu qu’une étude du consultant McKinsey publiée à quelques jours du sommet international de Berlin sur la politique énergétique a conseillé vivement le retour au nucléaire ? « Sinon, peut-on lire dans cette expertise, la dépendance des fournitures européennes en courant électrique par rapport au gaz soviétique doublera jusqu’en 2020 ». Et plus loin : « En outre, l’Europe perdra au plus tard en 2014 son avantage sur les USA dans la guerre des prix de l’électricité ». Je cite encore cette étude qui s’intitule en anglais comme il se doit : « Global Integrated Electric Power Perspective » : « D’ici 2020, ce sera devenu presque impossible  de garantir à l’Europe un approvisionnement en énergie bon marché, sûr et écologique » si l’on ne fait pas une « volte-face ».

Son auteur, Thomas Vahlendkamp, estime qu’il va falloir assouplir la décision allemande de « sortir du nucléaire ». Si ce pas n’est pas franchi, la compétitivé de l’économie européenne se dégradera nettement par rapport à celle des Etats-Unis d’ici 2020. Sans l’atome, la part énergétique des centrales à gaz augmenterait en Europe dans ce laps de temps de 23 % à 44 % et les importations de gaz grimperaient de 130 %. « L’abandon du nucléaire contrecarre l’objectif de réduire la dépendance par rapport au gaz russe », écrit cet expert. L’Allemagne, explique-t-il encore, contribue fortement au déclin énergétique de l’Europe par suite de la décision de sortir du nucléaire. La première chose à faire serait, selon lui, de prolonger la durée de vie des centrales nucléaires existantes, ce qui aurait pour effet secondaire de renforcer la protection du climat. Il faudrait aussi des innovations techniques permettant d’améliorer l’efficacité des centrales utilisant des énergies fossiles.

On ne manque pourtant pas d’arguments susceptibles de convaincre les écologistes eux-mêmes. Les avantages du nucléaire sont incontestables : pas de dégagement de gaz à effet de serre, pas de pollution de l’air et de l’eau ; très peu de déchets, dont 10 % seulement à long terme ; pas de dépendances parce que l’uranium provient de régions du globe très diverses : le Canada, l’Afrique, l’Australie, l’Asie centrale. Enfin, la matière première productrice d’énergie ne représente que 5% du prix de revient alors que c’est de 50% à 70 % dans le cas des combustibles fossiles. La production de courant d’origine nucléaire est bien meilleur marché que celui provenant du charbon et des hydrocarbures, même en tenant compte de la recherche, de la gestion des déchets et du renouvellement des centrales : 28,4 euros de coûts de production par megawatt/heure contre 35 euros avec le gaz et 32 à 37 euros avec la houille. Alors pourquoi hésite-t-on ? Il n’y a jamais eu en Europe occidentale d’accident nucléaire majeur ni même d’accident tout court et le nouveau réacteur européen construit par le Français Framatome et l’Allemand Siemens, l’EPR, est encore plus sûr que les modèles actuels.  Puisqu’il y a une telle résistance en Allemagne contre le prolongement de la vie des centrales…

Elle s’achèvera vers 2020 comme l’a décrété le gouvernement Schröder si une majorité parlementaire ne parvient pas à abroger d’ici là cet aberrant « compromis nucléaire". Si Mme Merkel avait obtenu une majorité de centre droit, avec les libéraux, ce serait déjà fait, mais elle doit tenir compte de ses partenaires sociaux-démocrates qui sont pour son maintien. (1)

En attendant, pourquoi l’Allemagne ne bâtirait-elle pas des centrales en France, en coopération avec Areva, le principal groupe nucléaire français ? L’Italie s’est bien engagée dans cette voie. Une importante coopération existe déjà entre Siemens-KWU et Areva-Framatome. A l’époque des luttes épiques des antinucléaires contre le déploiement en Allemagne des Pershings 2 américaines, Mitterrand avait bien proposé d’installer ces missiles sur le territoire français pour protéger l’Allemagne des missiles russes SS-20. Alors on pourrait concevoir aujourd’hui la même stratégie en matière de nucléaire civil jusqu’à ce que l’opinion allemande revienne à la raison. 

Cela me paraît politiquement difficile à faire accepter. Ce ne serait pas flatteur pour l’opinion allemande et Mme Merkel donnerait l’impression à ses partenaires du SPD de leur faire un enfant dans le dos. Mais il faut espérer que les industriels feront cette fois preuve de courage. Contrairement à l’impression qu’avait voulu donner le gouvernement Schröder en les ralliant à l’abandon du nucléaire, ils avaient ressenti cette décision comme une catastrophe et ils sont en train de se remobiliser en faveur de cette forme d’énergie.

La Fédération allemande des Chambres de commerce et d’Industrie DIHK a effectué en mars 2006 un sondage auprès de 1.100 entreprises. Plus de 70 % d’entre elles ont déclaré que l’abandon de l’énergie nucléaire « n’était pas raisonnable » et qu’il faudrait « au minimum prolonger le maintien en service des centrales existantes.  

Mais le problème a un nouveau nom : Sigmar Gabriel. L’actuel ministre de l’Environnement, membre du parti social-démocrate allemand SPD, s’oppose bec et ongles à l’abrogation du « compromis nucléaire » de juin 2000 et même à la prolongation des délais de fonctionnement impartis aux centrales. Il invoque contre le nucléaire le risque d’accident majeur ou d’attentat et la non résolution du stockage des déchets. 

Ce n’est pas très convaincant, car on a des endroits où stocker les déchets sur une assez longue période sans aucun danger et les registres où ils seront inscrits peuvent très bien être conservés pour les générations futures qui auront à les surveiller dans les siècles à venir. N’a-t-on pas conservé depuis des siècles des plans des égouts des villes pour procéder à leur entretien ? Les cartes maritimes ne transmettent-elles pas de génération en génération la position des hauts fonds et des récifs ? Quant aux attentats, aucun ne s’est produit jusqu’ici, ce qui ne veut pas dire qu’« ils » n’essayeront pas un jour, mais on étudie des mesures de protection efficaces, de plus, les futures centrales et les réacteurs de la nouvelle génération seront bâtis de telle sorte qu’ils se mettront hors service automatiquement en pareil cas et de telle manière que la fusion du cœur du réacteur soit exclue.

Je ne suis pas un partisan inconditionnel de l’atome. Je ne m’oppose pas à un « énergie-mix », c'est-à-dire au recours à des sources d’énergie diversifiées, mais les centrales à gaz et à charbon qui ne dégagent pas de dioxyde de carbone en sont encore au stade de l’expérimentation. Elles ne seront pas rentables avant de longues années. Comme sources d’énergie dites « renouvelables », l’eau, le soleil et le vent sont très capricieux. La priorité doit donc être donnée à l’atome parce que celui-ci est bon marché, propre et fiable. De plus, la matière première n’occupe pas beaucoup de place, n‘est pas pondéreuse comme le charbon et le pétrole et elle est plus facile à transporter qu’eux et que le gaz. 

 Qui ne sont pas moins dangereux au quotidien. Pourquoi ne parle-t-on jamais des risques de sabotage des oléoducs et des gazoducs qui sont pourtant monnaie courante en Irak par exemple ? Quant aux accidents provenant de l’industrie chimique, ils sont infiniment plus fréquents que ceux du nucléaire. 

Ce qui me dérange un peu dans l’entêtement que met Monsieur Gabriel à refuser le nucléaire, c’est qu’il a été le « Kronprinz », le dauphin de Gerhard Schröder à Hanovre. Comme l’affirme le dicton, « bon chien chasse de race ». Gabriel a été battu aux élections régionales par Christian Wulff, un des espoirs de la CDU. Son parti l’a recasé à un poste au gouvernement fédéral où il s’arroge maintenant le droit de dicter à la première puissance industrielle d’Europe sa politique énergétique alors que celle-ci relève de toute évidence du ministère de l’Economie et des Nouvelles technologies que dirige Michael Glos, membre de la CSU bavaroise.(2) 

J’imagine que vous préférez votre compatriote bavarois, membre du parti dont vous avez été député européen. Mais le ministre de l’Environnement doit en effet veiller à barrer la route aux nuisances écologiques sans intervenir directement dans la politique industrielle. Je verrais moi les choses sous un angle plus germano-russe. Gerhard Schröder s’est fait le promoteur du gazoduc de la Baltique et je ne m’étonne donc pas que son ancien protégé Gabriel freine des quatre fers contre le retour au nucléaire.  Pour comprendre, me semble-t-il,  il faut entrer un peu dans les détails.

Alexeï Miller, le PDG russe de Gazprom, le monopoliste proche du Kremlin, a désigné en décembre 2005 l’ex-chancelier Schröder comme futur président du conseil de surveillance de la société germano-russe NEGP (North European Gas Pipeline). L’entrée en fonctions de Schröder a pris place le 30 mars 2006. Maître d’œuvre de ce futur gazoduc, la NEGP est chapeautée par Gazprom  qui détient 51% de son capital. Le PDG de Gazprom est un autre Allemand, Matthias Warnig, ancien officier de l’espionnage est-allemand, spécialiste des technologies de pointe.

Jusque dans les rangs de son propre parti, le  SPD, on a critiqué la gaffe que Schröder a commise en acceptant ce poste. S’il s’avérait qu’il a usé de ses prérogatives de chancelier à des fins d’enrichissement personnel, « l’affaire des caisses noires », orchestrée par les amis de Schröder en 1999-2000 pour ternir le blason de son prédécesseur, Kohl, paraîtrait bien insignifiante en comparaison. Dès janvier 2006, selon le magazine « Focus », sept plaintes pour vénalité ont été déposées contre Schröder. 

Je ne suis pas certain qu’elles convainquent les tribunaux. Souvenez-vous que les tribunaux ont absout Helmut Kohl de tout manquement à l’éthique et à ses devoirs de contribuable. Il n’y avait pas de quoi fouetter un chat dans ces accusations contre lui que les médias et la gauche ont montées en épingle des mois durant à grands coups de propagande. Alors, un tribunal y regardera à deux fois avant de condamner un ancien chancelier. Si j’étais juge je n’aimerais pas avoir à traiter d’un tel dossier.

Reconnaissez aussi qu’en tant que personne privée, aujourd’hui, Schröder est parfaitement libre de signer les contrats de son choix et de gagner tout l’argent du monde. S’ajoute enfin que la Russie reste le plus important fournisseur de gaz et de pétrole de l’Allemagne et qu’on peut considérer qu’il rend service à son pays en jouant les intermédiaires entre Berlin et Moscou. L’Allemagne est tributaire des fournitures énergétiques russes. Aucun pays n’achète autant de produits et de matières premières en Russie que l’Allemagne qui participe ainsi à quantité d’activités économiques au pays de Vladimir Poutine. En sens inverse, la Russie dépend des paiements financiers de l’Allemagne. Gare à elle si cet apport financier venait à se tarir ! Ainsi la dépendance est à double sens et la Russie doit prendre quelques égards avec l’Allemagne. Elles sont un peu comme deux alpinistes suspendus à la même corde. Seulement, celui qui est en amont, le fournisseur qui est la Russie, a un peu plus de marge de manœuvre que celui qui est en aval.

Poutine est un président élu, à la différence de Staline, de Krouchtchev et de Brejnev, pour ne nommer qu’eux. En 2008, des élections auront lieu en Russie et il se pourrait qu’il doive quitter son poste. Vous savez ce qu’on dit ? Qu’il rejoindrait son ami Schröder à Gazprom et qu’il construirait avec lui le nouveau gazoduc.  

Grand bien leur fasse ! On ne peut que leur souhaiter beaucoup de succès. J’espère aussi qu’ils accèderont au désir de Mme Merkel de brancher sur ce gazoduc une bretelle menant en Pologne. Jusqu’ici Moscou n’a pas réagi à cette proposition de la chancelière. La stratégie du Kremlin tend avec ce gazoduc de la Baltique à contourner les anciens satellites de la Russie pour des raisons financières et politiques. Poutine souhaite visiblement deux secteurs de distribution de son gaz, un pour l’Europe de l’Ouest, un autre pour l’Europe centrale. 

Pour certains observateurs allemands, l’opération germano-russe Gazprom-NEGT semble avoir été préparée de longue main. Dix jours seulement avant les législatives du 18 septembre, le prédécesseur de Mme Merkel avait signé à la sauvette et de son propre chef, en faisant la sourde oreille aux critiques des pays baltes et de la Pologne, l’accord avec la Russie sur la construction du gazoduc sous la Baltique. Schröder n’était pas seul sur l’affaire. Son ami Burckard Bergmann, PDG de la Ruhrgas allemande, siège au directoire de Gazprom où il est le seul étranger à détenir ce privilège. Or c’est à une dérogation signée sous Schröder par le secrétaire d’Etat l’Economie, Alfred Tacke, sous la houlette du ministre de l’Economie de Schröder, Werner Müller, que la Ruhrgas doit d’avoir pu monter au créneau.

Je ne fais ici que rapporter ce qu’on entend dire. Pour se muscler un peu, la Ruhrgas voulait fusionner avec le grand électricien allemand E.ON. Mais l’Office allemand des cartels s’y opposait. Pour des raisons économiques, le gouvernement allemand a le droit d’accorder à une entreprise une dérogation à un interdit de l’Office. Alfred Tacke a donc signé la dérogation. Son ministre Müller, un sans parti venu de l’Economie mais conseiller de longue date de Schröder, s’en est abstenu. Peut-être aurait-ce été trop voyant. Peut-être était-il trop proche des firmes en question. Après avoir permis à E.ON et à la Ruhrgaz de transgresser l’interdiction, Müller et Tacke ont obtenu des postes de responsabilité dans des filiales d’E.ON après avoir quitté le gouvernement.

Et voilà que E.ON/Ruhrgas est partenaire de Gazprom dans la NEGP avec 24,5% de parts, un autre Allemand, la BASF/Wintershall, détenant le même pourcentage du capital. De plus, E.ON/Ruhrgas détient des actions de Gasprom. Quand fut lancée la nouvelle que Schröder allait intégrer ce groupe, l’ex-chancelier assura qu’aucune rémunération n’avait été évoquée en sa faveur par la NEGP (mais il a été question dans les médias d’un honoraire d’un million d’euros par an). Et puis, on apprit que la NEGP avait son siège dans le canton de Zug en Suisse. Schröder jura de faire sa déclaration fiscale en Allemagne. Seulement, il venait de prendre également du service comme conseiller de Ringier, numéro un de la presse suisse qui voulait prospecter avec son aide la Russie et la Chine. Le poste de Schröder chez Ringier est estimé par les médias à 500 000 à 750 000 euros de rémunération annuelle.

A juste titre excédé par ces critiques et ces racontars, l’ex-chancelier a intenté un procès en diffamation à Guido Westerwelle, président du parti libéral FDP. Le 8 mars 2006, Westerwelle avait dit : « Naturellement, je veux bien que Gerhard Schröder gagne des roubles. Mais je trouve que c’est un problème qu’en tant que chancelier il ait passé une commande à une entreprise et que, peu de semaines après avoir quitté son poste de chef du gouvernement, il prenne du service précisément dans cette entreprise ».  « Cette affirmation est une grossière contre-vérité », répliqua M° Nesselhauf, l’avocat de Schröder. « Je ne permettrai pas à Monsieur Schröder de m’interdire de parler », réplique le chef des libéraux.

Le « gazoduc Schröder », longueur 900 km terrestres et 1.200 km sous-marins qui livrera à partir de 2010 un tiers de son gaz à l’Allemagne, coûtera au moins deux milliards de dollars de plus que les 5,7 prévus, car la conduite devra être enterrée au fond de la mer. Sécurité et donc multiplication des stations de compression obligent. Faudra-t-il renoncer à mi-route et laisser des milliards sous les flots ? Le surcoût résulte du tracé maritime choisi pour contourner les Etats baltes et la Pologne.

Entre Schröder et Poutine, l’idylle dure depuis six ans. Pour le soixantième anniversaire de l’ancien chancelier, Poutine s’était invité à Hanovre. Et lorsque les Schröder voulurent adopter une fillette russe, il leur donna le coup de pouce nécessaire. Un homme de parole, Schröder, qui jurait au cours de l’été 2005 n’avoir aucun lien avec Gazprom et qui s’est installé avocat dans une garçonnière de luxe jouxtant la porte de Brandenbourg à Berlin. « Je n’ai que 61 ans, a-t-il dit. Je ne veux pas être tout le temps à la maison à taper sur les nerfs de ma femme ».  Une raison comme une autre...

 Toujours est-il que ces bonnes relations de Schröder avec Poutine n’ont pas contribué à développer la démocratie en Russie ni à moderniser ce pays. On avait assez reproché à Schröder de ne jamais aborder en Russie comme en Chine les « sujets qui font mal ». Cela veut dire sans doute que l’Europe occidentale ne peut avoir aucune influence sur la Russie ni par la politique, ni par le commerce. Ce sont sans doute les Russes eux-mêmes qui doivent faire pression sur le pouvoir chez eux afin de le transformer. Or, l’ambiance politique n’a cessé de se dégrader là-bas. La mise au pas par le gouvernement russe des organisations non gouvernementales, accusées d’espionnage, par une loi qui pratiquement les interdit de séjour, en est la preuve. On revient à des méthodes rappelant l’ère soviétique.  

Pour en revenir à Schröder, je me rappelle toujours ce que m’avait dit Helmut Kohl au début de l’année 2002 à propos de Schröder. Je lui avais demandé son pronostic pour les législatives prévues pour l’automne de la même année : « Schröder sera réélu. De justesse, mais il sera réélu. Mais au bout de deux ans, il démissionnera pour prendre un poste de direction à la tête du groupe Volkswagen parce qu’il sera là mieux payé qu’à la chancellerie et que c’est l’argent qui l’intéresse ».  L’ancien chancelier ne se trompait guère, si ce n’est que Schröder a tenu un an de plus, difficilement, mais en mettant quand même en œuvre son "agenda 2010", et qu’il n’est pas revenu chez Volkswagen, secoué par un scandale et en déconfiture, mais que les Russes lui ont donné un « golden parachute » bien plus intéressant.

Parfois, je me demande si Schröder n’a pas annoncé ces élections anticipées à la fin du mois de mai 2005 parce que les offres de Poutine lui paraissaient effectivement plus lucratives que son poste de chancelier. Certes, il venait de perdre deux élections régionales importantes, certes la colère grondait parmi ses partisans, et il s’est battu comme un lion pour gagner ces élections et rester au pouvoir. Mais il savait peut-être déjà qu’il retomberait sur ses pieds ou plutôt sur le coussin moelleux de la richesse. Beaucoup de gens se sont demandés pourquoi il avait mis ainsi en jeu son titre de chancelier. Il aurait pu attendre un an encore la date régulière des législatives. Dans son parti, beaucoup n’étaient pas d’accord avec cette initiative qu’il a prise sans consulter personne d’autre que son fidèle Franz Müntefering. L’explication serait là, toute banale. 

J’ai suivi le procès Schröder–Westerwelle. Ce dernier a perdu en première instance, le juge ayant estimé qu’il n’avait aucune preuve que Schröder avait prémédité son engagement au service de Gazprom. Le juge  Andreas Buske a rappelé que la République fédérale avait payé dans les années 1970 l’autoroute est-allemand Berlin-Zarrentin mais que les travaux avaient été effectués par une entreprise est-allemande, le « EB Strassenbau der DDR ». « A l’époque on n’aurait pas pu accuser Helmut Schmidt d’avoir passé la commande à cette entreprise est-allemande », a conclu le juge. 

Cela ne me paraît pas très concluant, car Helmut Schmidt n’a pas pris du service ensuite en RDA dans cette entreprise, à la différence de Schröder.                                                                              

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(1)  Entre-temps, en 2011, Angela Merkel a décidé de son propre chef que l'Allemagne sortira du nucléaire en 2022. Qui payera l'addition ? La chancelière ne l'a pas révélé.

(2) Michael Glos (CSU) a été remplacé d'abord par Karl-Theodor zu Guttenberg (CSU), puis par Rainer Brüderle (FDP) et enfin par Philipp Rösler (FDP), actuellement ministre allemand de l'Economie et de la Technologie.

                                                    

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Travaillons pour l’avenir de l'Europe

 

Une interview d'Otto de Habsbourg avec Jean-Paul Picaper (2007)

 

« On vous interroge régulièrement sur l’histoire de votre famille, exceptionnelle, comme chacun sait, et sur votre propre passé, non moins singulier lui aussi. Quand on descend comme vous d’une dynastie millénaire qui a imprimé sa marque à l’histoire européenne, il est évident que les gens voient d’abord cela. Circonstance aggravante, vous êtes membre d’un parti réputé conservateur, la CSU bavaroise, vous êtes fidèle à votre église, aux traditions, et j’en passe. ».

« Le temps qui passe modifie sans cesse le cours des évènements. Si vous regardez le passé, cela saute aux yeux. Il en sera ainsi de l’avenir également. Ce qui importe avant tout, pour aborder l’avenir avec sérénité, c’est de rester soi-même. Ma foi en la Providence divine est quand même ce qui m’a permis de le rester dans une vie qui a été très secoué par les tempêtes politiques. La confiance en Dieu m’a donné la force de surmonter les échecs et  -en politique c’est parfois plus difficile encore- de ne pas me laisser gâter par les succès. Les prophètes de l’Ancien Testament ne tenaient pas leur don de prédire l’avenir d’eux-mêmes, mais de la Grâce divine. Je n’ai pas l’orgueil de me comparer à eux, certes, mais je pense simplement que cette grâce divine est donnée à chacun de nous sous une forme ou sous une autre. Telle est la vision du « paneuropéen » que je suis et cette vision, elle est à la portée de tous ».

« Vous voulez dire que chacun de nous peut d’une manière ou d’une autre prévoir l’avenir ? Vous avez été quand même un peu plus prophète que d’autres et en tout cas tourné en permanence vers l’avenir. Je m’en rends compte depuis une bonne douzaine d’années que nous dialoguons, depuis le premier livre que nous avons fait ensemble. Sans rien renier de votre famille et de son passé, vous avez orienté votre vie et votre carrière politique vers le changement et vers l’avenir. Vous avez poursuivi inlassablement des objectifs à l’échelle de l’Europe qui se sont réalisés de votre vivant en changeant la situation de bien des gens, parmi eux des politiciens et des journalistes qui croyaient que la situation était immuable.

Et d’ailleurs, vous m’aviez dit que vous n’écririez jamais de Mémoires. Ecrire ses Mémoires, c’est revenir sur son passé, sur le passé… »

« Je me suis en effet engagé à ne pas écrire de Mémoires parce que cela aurait pu pousser certains de mes interlocuteurs à ne pas me dire le fond de leur pensée ou à ne pas me donner des informations utiles par crainte de me voir les divulguer un jour dans une sorte de confession publique. Vous vous rappelez que je n’avais pas été tout à fait d’accord sur le titre donné par l’éditeur à notre ouvrage « Mémoires d’Europe », à l’époque parce qu’il pouvait induire en erreur. Mais il s’agissait des Mémoires du continent et non pas des miennes et j’avais fini par consentir ».

« Toujours est-il qu’aujourd’hui encore, vous ne regardez par en arrière, mais en avant. Vous avez cru dans les pires moments que les choses évolueraient favorablement, tant en exil pendant la période hitlérienne que tout au long de la Guerre Froide comme député européen.

A certains moments, vous avez fait preuve d’un vrai pouvoir de divination en anticipant des évènements que nul n’aurait crus possibles. Je ne prends qu’un exemple. Quand vous êtes entré au Parlement européen, le 10 juin 1979, vous avez prononcé un discours dans lequel vous évoquiez la menace d’une invasion soviétique en Afghanistan avec les conséquences catastrophiques qu’une occupation du toit du monde par l’armée rouge pourrait avoir. Vous demandiez le votre d’une résolution désapprouvant cette éventualité. Vos collègues députés qui avaient vraiment autre chose en tête, ont accueilli vos propos avec des sourires sceptiques. En décembre suivant, ils finirent par voter votre résolution plus par courtoisie que par conviction. Quelques semaines après, l’invasion de l’Afghanistan avait lieu et le Président américain Carter ainsi que le chancelier allemand Schmidt déclarèrent qu’ils avaient été totalement pris de court. Je pourrais multiplier les exemples. Votre affaire c’est l’avenir et je pense que beaucoup gens ne vous comprennent pas en vous classant d’emblée comme un nostalgique de l’empire des Habsbourg et de leur lignée dont vous êtes actuellement le chef ».

« Je ne vois pas là de contradiction. Peut-être est-ce justement parce que j’ai eu le privilège de pouvoir regarder loin en arrière dans l’histoire et de vivre une longue vie qui n’est pas encore terminée, j’en remercie le Seigneur, que j’ai compris que rien n’est immuable. Les voies de la destinée sont changeantes et l’histoire nous offre des surprises. Il n’y a qu’un pôle qui reste stable, ce sont les valeurs fondamentales auxquelles nous sommes attachés et qui font que l’homme est ce qu’il est, une créature de Dieu. L’être humain n’est pas réductible à un régime politique déterminé.

Mais il y a quand même dans le changement des choses qui durent et, paradoxe, ce sont elles qui provoquent les mutations en faisant craquer l’édifice. Si j’ai cru au changement, c’était, cela peut surprendre, parce que je misais sur la continuité des valeurs et sur la mémoire longue des peuples derrière les replâtrages totalitaires.

C’est pourquoi j’ai parlé des métastases de ces maladies européennes que furent le communisme et le national-socialisme. Car ces deux fléaux de l’humanité ont été inventés par des Européens. C’étaient des maladies mortelles dont l’Europe n’a pu se relever qu’avec l’aide des Américains qui ne les avaient pas inventés et sont intervenus pour les éliminer. Elles ont été extirpées mais il peut y avoir des métastases, je le répète ».

« Ensuite, ce sont des Européens, des hommes et femmes de bonne volonté qui ont recréé sur la cendre des dictatures le Marché Commun puis l’Union Européenne. Ce rassemblement des démocraties européennes est le meilleur programme de paix jamais inventé. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Joschka Fischer qui l’a dit quand il était encore ministre allemand des Affaires étrangères. L’Union Européenne est un modèle de réconciliation et de fraternité pour le monde entier ».

« Exactement, et il faudra que nos successeurs luttent comme nous l’avons fait pour que cette idée ait un avenir. Il ne manque pas de jeunes acquis à l’idée de l’Europe. Pour beaucoup d’entre eux, l’Europe est leur patrie. Cette jeunesse dérange ceux que nous avons appelés les « éternels belligérants ».

                                                  

 

 

Une fois encore l'histoire de l'Europe va déterminer le mouvement du monde

       par Alain Terrenoire *

Il serait injuste de dénigrer maintenant ce que les européens ont été capables de construire ensemble depuis soixante cinq ans. Car c'est considérable et c'est certainement une des plus grandes révolutions pacifiques réalisées depuis les origines de l'humanité.

Mais aujourd'hui l'Europe va mal. Le sentiment européen décline, le nationalisme repart de plus belle avec son cortège de xénophobie et de racisme. Toutes proportions gardées, comme dans les années trente, la crise économique, une fois encore importée des Etats-Unis, fait des ravages. Et nous sommes loin d'en être sortis. Y compris en Allemagne dont les atouts indiscutables restent néanmoins fragiles à moyen terme.

L'entente franco-allemande se rétrécit de jour en jour. Deux exemples récents l'illustrent. L'Allemagne a refusé de se joindre à l'opération militaire aux côtés de la France et de l'OTAN pour soutenir la révolte du peuple libyen contre le dictateur Kadhafi et la Chancelière Angela Merkel vient de décider unilatéralement le démantèlement des centrales nucléaires en Allemagne sans aucune concertation préalable  avec son principal partenaire européen qu'est la France.

L'Europe d'aujourd'hui manque cruellement d'Hommes d'Etat ayant une vision d'avenir. Seule semble compter désormais pour nos dirigeants politiques leur réélection qui s'avère d'autant plus aléatoire que les citoyens européens, tous pays membres confondus de l'Union Européenne, souffrent de cette grave carence en perspectives mobilisatrices.

Les " nouveaux européens " sont déçus. Par cette expression inappropriée nous évoquons les pays d'Europe Centrale et Orientale qui ont rejoint l'Union Européenne depuis 2004 et qui avaient subi le joug communiste jusqu'en 1989. Ce paradis européen auquel ils avaient si longtemps rêvé n'apparaît à bon nombre d'entre eux que comme un pénible purgatoire d'un passé où nous les avions abandonné. Certes c'est injuste et excessif, car ils ont recouvré la liberté, la démocratie et ils bénéficient dorénavant de la solidarité européenne qui a favorisé leur adaptation à l'économie de marché et au progrès social.

Certains de ces pays frères européens vont jusqu'à se retrancher dans leurs prés carrés d'une gestion au jour le jour et à la petite semaine dans des relents parfois même nauséabonds d'une mauvaise histoire mal digérée.

Pendant ce temps le monde se transforme de fond en comble.

L'Amérique risque elle-même de s'effondrer dans des déficits et des dettes abyssaux et n'est provisoirement sauvée que par sa suprématie militaire et sa créativité technologique. Nous pouvons craindre que la désindustrialisation de l'Europe atteigne aussi l'Allemagne quand les puissances émergentes auront mis en œuvre leurs propres réseaux de PME souples et innovantes.

Comment dans ces conditions maintenir notre haut niveau de protection et de répartition sociale ?

Après la Grèce, l'Irlande, le Portugal, l'Espagne, la Grande-Bretagne ce sont l'Italie, la France et l'Allemagne qui subiront le même sort.

La révolte, sourde encore, mais voyez d'ores et déjà la Grèce et l'Espagne et leurs protestations,  grondera bientôt sous forme démocratique comme par les référendums Italiens et viendra inexorablement le tour des Français qui s'en empareront à leur façon et ce ne sera pas dans la dentelle.

Alors quelle solution proposer à ce désastre annoncé ?

Moins d'Europe, un repliement sur soi, un protectionnisme " à la papa ", un retour aux bonnes vieilles monnaies nationales avec son cortège de dévaluations, de hausses des prix et des salaires ? Ce ne serait qu'illusion. Ce temps n'est plus, il est fini.

Nous vivons de la multiplication des échanges et nous serions encore  plus diminués en y renonçant.

Seule la dimension européenne, notre complémentarité et notre solidarité nous donneront une force nouvelle et une réponse adéquate.

Avec nos cinq cents millions de consommateurs nous sommes encore, et pour un certain temps, la première zone commerciale du monde dont celui-ci ne pourrait se priver qu'au risque de ralentir sa croissance.

Mais cela exige que nous réagissions vite, avec fermeté et détermination en faisant respecter nos légitimes intérêts par l'équilibre des échanges et des contraintes.

Une telle politique volontariste et courageuse supposerait de la part des dirigeants européens une vision et des objectifs à atteindre.

Cela impliquerait de nouvelles orientations et notamment : une vraie politique de Défense commune et autonome, sans la quelle il n'y aura pas de politique extérieure européenne; une coordination approfondie de nos politiques économiques qui serait accompagnée de coopération budgétaire, pour éviter l'écueil Grec, d'une harmonisation fiscale pour empêcher le dumping Irlandais et d'un rapprochement des législations sociales; des investissements considérables dans l'innovation, la recherche et une politique industrielle concertée.

Il faudrait aussi exiger que chaque jeune Européen apprenne au moins deux langues étrangères en plus de sa langue maternelle. Ce qui signifierait que tous les jeunes Français apprendraient l'allemand et tous les jeunes Allemands le français; enfin, pour donner une visibilité durable à l'espace européen, nous nous devons de terminer sans trop attendre la réunification de l'Europe en intégrant tous les pays du sud-est de l'Europe, plus communément appelés les Balkans Occidentaux.

C'est donc sur ces bases qu'il nous appartient de tracer, dans l'urgence, le sillon européen dont nous avons le plus grand besoin.Malgré les fossés de sang répandu entre eux, les Européens avaient repris les hostilités vingt après que les traités supposés de paix de la Première Guerre Mondiale avaient nourri le besoin de revanche et dix ans après que la crise économique, déjà importée des Etats-Unis, avait suscité un regain de nationalisme. Soit par son déclin, déjà entamé en ce début de siècle, l'Europe subira l'émergence d'un monde nouveau et devra s'effacer sans sursis, soit elle réagira et s'imposera par un sursaut de volonté politique et par la renaissance de sa démographie et de ses ambitions. Forte de ses expériences séculaires et du génie complémentaire de ses peuples associés, l'Europe en a l'évidente capacité. (AT)

  * Président de l’Union Paneuropéenne Internationale (Strasbourg)

 

▪ Y-a-t-il une question allemande en Europe ?
par  Jean-Dominique Giuliani *

L’actualité de ces derniers mois nous a présenté une Allemagne peu encline à la négociation entre Etats-membres. « Nein » serait-il devenu le mot allemand le plus répandu en Europe ? Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, Européen convaincu et éclairé, tient à rappeler l’importance de la contribution allemande au sein de l’Union européenne.

La décision du gouvernement allemand de mettre fin à son programme nucléaire en 2022 a résonné comme un coup de tonnerre dans le ciel européen. Ses propositions pour régler la crise grecque ont été prises comme des exigences. Son refus de voter à l’ONU pour l’engagement européen et occidental en Libye comme un lâchage de ses alliés. Y aurait-il donc une question allemande, comme voudraient l’accréditer certains milieux britanniques ou français ?

Trois éléments au moins doivent être pris en compte pour tenter de répondre objectivement à cette question :

La chancelière allemande Angela Merkel La difficulté de gouverner l’Allemagne en est un. C’est une véritable démocratie parlementaire et fédérale. Angela Merkel doit composer en permanence avec les partis de sa coalition et avec les Länder, dotés de très larges compétences ailleurs dévolues à l’Etat central. Toute décision du gouvernement fédéral doit donc être précédée de discussions, de négociations, voire de compromis, forcément longs.

L’histoire de l’Allemagne en est un autre. Il serait faux de croire que 80 ans après le nazisme, les Allemands l’ont oublié. Ils ont reconstruit une Allemagne démocratique, démilitarisée, stable et prospère, rejetant toute velléité expansionniste ou conflictuelle, tournant la page sur leurs frontières, leurs dérives et leur passé, ce qui était inimaginable au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont payé très cher une réunification pacifique. Ils ont joué le jeu de l’intégration européenne, bien plus que tout autre sur le continent, jusqu’à abandonner leur monnaie qui incarnait leur renouveau.

Ses relations avec l’Europe en sont un autre. Plus gros contributeur net au budget européen depuis l’origine, acceptant toutes les initiatives : Constitution, fonds régionaux généreux pour les plus pauvres, fédéralisation de certaines politiques, quelles que soient les difficultés politiques à les faire accepter, les Allemands ont longtemps joué le jeu de l’Europe plus franchement que d’autres.

Ils ont désormais légitimement des motifs de déception : Pas de réponse à la proposition Schäuble-Lamers de 1994 d’accélérer l’intégration européenne au sein d’un noyau dur. La responsabilité française est écrasante. Pas de sanctions en cas de non-respect des règles de l’Euro qui a caché des dérives qui auraient dû être corrigées immédiatement. Pas de leadership politique européen. Pas d’efforts financiers et de réformes concertées en Europe alors qu’un Chancelier a osé mettre son mandat en jeu outre-Rhin.

De surcroît ils sont confrontés, comme tous les Etats européens à un nouvel égoïsme de riches qui ne veulent plus payer pour les pauvres : Flamands, Lombards, Catalans, etc....On observe désormais en Allemagne, pourtant rare Etat membre épargné par les extrêmes, des mouvements d’opinion qui traduisent une lassitude envers ceux qui semblent refuser les efforts et dépenser sans compter, envers des institutions européennes très intrusives dans les détails mais absentes des grands enjeux. À tort ou à raison les citoyens se lassent d’une Europe trop laxiste et qui change trop souvent d’opinions et de politiques. La stabilité dans la durée est une qualité qu’affectionnent les Allemands et qui explique une partie de leurs succès économiques. Elle peut aussi constituer un handicap dans l’imagination et l’adaptation à des changements rapides, mais elle sait pouvoir compter pour cela sur son allié français privilégié, pour qui, à l’inverse, c’est un sport national !

Oui, il y a bien une méfiance nouvelle de l’Allemagne à l’égard de la conduite des affaires européennes. Elle estime, comme les autres, pouvoir décider seule de ses choix énergétiques pour lesquels la pression de l’opinion est réelle et hostile au nucléaire ; elle ne souhaite pas figurer au rang des Etats qui font la guerre, ce qui ne l’empêche pas d’être présente en Afghanistan ; elle pense pouvoir s’affirmer davantage sur la scène internationale, ce qu’a bien compris Barack Obama qui a reçu la Chancelière avec un faste nouveau ; et c’est plutôt une bonne nouvelle pour la paix et la stabilité mondiales.

Mais on ne saurait dire pour autant qu’elle remet en cause son engagement européen. Toutes les décisions économiques et financières dans la crise ont été forgées avec son aide et son accord, y compris les plans de sauvetage des pays en difficulté. Sa contribution à la sortie de crise est inégalée et singulière. La première économie de l’Euro reste solidaire. On ne doit pas s’étonner pour autant de ses demandes et de ses prises de position. Il faut des solutions pérennes à la crise de la dette en Europe et non de simples remèdes improvisés sur l’obstacle. L’Euro a besoin de temps pour surmonter la tourmente actuelle et non de précipitation. Il lui faut une vision longue et non la somme de réactions, fussent-elles appropriées. L’Europe a toutes ses chances dans la mondialisation si elle produit un vigoureux effort de compétitivité. Elle ne peut plus continuer à être gérée par la dette et la dépense. Elle doit retrousser ses manches et le faire de manière unifiée. (JDG)

Est-ce si saugrenu ?

* Président de la fondation Robert Schuman, centre français de recherches sur l’Europe. Auteur d’un livre sur la présidence française de l’Union européenne : "Un Européen très pressé", paru aux éditions du Moment.

 

▪ En comparaison européenne du PIB par habitant, les Grecs ne sont pas aussi pauvres qu'on l'imagine, mais leur position s'est rapidement dégradée

Certes, la crise de la dette a appauvri les Grecs. Ils disposaient en 2010 selon une statistique récente de nettement moins d'argent que le citoyen européen moyen. Selon l'office européen des statistiques Eurostat ils n'avaient plus que 89 % du PIB moyen par habitant des 27 Etats de l'Union alors qu'un an avant, ils en avaient encore 94%. Cet affaissement alors que le pouvoir d'achat n'a guère varié en Europe, est le plus important de tous. Néanmoins, les Grecs étaient encore en 2010 au 13ème rang des 32 pays du continent européen, plus la Turquie. Les Luxembourgeois sont donc en tête comme les années précédentes malgré la crise. Les habitants du Grand Duché ont même amélioré leur escarcelle, passant de deux fois et demi à trois fois le volume du revenu moyen européen. Mais selon Eurostat leur chiffre est un peu faussé par la présence de nombreux étrangers dans leur pays. Ces derniers contribuent à la création de richesse nationale, mais ne sont pas comptés dans la statistique qui se répartit donc sur les seuls Luxembourgeois de souche. Les Pays-Bas sont en deuxième position, suivis par le Danemark, l'Irlande et l'Autriche ex-aequo. Tout au bas de l'échelle figure la Bulgarie, pays le plus pauvre de l'Union Européenne. Les Bulgares n'ont que la moitié du revenu de l'Européen moyen. L'Allemagne est un peu au-dessus de la moyenne avec 119 % du revenu européen moyen, mais ne se place qu'en septième position. La France vient nettement derrière l'Allemagne, en douzième place et un peu au-dessous du revenu moyen de l'Union, 107 points derrière 108, dominée encore par la Belgique, la Finlande et le Royaume-Uni.

PIB par habitant (à prix égaux) dans l'Union Européenne en 2010 :

Luxembourg 283 Portugal 81
Pays-Bas 134 République Tchèque 80 
Danemark 125 Slovaquie 74
Irlande 125 Estonie 65
Autriche 125 Hongrie 64
Suède 123 Pologne 62
Allemagne 119 Lituanie 58
Belgique 118 Lettonie 52
Finlande 116 Roumanie 45
Angleterre 113 Bulgarie 43
Moyenne européenne (EU17) 108 Norvège* 179
France 107 Suisse 146
Espagne 101  Islande 110
Italie 100 Croatie 61
Chypre 98  Turquie 48
Grèce 89 Montenegro 40
Slovénie 87 Macédoine 35
Malte 83  Serbie 35
Bosnie et Herzégowine 30  

 * Pays n’appartenant pas à l’Union Européenne (de la Norvège à la Serbie)

Source: Eurostat – 21/06/2011

 

▪ FMI : Souvent les représentations occultent les réalités

L'émergence heureuse de nouveaux acteurs économiques ne doit pas faire oublier que, pour l'instant, si la croissance est en Asie, en Amérique du Sud ou en Afrique, la richesse est toujours aux Etats-Unis et en Europe, deux continents qui dominent l'économie mondiale. Voila pourquoi ils détiennent plus de 50% des quote-parts du FMI. L'Union européenne y compte pour 32%, les pays de l'Euro pour 24%, les Etats-Unis pour 18.

Tels sont bien les équilibres de l'économie planétaire, calculés en fonction du PIB, de l'ouverture de l'économie, de la croissance et des réserves monétaires. Ce n'est donc pas une Europe en difficulté qui veut garder ses privilèges, c'est le premier continent par la richesse qui entend seulement et légitimement peser la juste mesure de son poids.

La crise actuelle de la dette est de surcroît différente de celles qu'ont connues, il y a quelques années, les pays désormais en forte croissance. Les émergents d'aujourd'hui étaient alors le plus souvent des naufragés.
Lors du choc pétrolier des années 70, puis face à la quasi-faillite de certains dans les années 80, ou à l'occasion de la chute du communisme en Europe centrale et orientale, toutes leurs difficultés ont été surmontées avec l'aide efficace du FMI.

Les buts du Fonds Monétaire International, définis en 1944, demeurent donc parfaitement pertinents: organiser la coopération monétaire, faciliter le commerce mondial, l'emploi et la croissance, faire reculer la pauvreté, apporter une aide temporaire en cas de graves déséquilibres passagers. C'est vraisemblablement l'Europe qui peut le mieux revendiquer l'esprit d'une institution indispensable, qui a entamé avec succès sa mutation et doit la poursuivre résolument. Parce qu'elle est le seul véritable et exemplaire projet politique collectif face aux troubles créés par des transformations exceptionnellement rapides; qu'elle est une entité pacifiée, de libertés et de règles acceptées.

Les pays émergents contestent cette supériorité en raison de leur développement récent. Mais ils ne sont pas encore en mesure de convaincre. On y compte des dictatures, les sociétés les plus violentes et une contestation à peine voilée des principes démocratiques, qui seraient moins efficaces au 21ème siècle!
Ils réclament une place que justifierait leur poids, encore limité, dans l'économie mondiale (les BRICs - Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud  = 15%) mais que ne qualifie pas encore la forme peu démocratique de leurs régimes, leurs sociétés non stabilisées, leur manque d'ouverture, ou leur vision trop partielle d'une communauté internationale qui doit être plus organisée, apaisée, coopérative, respectueuse de la personne humaine et son environnement, c'est-à-dire moderne.

 Or l'une des leçons de la crise actuelle, c'est que le bon fonctionnement de l'économie mondiale ne se réduit pas à des équations financières et qu'il n'est possible qu'avec un projet de civilisation basé sur la liberté, la régulation, les solidarités, c'est-à-dire conçu pour l'homme. Pour cela un Européen reste parmi les plus qualifiés parce que l'unification européenne est un projet, certes difficile et progressif, mais inédit et réussi qui poursuit exactement les mêmes fins, en rompant avec beaucoup de certitudes qui réglaient jusqu'ici les relations entre les Etats.
Et si la place des femmes dans les sociétés est l'un des critères de mesure de leur modernité, une Européenne serait encore mieux placée et sa désignation plus que symbolique!

                                                                                                                                       Jean-Dominique GIULIANI (www.jd-giuliani.eu)

 

▪ Wolfgang Schäuble instrumentalise la crise de l’euro

Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, est l’homme clé de la solution à la crise de l’euro en Allemagne, et donc en Europe. Il nous a dit sa conviction que la monnaie unique survivra à la tempête, (1) si possible sans amputer la liste de ceux qui l’utilisent ni les règles inscrites dans les traités de Maastricht (2) et de Lisbonne. (3) Ce vétéran de la politique, ancien homme de confiance d’Helmut Kohl dans les années 1980 déjà, a participé en première ligne à tous les évènements historiques de l’histoire allemande récente. C’est lui qui rédigea en 1990 jusque dans les détails, le traité de réunification de l’Allemagne. C’est encore lui, alors ministre allemand de l’Intérieur du premier gouvernement Merkel qui mit au point avec Nicolas Sarkozy les règles de sécurité antiterroriste. Juriste, financier et politicien dans l’âme, Schäuble est l’homme des crises. Il surfe sur la crise de la zone euro. Le 21 août dernier, il répondait à la question « L’Europe perdra-t-elle dans cette crise le soutien de la population ? », posée par le quotidien allemand « Die Welt » : « Je ne le crois pas. On peut même concevoir maintenant des avancées qui auraient été plus difficiles auparavant. Le fait est que de grandes réformes sont plus aisées à réaliser après des secousses telles des catastrophes ou des guerres. Heureusement, en 2011, nous sommes loin de ça. Néanmoins les crises apportent une prise de conscience plus vive des réalités, elles font mettre en question ce qui paraissait acquis et accélèrent ainsi les décisions ». Sa recette consiste à effleurer dans le désarroi général les sujets qui fâchent ses compatriotes. Quand l’opinion s’en est emparée pour lui jeter la pierre, le sujet cesse d’être tabou. On peut alors faire un pas en avant. Il a ainsi lancé l’idée d’une fédération européenne et celles d’une agence de notation européenne et de la création d’obligations européennes, et, lors d’une réunion du FMI à Washington le 24 septembre dernier, cinq jours avant un vote crucial du Bundestag, celle de l’élargissement des fonds de sauvetage européens EFSF. Ayant survécu miraculeusement à l’attentat d’un psychopathe sur sa personne en 1990 et cloué, depuis, dans un fauteuil roulant, Schäuble a voué sa vie à l’unification de l’Europe autour du noyau dur franco-allemand dont il est à Berlin le plus ardent défenseur.

 

(1) Cette Interview paraît dans la revue « Politique Internationale », n ° de l’automne 2011, début novembre. A commander à la rédaction : 11, rue du Bois de Boulogne, 75116 Paris.

(2) Le traité de Maastricht qui a opté notamment pour l’adoption de la monnaie unique a été signé à Maastricht par l'ensemble des États membres de la Communauté économique européenne de l’époque (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Danemark , Irlande, Royaume-Uni,Grèce, Espagne, Portugal). Il est entré en vigueur le 1er novembre 1993. Il a été modifié ultérieurement par les traités d’Amsterdam et de Nice, qui ont introduit des dispositions nouvelles et ont permuté les numéros de l'ensemble des articles. La principale institution créée dans ce cadre est la Banque Centrale Européenne (BCE, en Allemand EZB) dont le siège est à Francfort. Elle est régie par la règle d’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique de la banque centrale allemande, la Bundesbank, dont le siège est également à Francfort. L’Italien Mario Draghi, 64 ans, ancien président de la Banque d’Italie, a été nommé le 21 juin dernier successeur du président français de la BCE, Jean-Claude Trichet, et lui a succédé à partir de cet automne.

(3) Le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007 et entré en vigueur le 1er décembre 2009 tient lieu de constitution européenne. Il a institué notamment l’Eurogroupe, nom donné à la réunion mensuelle et informelle des ministres des Finances des États membres de la zone euro en vue d’y coordonner leur politique économique. Créé par le Conseil européen en 1997, l’Eurogroupe a de facto vidé de sa substance le Conseil des ministres des finances européens (ECOFIN) qui se tient le lendemain de la réunion de l’Eurogroupe, dont il entérine les décisions. Le président de l’Eurogroupe est élu pour un mandat de deux ans et demi (nouveauté apportée par ce traité ). Actuellement, le président en est Jean-Claude Juncker, Premier ministre et ministre des Finances luxembourgeois, doyen du Conseil européen depuis 2005.

 

 

Strasbourg, visage de l’Europe démocratique

 par Bernd Posselt *

On ne connaît que trop le refrain du „cirque itinérant“, ce  Parlement européen qui erre, paraît-il, entre Bruxelles et Strasbourg et dilapide ainsi des millions. D’habiles propagandistes affirment que c’est la faute de la France qui s’obstine pour des raisons de prestige à maintenir à Strasbourg un « second siège » du Parlement européen. Ces médisances émanent d’un groupe de pression très professionnel installé à Bruxelles.

Cela n’a pourtant rien à voir avec un désir de prestige de la France. Tout simplement, la métropole alsacienne est en soi et pour soi la plus ancienne des trois capitales de l’Europe, avant même Luxembourg et Bruxelles. C’est ici que fut fondé, en 1949, le Conseil de l’Europe. C’est ici aussi que ses membres adoptèrent, en 1953, la Convention des droits de l’homme et créèrent, en 1959, la Cour européenne des droits de l’homme. L’Europe des six qui devint par la suite l’Union Européenne installa ici, en 1952, son Assemblée parlementaire, rebaptisée en 1959 Parlement européen et élu tous les cinq ans depuis 1979. Tout au long des 58 dernières années, les séances plénières se sont réunies à Strasbourg, et c’est dans la métropole alsacienne que furent votées presque toutes les décisions politiques importantes prises par les députés européens. C’est ici enfin que le noyau d’armée européenne, l’Eurocorps, ainsi que la chaîne de télévision franco-allemande, ARTE, ont élu domicile. 

Cette ville qui fut des siècles durant l’enjeu de presque toutes les guerres et une pomme discorde entre les prétendus ennemis héréditaires qu’étaient la France et l’Allemagne, n’est pas seulement devenue un symbole de réconciliation. Elle est aussi le visage d’une Europe parlementaire et démocratique, politique et culturelle. Et c’est aussi le foyer des droits de l’homme. Bruxelles, au contraire, est associée aux notions de bureaucratie et de pouvoir économique. Considérer Strasbourg comme la capitale parlementaire de l’Europe ne revient absolument pas à faire une concession à la France. En réalité, Strasbourg est le produit de plus d’un demi-siècle de solide travail parlementaire, indépendamment de ce que la France peut penser.

C’est impropre de qualifier la cité des bords du Rhin de « second siège » de l’Europe. Dans le cadre du Traité d’Amsterdam (1997), c’était enfin décidé que Strasbourg est le siège définitif du Parlement européen, de la même manière que la Cour de justice et la Cour des comptes européennes auraient leur siège à Luxembourg, que la Banque Centrale Européenne serait à Francfort et qu’enfin le Conseil et la Commission seraient à Bruxelles. Tout cela formait un ensemble cohérent dont l’existence a été réaffirmée au Traité de Lisbonne, adopté par voie de référendums et de votes parlementaires.

Le statut de Strasbourg comme siège du Parlement européen a certes été affaibli par un compromis bancal passé dans les années 80 avec le Premier ministre belge de l’époque, Wilfried Martens, derrière lequel agissaient en coulisse des groupes d’investisseurs belges et internationaux. Il y était précisé que Bruxelles n’accueillerait pas seulement des réunions des commissions parlementaires mais aussi des séances plénières du parlement, chose  jusqu’alors inusitée. Cela a donné six petites séances plénières annuelles de deux demi-jours chacune à Bruxelles. Pendant ce temps, les séances plénières régulières de Strasbourg se sont tenues - tout d’abord pour des raisons d’économies - dans l’hémicycle du Conseil de l’Europe. C’est seulement en 1999, en prévision de l’élargissement de l’Union, que fut construit sur les bords de l’Ill un bâtiment du Parlement européen de capacité suffisante pour héberger les séances plénières. Mais, dès la fin des années 80 et le début des années 90, des milieux bruxellois ont construit un bâtiment camouflé sous l’enseigne d’un « Centre des congrès », pour justifier ensuite cette construction par l’invention des mini-séances plénières qui sont, il faut le préciser, parfaitement superfétatoires. Les confusions ainsi créées par Bruxelles servent à présent à saper la suprématie de Strasbourg.

Un lobby bruxellois de députés et de fonctionnaires composé de Britanniques, de Néerlandais et de libéraux de gauche allemands ainsi que d’Européens du Nord cherche systématiquement depuis des années à transférer le centre de gravité du travail parlementaire de Strasbourg à Bruxelles. Ils sont parvenus jusqu’ici à éviter d’entrer en collision avec le Traité d’Union Européenne. Des mesures allant dans ce sens ont été prises, telle l’édulcoration et la réduction des après-midis du jeudi ainsi que la suppression des séances du vendredi à Strasbourg. Le but est d’instituer tous les mois une semaine de trois ou quatre jours de travail à Strasbourg et trois semaines de trois à quatre jours à Bruxelles pour que les séances plénières de Strasbourg perdent leur caractère dominant et que l’on puisse retirer à Strasbourg sa légitimation comme siège du Parlement. 

S’ajoute que, concernant les bâtiments, on néglige Strasbourg et Luxembourg – pas seulement compte tenu des extensions requises par l’élargissement – par rapport à Bruxelles et qu’on fait campagne contre le grand et bel édifice des séances plénières de Strasbourg baptisé au nom de la grande paneuropéenne française Louise Weiss. La France et la ville de Strasbourg l’ont érigé à des conditions avantageuses. Le quotidien allemand « Die Welt » écrivait en 1999 lors de l’inauguration de ce bâtiment qui est un chef d’œuvre d’architecture moderne, qu’il a été construit à des prix au m2 qui « feraient pâlir d’envie les promoteurs publics allemands ». Ceux, précisément, qui abrègent les séances plénières à Strasbourg, déplorent qu’il faille entretenir un bâtiment utilisé si peu de jours. Une certaine propagande gonfle les coûts présumés de Strasbourg, mais c’est à peine si l’on évoque les coûts très supérieurs de Bruxelles. On investit beaucoup moins dans la technique et dans les bureaux de Strasbourg – mais les mêmes milieux qui imposent ces économies, se lamentent ensuite à grands cris sur les déficits techniques et architecturaux du Parlement de Strasbourg comparé à celui de Bruxelles.    

C’est pourquoi il faut que la France cesse d’hésiter à agrandir Strasbourg et ses infrastructures sans lésiner sur ses efforts. La France doit affirmer clairement vis-à-vis d’autres Etats membres ainsi que de l’administration européenne que le choix en faveur de Strasbourg a été fixé une fois pour toutes et que Paris n’acceptera plus qu’on sape cette décision. Ce serait une bonne chose pour tous les Européens. En renforçant la présence du parlement à Strasbourg, le système actuel avec tous ses aléas ferait place à une organisation politiquement meilleure et en même temps nettement moins onéreuse. Au lieu d’écourter les séances plénières à Strasbourg, lesquelles sont de toute manières rendues obligatoires par les traités, mieux vaudrait supprimer complètement les mini-séances plénières de Bruxelles. Le parlement a le pouvoir de le faire de son propre chef sans modifier les traités et sans requérir l’aval des gouvernements. La semaine plénière à Strasbourg devrait être prise en compte sur cinq jours jusqu’à la dernière minute. Il faudrait consacrer chaque mois à sa préparation deux semaines de travail intense, l’une réservée aux travaux en commission et l’autre dans le cadre des groupes. Cela permettrait des économies considérables de moyens et les députés y gagneraient des semaines de liberté au cours desquelles ils pourraient se consacrer à leurs circonscriptions électorales.

Ce serait aussi un gain politique étant donné que Strasbourg remplirait pleinement sa fonction de visage authentique du Parlement européen, avec ses journalistes accrédités et ses thèmes de débats définis par le parlement. A Bruxelles, le parlement est occulté pour la presse et pour la politique par la bureaucratie, l’OTAN, et les représentants de l’Etat belge. Cela se voit très bien lors de visites de chefs d’Etat qui, à Strasbourg, figurent sous le sigle du Parlement européen tandis qu’à Bruxelles, dans les mêmes circonstances, il n’est évoqué, au mieux, qu’en marge.

Le service chargé d’organiser les séances du Parlement européen devrait s’installer totalement à Strasbourg, les services du contrôle, du travail des commissions et de la coopération avec d’autres institutions pourraient être à Bruxelles. Luxembourg se réserverait l’administration interne, la comptabilité et les services de traduction, des activités que les grandes entreprises européennes elles-mêmes font exécuter aujourd’hui en partie dans des filiales asiatiques équipées de moyens de communication ultramodernes.

On avance en faveur de Bruxelles l’argument selon lequel il n’y a pas que les fonctionnaires du Conseil et de la Commission à être installés dans la capitale belge, mais que la plupart des lobbies ont leurs boutiques dans la capitale belge. Nonobstant le fait qu’un peu de recul par rapport au groupes de pression ne serait que bénéfique pour le travail des parlementaires, ces derniers devraient être suffisamment conscients de  leur importance pour attendre que viennent à eux ceux qui veulent obtenir d’eux quelque chose. Le parlement n’a besoin de courir après personne, à l’exception des électeurs. Ces derniers sont d’ailleurs pris en charge de façon optimale par un service de visites extrêmement bien organisé auquel la ville de Strasbourg participe.

Parmi les légendes que l’on répand, il y a la rumeur selon laquelle les bâtiments du Parlement de Strasbourg resteraient vides entre les séances plénières. Rien n’est plus faux. Chaque année, pendant les semaines exemptes de séances du parlement, plus de 100 000 citoyens d’Europe viennent en visite d’information – un courant qui pourrait être accru si l’administration du parlement augmentait ses effectifs sur place. 

L’important est que Strasbourg incarne l’identité de la représentation populaire de l’Europe tandis que Bruxelles est synonyme de bureaucratie. Les titres des médias le prouvent. Récemment une agence de presse écrivait : « Le Parlement européen est lui aussi contre les projets de Bruxelles ». Quand un journal titre : « Strasbourg plaide en faveur de quota d’immigration », il veut dire « le parlement ». Et quand un autre journal écrit en manchette : « Bruxelles réclame des régulations énergétiques », c’est clair qu’il s’agit de la Commission. Strasbourg, c’est l’Europe des peuples et donc un parlement qui se considère comme le contre-pouvoir de la bureaucratie et qui contrôle cette dernière. 

Naturellement, les commissions, surtout la commission de contrôle budgetaire, de même que la Cour des comptes installée à Luxembourg doivent exercer leur contrôle démocratique à Bruxelles également. Raison pour laquelle on ne peut renoncer à une certaine présence dans cette ville. Néanmoins le parlement ne devrait pas renoncer à constituer une capitale parlementaire de l’Europe qui ne soit pas une métropole nationale. Telle était l’ambition des pères fondateurs à laquelle les députés devraient aujourd’hui revenir, au lieu de s’installer à l’ombre néfaste de silos à bureaucrates.  Aujourd’hui, l’Union Européenne est si hétérogène et si diverse qu’intégrer le demi-milliard de personnes qui la constituent dans des institutions réparties en réseau en fonction d’un code très calculé, est plus facile que de tout concentrer en un lieu. Mais si une intégration plus forte de l’Europe exigeait davantage de centralisation, alors, le district européen franco-allemand situé entre Strasbourg et Kehl – sur le modèle de Washington D.C. – serait assez vaste pour devenir le district autonome de l’Europe, le siège des institutions européennes. Mais pour cela, il faudrait améliorer les infrastructures en matière de bâtiments et de transports.

Il faudrait enfin cesser de dire qu’on pourrait donner une compensation à Strasbourg en échange du siège du Parlement européen. Que pourrait-ce être ? Il n’y a pas trente-six  solutions : ou bien on élargit la présence à Strasbourg du Parlement européen – alors les institutions requises viendront s’y installer ; ou bien la ville perd peu à peu son rôle de métropole européenne et tombe au niveau de Parme qui héberge le siège de l’agence alimentaire européenne.

L’Union Européenne est une communauté politique et juridique qui a ses racines à Strasbourg. Elle est davantage que le Marché commun de Bruxelles qui se considère de plus en plus en comme un élément de la mondialisation, comme le pied-à-terre anglo-américain en Europe continentale. Certains pensent que, plus de six décennies après la Deuxième Guerre mondiale et dans une UE élargie, la ville de Strasbourg a perdu son pouvoir de symbole de la réconciliation franco-allemande. Mais ne perdons pas de vue que la nouvelle Europe de l’avenir ne peut pas fonctionner sans harmonie franco-allemande – et surtout que l’alternative effroyable serait une Europe des coalitions avec Berlin et Paris comme réceptacles de groupes d’Etat en concurrence les uns avec les autres. En fait, Strasbourg est devenue depuis longtemps le symbole de la réconciliation et de la compréhension entre les peuples.

S’il a été possible de combler les fossés entre des peuples qui ont été pendant un millénaire des soi-disant ennemis héréditaires, alors on peut jeter des ponts semblables à l’Est et au Sud-est de l’Europe. L’ancienne ministre autrichienne des Affaires étrangères, Ursula Plassnik, l’a très bien dit : l’ambition d’instaurer la compréhension entre les peuples, mise en œuvre par les pères fondateurs de l’Europe des Six après la Deuxième Guerre mondiale, se concrétise aussi de nos jours pour sa génération à elle dans le message de paix de l’Union Européenne en Europe du Sud-est. A cet égard aussi, Strasbourg joue aujourd’hui un rôle non négligeable. Le Conseil de l’Europe a été et reste la porte d’entrée des peuples de l’Est, du Centre et du Sud-est de notre continent dans les structures européennes. Politiquement, Strasbourg n’est absolument pas une gare de transit. La Convention des droits de l’homme du Conseil de l’Europe et le Parlement élu démocratiquement resteront  à la longue les pièces maîtresses les plus impressionnantes de l’intégration européenne – et c’est pourquoi leur place est à Strasbourg.  

La métropole alsacienne est également un lieu de dialogue des cultures et des religions. Le catholicisme occidental de sa cathédrale s’allie au solide protestantisme de nombre de ses habitants, inscrit dans sa culture universitaire, mais aussi au mouvement des lumières de la France contemporaine, à la vitalité d’une des communautés juives les plus considérables d’Europe et à la diversité d’une forte communauté islamique. Les églises orthodoxes d’Europe de l’Est ont également trouvé à s’établir à Strasbourg. Elles sont très présentes dans le Conseil de l’Europe qui englobe aussi la Russie et le Caucase du Sud.

Strasbourg est plus qu’une ville, c’est un concept, « une certaine idée de l’Europe ». Le bâtiment strasbourgeois du Parlement européen, situé entre des espaces verts et des cours d’eau à partir desquels on peut rejoindre directement la Méditerranée, l’Atlantique et la Mer du Nord, a choisi un emplacement symbolique. Il a été érigé par «Architecture Studio» de Paris en relation avec la cathédrale. Et c’est d’une image dans cette cathédrale que s’est inspiré le drapeau européen: douze étoiles jaunes sur fond bleu comme symbole de la perfection.

L’Union Européenne est encore bien éloignée de cette perfection. Mais l’Europe politique de Strasbourg est en bonne voie. Cela se voit de façon impressionnante sur la place située devant le bâtiment Louise Weiss : les mâts plantés là pour hisser pavillon proviennent des chantiers Lénine de Dantzig d’où est parti le mouvement de Solidarnosc qui a balayé la tyrannie communiste en Europe centrale et orientale. Si l’on peut faire le lien entre cet élan de liberté et celui des pères fondateurs de l’actuelle UE, alors l’Europe n’a pas de raisons de craindre l’avenir.

Abandonner Strasbourg ne serait pas seulement une grave injustice vis-à-vis de la France dont l’Europe ne peut se passer pour progresser, ce ne serait pas seulement un ébranlement de l’identité européenne qui s’est incarnée après la Deuxième Guerre mondiale dans la région frontière de l’Alsace, si longtemps enjeu des guerres du passé. Exiler de cette si ancienne métropole européenne le Parlement européen serait un pas vers l'appauvrissement spirituel de l’Europe. Alors que l’Europe vient de vivre son plus vaste élargissement et qu’elle est confrontée à une grave crise d’orientation, elle a plus que jamais besoin d’un supplément d’âme et d’identité.

La localisation et le choix d’une capitale ne sont pas des questions secondaires et il ne faut pas les traiter en fonction de critères purement quantitatifs ou techniques, ni sur un coup de tête. Ce sont des questions éminemment politiques. Il y va de l’identité et de l’orientation à long terme d’une communauté. Pierre Pflimlin qui fut un Européen par excellence, l’avait exprimé ainsi : « Il n’y a pas de communauté s’il n’y a pas un endroit où celle-ci se manifeste plus que partout ailleurs… Ne détruisons pas les lieux symboliques de l’Europe, ces lieux où l’on ressent plus qu’ailleurs la présence de son âme ».

* Membre du Parlement Européen, porte-parole du parti bavarois CSU pour la politique étrangère au Parlement Européen et président de l’Union Paneuropéenne d’Allemagne.

 

 

▪ Pourquoi j’aime l’Europe

Forces et faiblesses d’un continent

L’Europe, de l’Atlantique à la Mer Noire, de Gibraltar au Cap Nord, n’est géographiquement qu’une péninsule de l’Asie. Ni sa superficie, ni les ressources de son sous-sol, ni sa population ne la destinaient à jouer un rôle capital dans l’histoire. Patchwork de langues et de cultures, elle était vouée aux querelles et la désunion. Et en quelque sorte maudite. En outre, elle est marquée par son passé qui avait amené un secrétaire d’Etat américain il y a quelques années à parler de « la vieille Europe ». Il était de bon ton de dire que l’Amérique s’occupait du futur, l’Europe du passé. Ce dicton ment parce que l’Union Européenne est un projet d’avenir, mais surtout parce que les peuples sans passé n’ont pas d’avenir.

Dans une très lointaine antiquité, l’Europe fut un continent maudit. Son nom vient du terme sémitique « ereb » qui signifie « sombre ». Les anciens Egyptiens voyaient en elle le pays sombre, là où le soleil se couche, en d’autres termes la terre des morts. Mais c’était une erreur, car l’Europe est un continent accueillant et hospitalier où il fait bon vivre. Elle est presque partout habitable et cultivable. Chez nous le soleil brille et brûle moins qu’au Moyen-Orient parce que nous sommes dotés d’un climat tempéré et de saisons assez régulières, avec des pluies justes assez abondantes et un peu de neige en hiver. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les hommes aient cherché, depuis des millions d’années, à venir s’y installer pour améliorer leurs conditions de vie et leurs métiers. Même si aujourd’hui les épigones de feu Ben Laden maudissent l’Europe (et l’Amérique), il faut se souvenir que les Arabes et les Turcs ont tenté de s’y installer il y a des siècles et qu’ils ont encore cette idée en tête. Même si, pour l’instant, ce ne sont pas leurs armées qui nous envahissent, mais les plus démunis de leurs sociétés, ceux qui ne trouvent plus assez chez eux pour vivre et qui viennent profiter chez nous de nos libertés, de notre tolérance et surtout de nos caisses de maladie et assurances chômage.   

Les origines du génie européen

Sans vouloir ressusciter la vieille « théorie des climats » de Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, plus connu sous le nom de Montesquieu, on peut se demander si les climats et les paysages de notre continent n’ont pas été à l’origine du génie européen. Toujours est-il que l’Europe a essaimé dans le monde entier, multipliant ses conquêtes avec une facilité déconcertante jusqu’en Amérique et en Australie et, du XVème au XIXème siècle. Elle a semé partout sa religion chrétienne, ses langues et ses techniques. Si nous devons nous mesurer aujourd’hui à des pays émergents qui tentent de nous battre dans nos propres domaines d’excellence, c’est à nous-mêmes que nous le devons, car ils seraient restés sans nous à l’âge de la lampe à huile, voire du feu de camp, et de la marine à voile, voire du canoë. Bref, le monde ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans ce qu’en a fait l’Europe. L’Amérique, « sa fille », n’existerait pas. Il serait donc temps que l’on mette des accents circonflexes français et des « Umlaut » (trémas) allemands sur les messages transmis par Internet qui, pour le moment, s’écrivent en anglais international. Qu’on dise comme les Français « logiciel » et non pas « sofware » et « ordinateur » et non pas « computer ». Car l’ordinateur a été inventé en Allemagne et non pas aux Etats-Unis, même si le Pentagone et Bill Gates ont créé le « Web », terme que les Canadiens français ont joliment traduit « la toile » et que nous avons adopté.

On peut remonter à Charlemagne et à Charles Quint, à Napoléon et à Bismarck pour parler de l’Europe. Mais nous devons nous occuper d’abord de l’Europe actuelle, après le terrible XXème siècle dont la première moitié mena l’Europe à l’agonie et la seconde moitié à sa résurrection. Saignée à blanc par la guerre de 1914-18, puis par celle de 1940-45, surtout en Allemagne et en Pologne, l’Europe a reflué depuis 1945. Elle s’est retirée des autres continents au long d’un processus appelé décolonisation. Puis elle a tenté, pour compenser son impuissance relative, de se fédérer dans un élan de solidarité de ses Etats. La menace soviétique a accéléré et accentué ce recentrage en Europe occidentale. L’Europe unie et indivisible n’avait pas été formée en 1945, comme elle aurait dû l’être, mais dès que la reconstruction de l’Allemagne occidentale s’est matérialisée, au début des années cinquante. C’est à ce moment qu’a été créée la Communauté charbon-acier qui avait pour arrière pensée de mettre en commun les matériaux avec lesquels on fait les canons. Puis en 1957-58, l’Europe occidentale consolida son union économique quand l’URSS monta en puissance, avec le lancement du Spoutnik puis le premier vol spatial habité. Ce fut la CEE, Communauté Economique Européenne.

Rendre la guerre impossible

La Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) annoncée par un discours de Robert Schuman du 9 mai 1950, date devenue Journée de l’Europe, et créée par le Traité de Paris de 1951, fut la première organisation internationale relevant d’organes supranationaux, une Haute Autorité, chapeaute par des organes représentants les gouvernements nationaux, des députés et un pouvoir judiciaire indépendant. Elle se composait de six nations, la France, l’Allemagne (occidentale), l’Italie,  et les pays du Benelux (Belgique, Luxembourg et Pays-Bas), unifiant l'Europe de l'Ouest durant la Guerre froide et créant les bases d'une démocratie européenne, ébauche de notre actuelle Union Européenne. Alors ministre français des Affaires étrangères, Schuman déclara que la CECA était un moyen d'empêcher une nouvelle guerre entre la France et l'Allemagne. Il déclara que son but était de rendre la guerre "non seulement impensable mais aussi matériellement impossible". Le traité instituant la CECA était entré en vigueur le 23 juillet 1952 pour une durée de 50 ans jusqu’au 22 juilllet 2002. Avec l’Union Européenne, il est aujourd’hui dépassé et intégré.

La grande force de la CECA avait été de mettre en pool du concret en créant un marché unique du charbon et de l'acier. Le Marché commun puis l’Union Européenne l’ont dépassée entre-temps, mais elle a été le premier rempart contre un retour des conflits. Elle fut une mesure indirecte et géniale de désarmement réciproque, forcément limitée à l’Europe occidentale. A noter que les pays qui la formaient étaient ceux de l’ancien empire romain d’Europe, les terres sur lesquelles Rome avait instauré pendant quatre siècles la « pax romana ». Cette structure s’est renforcée avec la signature du Traité de Rome, le 25 mars 1957. Ce traité était bien nommé puisqu’il unissait cinq pays, l'Allemagne, la Belgique, la France, l'Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas, qui avaient formé deux mille ans plus tôt l’empire romain d’Occident. Il faudrait dire « les » traités de Rome parce qu’ils étaient deux : le premier créait la Communauté économique européenne (CEE) ; le second créait la Communauté européenne de l'énergie atomique (CEEA ou Euratom).  Ce qu’on a appelé l’Europe des Cinq était donc le premier noyau de l’Europe, celui qu’avaient forgé les empereurs de la Rome antique. Beaucoup d’eau pourtant avait passé sous les ponts depuis. Les atavismes politiques ont la vie dure. Ils refont souvent surface après des siècles et des millénaires.

Restait, en face, la puissance écrasante du Pacte de Varsovie téléguidée par l’Union soviétique. On n’avait pas compris à la fin de la Première Guerre mondiale que l’empire des Habsbourg constituait un barrage au centre de l’Europe, qu’il y remplissait un espace politique et militaire qui ne pouvait rester vide sans attirer des prédateurs. Son démembrement que l’accrétion par les vainqueurs de 1918 de pays artificiels comme la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie n’avait pu compenser, créa justement ce vide dans lequel vingt ans plus tard Hitler s’engouffra avec sa Wehrmacht, pour faire place à Staline et à l’Armée rouge quand le Reich hitlérien vaincu et exsangue dut en retirer ses troupes. C’est pourquoi la ligne Pologne, Tchéquie, Hongrie forme aujourd’hui l’épine dorsale de l’Europe. Il est important qu’elle soit solide. Que ses peuples s’y sentent bien chez eux. Après la CECA qui avait rempli son rôle de bastion anti-guerre dans les années cinquante, cette ligne est érigée contre les tentations hégémoniques sur notre continent. Mais sommes-nous devenus pour autant une puissance souveraine, consciente et fière de l’être ? Remontons le fil du temps.

Les Etats-Unis ont sauvé les nations européennes

 Il avait fallu que les Etats-Unis débarquent sur le continent européen en 1917, pour aider Français et Britanniques à remporter la Première Guerre mondiale contre le l’empire wilhelminien et ses alliés qui tentaient plus ou moins consciemment de s’assurer la domination de l’Europe. Puis en 1945, au terme de la Seconde Guerre mondiale, les Américains sont revenus pour écraser le IIIème Reich. Ils nous imposé ensuite certains éléments de leur civilisation, pas toujours les meilleurs, mais ils ont contribué indirectement à la modernisation de l’Europe. Ce faisant, ils nous ont délivrés de deux virus qui avaient proliféré sur l’humus européen, le marxisme-léninisme et le national-socialisme ou fascisme. Ce dernier avait été occis par la capitulation de 1945 et il ne s’en est pas relevé politiquement depuis. Il n’a survécu que sur des ilots intellectuels et médiatiques. Le marxisme-léninisme d’obédience soviétique a mis plus longtemps à mourir que son clone hitlérien. Il a survécu jusqu’en 1989-90 en Europe centrale et orientale sous forme de puissance militaro-policière. La victoire de l’URSS sur le Reich hitlérien et les guerres dites de libération des peuples colonisés en Asie et en Afrique, ainsi qu’à Cuba, ont donc prolongé la vie de ce grand malade. La Guerre froide a prolongé de près d’un demi-siècle la guerre proprement dite. Le pouvoir de destruction du marxisme-léninisme ou socialisme-communisme s’est exercé durant tout ce temps au détriment des hommes et des économies est-européennes, en incluant un tiers de l’Allemagne. Grâce au soulèvement héroïque des peuples asservis par l’URSS, nous avons gagné cette « paix belliqueuse » comme Raymond Aron appelait la Guerre froide, sans coup férir, si l’on excepte les révoltes écrasées dans le sang à Berlin-Est en 1953, à Budapest en 1956, à Prague en 1968 et le coup d’Etat militaro-communiste de Varsovie en 1980, suivi de l’arrestation des principaux dirigeants du syndicat Solidarnosc, nouvellement créé. Mais les femmes et les hommes de Solidarnosc à Varsovie depuis 1980 et le peuple de Berlin-Est et de Leipzig en 1989 ont fini par avoir raison du Léviathan. Ceux qui ont connu le régime d’oppression des Soviets, tremblent encore, surtout en Europe de l’Est, à l’exception bien entendu de ses bénéficiaires, les membres de la nomenklatura et leurs épigones qui tremblent encore de colère d’avoir perdu cette guerre (ils se consolent en pensant n’avoir perdu qu’une bataille).

Héritiers de la Guerre froide

Revenons un peu sur cette époque qui a marqué l’Europe actuelle. Les soldats soviétiques avaient libéré les survivants des camps nazis, mais leurs chefs, de Staline à Brejnev en passant par Khrouchtchev, avaient ensuite parqué la moitié du continent qu’ils occupaient derrière un rideau de fer. En Europe, nos grands-parents et parents étaient marqués au fer rouge par la guerre antihitlérienne. Nous autres, nous sommes tous aujourd’hui les héritiers de la Guerre froide. Nous n’avons pas les mêmes cicatrices ni les mêmes traumatismes. L’Europe a été marquée au XXème siècle par des césures historiques brutales. S’est ajoutée après 1945, la coupure Est-Ouest. A l’Ouest, nous avons eu peur de l’armée rouge, et à l’Est, ils ont eu peur de la police secrète communiste. Dans ses cauchemars, l’Europe est habitée par les fantômes d’Auschwitz et de Dachau. Mais des chars frappés de l’étoile rouge se mêlent aussi à l’armée des ombres. A la fin des années 1940 et au début des années 1950, la puissance soviétique n’aurait fait qu’une bouchée de l’Europe occidentale, mais l’arme nucléaire américaine et les Gis déployés sur notre continent, en Allemagne surtout, lui ont coupé l’appétit. Ce fut l’époque de la confrontation militaire directe qui s’est achevée sur la crise des missiles nucléaires de Cuba en 1962 et s’est plus ou moins prolongée par des guerres du Tiers-monde jusqu’à la signature des accords signés à Paris par les Vietnamiens et les Américains en janvier 1973 qui mirent fin à la guerre du Vietnam. Au cours des années 1970, l’URSS développa alors une nouvelle stratégie qui répondait à la « détente » souhaitée par le Général de Gaulle et, d’une autre manière, par le chancelier Willy Brandt. Elle obtint la reconnaissance « de facto » de la RDA après avoir fait admettre à l’Ouest l’existence du Mur de Berlin, mais, pour réintégrer la communauté internationale qu’elle avait quittée en 1947-48, elle dut signer des accords internationaux. Le Kremlin espérait ainsi pour mêler diplomatie et pression militaire.

Cela provoqua une nouvelle vague de contestation interne du modèle soviétique. En 1975, dans les accords d’Helsinki était stipulé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’obligation pour tous les peuples de respecter les droits de l’homme. Ce fut un facteur d'affaiblissement intérieur pour l'URSS et son glacis européen. En URSS, se développa un mouvement de dissidents qui remit fondamentalement en cause les excès du communisme et dénonça le manque d’ouverture libérale (liberté) du régime à la liberté des peuples et des individus. Alexandre Soljenitsyne, publia en 1973 son livre « L’Archipel du goulag ». Pour ce livre, il fut exilé d’URSS, se réfugia aux Etats-Unis d’où il écrivit en 1974 une lettre aux dirigeants de l’Union soviétique dans laquelle il réclamait la libéralisation du régime moscovite. Le physicien Andreï Sakharov, un des pères de la bombe H russe, prix Nobel de physique et de la paix en 1975, se mit à critiquer la course aux armements. Enfin, les dysfonctionnements de l’économie russe recommencèrent à se manifester de façon flagrante. Les besoins de la population russe n’étaient pas toujours couverts. L’économie planifiée socialiste entraînait manifestement une économie de pénurie. L’URSS fut contrainte d’importer des produits agricoles depuis 1971. Elle dut renforcer l’exploitation économique de ses satellites en Europe de l’Est. Le développement ne profitait qu’à une minorité, à une élite fortunée proche du parti : la Nomenklatura. Le communisme d’obédience soviétique montra son vrai visage de dictature militaro-policière. Parallèlement, la dissidence montait dans le bloc de l’Est. L’Eglise catholique polonaise, inspirée par avec le jeune Jean Paul II, ancien cardinal de Cracovie élu pape en 1978,  se montrait de plus en plus critique à l’égard de l’URSS et du matérialisme marxiste. En Allemagne de l’Est, réprimé par la Stasi, le mouvement de sympathie des jeunes intellectuels pour le printemps de Prague de 1968 perdura. Ce sont eux, devenus quadragénaires qui prendront la tête de la révolution pacifique de 1989 contre le régime d’Erich Honecker.

L’amnésie soixante-huitarde

Ceux qui avaient vécu la montée du nazisme, l’Holocauste des juifs, la résistance antihitlérienne et la guerre disparaissent aujourd’hui. Ce sont eux qui ont voulu faire la paix en Europe, titre d’un livre de Willy Brandt. Mais ils ont légué leur message à la génération qui atteint ou vient d’atteindre l’âge de la retraite et même à de nombreux quinquagénaires dont le président Nicolas Sarkozy est un exemple. Sans avoir vécu la guerre et les bombardements, l’occupation et la résistance, cette génération née au milieu du XXème siècle « sait encore » ce qu’est une dictature d’extrême droite, raciste et belliciste. Elle ne l’a pas appris seulement dans les livres, mais elle a pu interroger des témoins de ce temps, des victimes, des survivants. Cette générations est également pacifiste, en Allemagne surtout, mais elle n’a pas une vue aussi précise que la précédente de ce qu’est une guerre et une dictature. Beaucoup de ces gens-là ont confondu la démocratie et la dictature et se sont laissé berner par des idéologues. Entre-temps, le message s’était déjà un peu édulcoré. Ce sont les « soixante-huitards ». Ils ont eu leur heure de gloire en Allemagne quand le gouvernement de Gerhard Schröder et de Joschka Fischer est arrivé au pouvoir en 1998, en battant le « géant noir » Helmut Kohl qui avait mis fin à la Guerre froide en réalisant la réunification de son pays et de l’Europe. Ce fut l’aboutissement de la « longue marche à travers les institutions » recommandée par Rudi Dutschke, le leader étudiant allemand, de préférence au terrorisme de la Fraction Armée Rouge qui prônait la conquête du pouvoir par les armes.

Ils n'y sont pas restés longtemps, sept ans en tout, au cours desquels ils ont réussi à creuser le déficit allemand, à réduire les exportations et à créer une récession qui a fait descendre trois années de suite le taux de croissance du PIB allemand au-dessous du zéro. C’est au social-démocrate (SPD) Gerhard Schröder qu’est revenu avec l’Agenda 2010 en 2004-2005 de redresser la situation. Pour faire passer ses lois drastiques d’amputation de l’allocation chômage, de baisse des coûts de production, d’assouplissement du droit du travail, il a obtenu à la deuxième chambre allemande, le Bundesrat, l’appui du  parti chrétien-démocrate (CDU) dirigé par Angela Merkel. Ensuite, en 2005, la CDU et sa petite sœur bavaroise la CSU ont créé un gouvernement de Grande coalition avec le SPD. Ce gouvernement d’union nationale a assuré la finition de l’Agenda 2010 de Schröder tout en y ajoutant un zeste de libéralisme, mais avec des mesures dynamiques comme un gel salarial prolongé actuellement jusqu’en 2012 et l’allongement de la vie active de 65 à 67 ans. Ces programmes ont sauvé l’économie allemande qui joue le rôle aujourd’hui de locomotive de l’Europe. L’autre pilier de la construction européenne,  la France, était entrée sous les présidents Mitterrand et Chirac dans une ère de décadence au cours de laquelle elle n’a réalisé pratiquement aucune réforme, les moindres réformes étant bloquées par des manifestations et revendications irréalistes des forces syndicales, vivant de sa substance et s’appauvrissant de plus en plus, exactement comme l’Allemagne dans les toutes dernières années de l’ère Kohl et les premières années de l’ère Schröder. Seulement les rigidités sociales nettement moindres en Allemagne ont permis de relancer l’économie alors qu’elles continuent en France à bloquer tous les efforts de modernisation du pays entrepris par le successeur à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy. Ce dernier s’était inspiré à partir de 2007 très largement des réformes de Gerhard Schröder et d’Angela Merkel, mais la France a une longueur de retard sur l’Allemagne et une économie incontestablement plus faible. Seul avantage douteux de la France : sa natalité qui dépasse légèrement le taux de reproduction de la population, mais au prix d’une forte immigration pas partout assimilable. Néanmoins, un ajustement très difficile des systèmes de gouvernement communautaires de l’UE réalisé par l’Allemagne et la France au prix de longues frictions et négociations semble s’imposer peu à peu à la faveur de la crise. On parle de « gouvernance européenne » tandis que des mesures de sauvetage de l’économie et un meilleur contrôle des finances permettent d’espérer que la crise sera surmontée et donnera naissance à une nouvelle Europe. Suite au recul des Etats-Unis après les échecs de Georges W. Bush et vu l’inexpérience de Barack Obama, l’Europe a même joué un rôle leader dans la monde en crise. Nicolas Sarkozy suivi par Angela Merkel a créé le G-20, le G-10, l’Union pour la Méditerranée,  l’Allemagne et la France ramènent peu à peu la Russie vers des positions plus favorables aux Européens. Tout n’est pas négatif. Reste que les risques sont importants, la situation est grave.

L’approfondissement politique

Bien sûr, année après année, traité après traité, l'Europe n'a cessé de se construire pour transformer son territoire qu'elle a progressivement élargi en espace de solidarité et d'exigences partagées. L’Europe des Cinq des années cinquante est devenue l’Europe des vingt-sept des années deux mille. Selon le terme en vogue, elle s’est « élargie », d’abord aux Etats du Sud méditerranéen et atlantique, Grèce (adhésion en 1981), Portugal et Espagne (en 1985), puis après la fin de l’occupation soviétique, aux Pays d’Europe centrale et orientale qui ont adhéré pour la plupart à l’UE, huit d’un coup, en mai 2004. On avait affublés en jargon diplomatique ces pays du vilain mot de « Peco(s) ». En fait, l’adhésion à l’Union Européenne, après l’adhésion à l’OTAN, représente beaucoup plus pour eux que pour les Etats de la « vieille Europe », dans le premier cercle des Etats fondateurs et des pays du Sud. D’aucuns estiment que c’est d’eux que viendra la régénération de l’Europe.  Pour eux, l’adhésion a suivi la libération. Ils sont animés de l’esprit qui était celui des Européens de l’Ouest dans les années cinquante, épris de liberté et d’ardeur au travail. Ils ont d’ailleurs tenu assez bon durant la crise, avec certes des effondrements passagers comme en Hongrie, mais avec brio comme la Pologne qui fut en 2009 le seul Etat de l’UE à connaître une croissance.

L’Europe s’est également «  approfondie », toujours selon le jargon en vigueur,  en augmentant les compétences politiques de ses institutions. Auparavant déjà, elle était passée de la Communauté Economique Européenne (la CEE en 1958) à la Communauté Européenne (la CE en 1965 créée par le traité de fusion des exécutifs de la CECA et d’Euratom) et avait été confortée par l’Acte unique de 1986, pour devenir enfin l’Union Européenne (l’UE résultant du Trait de Maastricht signé le 7 février 1992 et entré en vigueur le 1er novembre 1992). Ce traité prévoyait aussi le passage à la monnaie unique ou, comme disent les Allemands, à la « monnaie commune ». Les 16 pays membres de la zone euro sont, par date d'adhésion et ordre alphabétique, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, l’Espagne, la Finlande, la France, l’Irlande, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas et le Portugal qui ont tous adhéré le 1er janvier 1999, suivis de la Grèce (adhésion le 1er janvier 2001), de la Slovénie (le 1er janvier 2007), de Chypre et de Malte (le 1er janvier 2008) et de la Slovaquie (le 1er janvier 2009).  En plus des seize pays membres de l'UEM, trois micro-États utilisent l'euro comme monnaie officielle légalement sans être membres de l'Union européenne. En effet ces micro-États avaient des accords avec des pays membres pour utiliser leur monnaie avant que la zone euro se construise. Il s'agit de Saint-Marin et du Vatican qui avaient des accords avec l'Italie pour avoir leurs propres pièces (en lires) tout en utilisant la lire italienne, ainsi que de Monaco, qui avait des accords avec la France pour utiliser le franc français. Ces pays totalisent 325.728.637 habitants.

L’aboutissement ultime et actuel est le Traité de Lisbonne signé le 13 décembre 2007 entre les 27 pays membres de l’UE. On n’ose plus appeler ce traité « Constitution », étant donné que deux des Etats fondateurs de l‘Union, la France et la Hollande, avaient rejeté par référendum en 2005 sa première ébauche. Adopté par ratification parlementaire dans la plupart des Etats-membres et par référendum en Irlande, après un second vote, l’actuel Traité de Lisbonne est pourtant à peu de choses près l’équivalent du « Traité constitutionnel » qui avait été rejeté successivement par la France et la Hollande lors de référendums en 2005 puis par l’Irlande en 2008. Effectuées en omettant d'y insuffler le supplément d'âme commune et menées par des acteurs souvent obsédés par l’idée que l’UE ne devait ressembler en rien à un Etat fédéral ou confédéral (d’où le refus du terme « constitution »), ces transformations permanentes ont donné trop souvent de l'Europe l'image d'une bureaucratie impersonnelle et lointaine, d’une coquille creuse nommée Bruxelles. Et parallèlement d’une basse-cour européenne dans laquelle régnait la loi du coup de bec entre volatiles chamailleurs quand bien même les conflits armés en étaient heureusement (presque) exclus à la différence de ce que nos parents, grands parents et nos ancêtres avaient subi. C'est pourquoi les peuples de l'Union ont délaissé la mobilisation démocratique nécessaire à l'Europe, en s'abstenant massivement aux élections européennes.  Ce reflux est impressionnant.  La participation est tombée en moyenne de 63% en 1969 lors de la première élection directe du Parlement européen à 45,6% en 2004 et à 43,24% en 2009. Si, parmi les grands pays la participation en Allemagne est relativement stable avec un taux de 45,2% en 1999, de 43% en 2004 et de 43,3% en 2009, elle a quand même beaucoup reculé puisqu’elle avait culminé à 65,7% au scrutin de 1969. La participation est restée stable et forte en Belgique (90,3% en 2009 après 91,4% en 1969) et au Luxembourg où elle est tout à fait comparable à celle de la Belgique, ce qui n’a rien de surprenant, ces petits pays étant centrés sur les institutions européennes ancrées sur leur sol.

Comment faire aimer l’Europe ?

En juin 2009, en France, l’abstention aux élections européennes a battu un record, atteignant 59,37 % des inscrits après 57,21 % en 2004, 53,24 % en 1999 et 47,29% en 1994. Le désintérêt pour l’Europe, voire l’hostilité à l’Europe semblent s’être installés dans la population française dans les années 2000. En revanche, en France, un référendum avait autorisé le 20 septembre 1992  la ratification du traité de Maastricht qui instituait la monnaie commune. Avec une participation de 69,70 %, le « oui » l'avait emporté avec 51,05 % des suffrages exprimés. Le président Mitterrand s’était fortement engagé en faveur de l’adoption, soutenu par Valéry Giscard d’Estaing, contre Philippe Séguin qui prônait l’attachement à la monnaie nationale et se réclamait d’une doctrine « souverainiste ». Mais le 29 mai 2005, la France a rechuté dans l’égoïsme national en rejetant à raison de 54,68% des suffrages le projet de constitution européenne. Les Hollandais suivirent les Français lors de leur référendum du 1er juin 2005 et les Irlandais dirent non à leur tour lors du référendum du 13 juin 2008.   Autrement dit, l’adhésion à l’Europe a été dans les peuples hésitante et inversement proportionnelle à son édification voulue par les gouvernements.

La participation aux scrutins européens est restée faible dans les pays de l’Est, s’établissant en 2009 à 38,99% en Bulgarie, à 36,31% en Hongrie, à 24,53% en Pologne, à 28,33% en Slovénie et à 28,2% en Tchéquie, un phénomène de dépolitisation qu’on attribue au fait que la participation aux scrutins sous le régime communiste d’avant 1989 était obligatoire. Aussi le privilège de pouvoir s’abstenir est-il fort goûté maintenant.  Pour ce qui concerne les pays d’Europe centrale et orientale, deux obstacles essentiels étaient à surmonter. Le premier consistait à convaincre les peuples autrefois soumis à l'arbitraire de Moscou que leur indépendance recouvrée devait désormais s'accompagner prioritairement au sein de l'Union Européenne en construction de liens étroits et contraignants, y compris dans des domaines de souveraineté nationale. Par ailleurs, il aurait fallu aussi qu'ils soient convaincus que s'engager dans une autre dépendance politico-militaire, extérieure à l'Union, l’OTAN, risquait de faire obstacle à la solidité et à la solidarité de ces mêmes liens, si elle limitait l’effort de défense européen. Mais qu’avions-nous à leur offrir ? La crainte d'une Russie, voisine par la géographie, l'histoire et la culture, mais supposée revancharde par ceux qui en ont gardé de douloureux souvenirs, a poussé dans les années quatre-vingt dix les pays libérés du joug soviétique à se tourner d’emblée vers l’ancienne puissance tutélaire, les Etats-Unis d’Amérique. Faute d’une défense digne de ce nom, l’Europe n’aurait pas pu donner aux pays de l’Est le même bouclier protecteur que l’OTAN. Nous n’avions pas d’alternative à leur offrir. Cela a fait le reste et laisse tous les européens, de l'Ouest comme de l'Est, vingt ans après la chute du Mur de Berlin, dans l'incapacité non seulement d'assurer leur propre défense et leur sécurité, mais pire encore, sans l'intention d'y parvenir à court terme. La France et l’Allemagne qui sont le propulseur de l’Europe, son cœur qui bat, doivent prendre des initiatives sans attendre, y compris en matière de défense parce que nous sommes à nouveau menacés. Au lieu de faire peur à ses citoyens, l’Europe doit assurer leur prospérité et leur sécurité et leur donner le sentiment et la preuve qu’elle le fait. Telle était l’idée de Nicolas Sarkozy dès le départ, alors que pour Angela Merkel l’Europe fournissait seulement un cadre dans lequel les économie et sociétés pouvaient se développer.

Avec leur souveraineté et l’intégrité de leur territoire recouvrés depuis vingt ans maintenant, les Allemands sont devenus hypersensibles aux ingérences dans leur politique et leur économie. Ils supportent mal que des Français leur indiquent la marche à suivre parce qu’ils sont persuadés d’être les meilleurs. Leurs taux de chômage est inférieur au nôtre, leurs exportations, loin de plomber l’Europe, la tirent en avant. Ils sont fiers de la qualité de leur travail qui fait leur identité et leur réputation. Alors les Français doivent être réalistes soyons réalistes. Ce pays est l’allié incontournable de la France, le seul sur lequel elle peut se reposer en cas de crise. Or, il faut admettre que l’Allemagne est redevenue un Etat souverain. Qu'elle a été la gagnante de la Guerre froide et de la réunification de l’Europe. Pourquoi ne pas laisser l’ego germanique se rengorger un peu ?

Sarkozy et ses gens ont enfin compris qu’il ne faut pas prendre nos associés à rebrousse poil, mais jouer avec eux cartes sur table et attendre que « le pouvoir des faits », comme ils disent, les conduise au point voulu. Raison pour laquelle, le président français a emprunté à la chancelière la notion de « pragmatisme » qui suppose une progression par le concret sans tirer des plans sur la comète. Nos voisins ne craignent rien tant que les châteaux en Espagne et nous sommes vite suspects, nous Français, « d’illusionnisme ». Ils veulent, comme Helmut Kohl, une Europe en chair et en os,  faite de choses de tous les jours, de rencontres sportives et même par des chansons si l’on prend en compte l’impact formidable qu’a eu Outre-rhin et en Europe de l’Est l’Eurovision de la chanson, remportée en 2010 par la jeune Lena Meyer-Landrut de Hanovre. « Lena m’a beaucoup impressionnée par son naturel, a dit d’elle Angela Merkel. Elle est une merveilleuse expression de la jeune Allemagne ».

Vers l’Europe puissance

   L’Europe intégrée, sa monnaie et sa défense n’ont pas dit leur dernier mot. Les Etats membres qui se détacheraient de l’Europe comme le Traité de Lisbonne leur en donne la possibilité, seraient en peu d’années laminés par le rouleau-compresseur de la mondialisation. Cela vaut aussi pour la grande Allemagne réunifiée. Certaines élites allemandes ont toujours eu tendance à surestimer leur potentiel et leurs moyens. L’Europe doit les empêcher de commettre les mêmes erreurs que par le passé. Quant à la France, elle doit rabattre un peu sa gloriole et inoculer à la défense européen son sentiment patriotique. Concrètement et actuellement, l'Europe est une grande puissance qui a peur de devenir ce qu’elle est. Partant de la réconciliation franco-allemande et de la dissolution du Pacte de Varsovie, elle est aussi le programme de paix le plus réel et le mieux avéré qu’ait jamais connu l’histoire de l’humanité. L’Europe unie a connu la plus longue période de paix de son histoire si l’on excepte la guerre féroce mais limitée provoquée par l’éclatement de la Yougoslavie au début des années quatre-vingt dix. Pourquoi nos méthodes de conciliation et de coopération ne font-elles pas plus d’adeptes dans le monde ? Ne savons-nous pas vendre notre savoir-faire politique ? Sommes-nous empêtrés dans les souvenirs de notre long passé ? Et dans des querelles de clochers ? Les arbres ne doivent pas nous cacher la forêt et les racines ne doivent pas être plus grandes que l’arbre. Quant aux Allemands, chez lesquels un proverbe dit qu'il faut regarder au-dessus du rebord de son assiette, ils doivent apprendre à regarder au-dessus du rebord de leur porte-monnaie quand la dépense sera payante à long terme. Nous sommes 500 millions d’hommes et de femmes. Avant la crise économique et monétaire, en 2008, l’Union européenne représentait 30,42 % du produit brut mondial, c'est-à-dire 18 285 milliards dollars, ce qui en faisait la première puissance économique de la planète, à la fois en PIB nominal et en parité de pouvoir d’achat. Seize pays membres de l'UE avaient renforcé leur coopération au sein d’une union économique et monétaire, lazone euro, dotée d’une monnaie unique, l’euro. On a eu l’impression dans un premier temps que la crise était mondiale. D’où l’idée que ce classement ne s’était pas modifié en notre défaveur. Nous participons aux progrès de la technologie et de la science. Nos systèmes sociaux fonctionnent encore plus ou moins bien qu’ils soient hypertrophiés et déficitaires. Mais ce serait trop beau pour être vrai. La crise nous a désindustrialisés. Elle a créé du chômage. Les pays émergents ont moins souffert que nous de la crise. Malgré les aléas financiers et monétaires qui pèsent sur eux, ils redémarrent beaucoup plus vigoureusement que nous. On peut dire que l’équilibre mondial s’est détérioré un peu plus en notre défaveur. Sommes-nous sur la voie de la décadence ? Alors, qu’attendons-nous pour réagir ?

                                                                                                                                                  Jean-Paul Picaper
 

 

La chancelière à Aix-la-Chapelle : « L'Europe doit venir à bout de sa plus grave crise ! »

Dans le grand discours qu’elle avait prononcé au début de l'année 2010 à Aix-la-Chapelle et que les médias allemands n’avaient pas repris à l’exception de la radio ouest-allemande  WDR 3 et de la chaîne de télévision Phoenix, la chancelière avait déclaré que la crise actuelle était la plus grande épreuve que l'Europe devait surmonter depuis 1990, d’autant que l’avenir de l'euro dépendra du succès de cette entreprise. Elle avait constaté qu’on fait face à une "épreuve existentielle" qui ne peut se solder que par un succès. Sinon, les conséquences seraient imprévisibles. Le sauvetage de l'euro est d’une importance qui tombe sous le sens : "Si l'euro échoue, ce ne serait pas seulement un échec de notre monnaie, ce serait un échec de l’Europe, il n’y aurait plus de traité européen," a dit Angela Merkel. La chancelière a exigé aussi qu’on se serve de la crise pour réparer les vices de l'architecture européenne. Les chefs d’État et de gouvernement européens devraient aussi en tirer "des conséquences contractuelles" et aborder les vrais problèmes en toute honnêteté. A savoir qu’il faudra intégrer plus fortement les mécanismes politiques, économiques et financiers de l’'Europe. "Et par-delà l’économie, nous devons oser aller plus loin encore, par exemple en formant une armée commune après la monnaie commune", a dit Mme Merkel.