
Editorial (F)
L’Europe doit s'affirmer
Jean-Paul Picaper
Outre la dette américaine et le blocus politique à Washington, la peur de voir la zone euro se désintégrer a affolé les Bourses au cours de l’été meurtrier 2011. A peine ressaisies après la solution trouvée à la quasi-faillite de la Grèce, le 21 juillet, elles amorçaient en juillet-août une glissade historique, puis elles dégringolaient à nouveau en septembre-octobre entraînées par les découverts grecs des banques allemandes et françaises et malgré l’annonce d’une gouvernance économique européenne par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, le 16 août. Instinctivement, les "marchés", ces monstrueuses méduses aux mille tentacules, savent que la Grèce ne pourra jamais rembourser. Athènes n'est plus régie par la raison socratique (Socrate d'ailleurs fut condamné à mort par ses compatriotes pour avoir trop pensé). Six cents ans d'occupation turque ont enraciné dans ce pays le goût de la double comptabilité, de la fraude et de la resquille pour dire les choses en termes modérés. En dépit de ses flots bleus, de ses montagnes magiques et de ses succulents raisins et olives, la petite Grèce mine l'Europe comme un gros cancer et la crise « home made » d’Euroland qu’elle provoque menace l’équilibre financier mondial. Merci à Chirac, merci à Schröder et à Joschka Fischer, merci à Bruxelles d'avoir accueilli la Grèce bras ouverts à Euroland ! Peut-être ont-ils confondu Euroland avec Disneyland.
L’Europe politique, diplomatique, militaire et culturelle ne s’est pas encore vraiment imposée sur la scène internationale que son soubassement, l’Europe économique et monétaire, se fissure déjà. Il nous faut réparer les vices de construction. On nous affirme que si l’Europe politique avait été créée plus tôt, l’Europe monétaire aurait mieux tenu le cap. Avec des "si" on ne peut refaire l'histoire. Les pères de l'euro étaient allés un peu vite en besogne sachant que l'horloge électorale travaillait contre eux. Ils se sont dit qu'après tout, l’Europe monétaire et économique engendrerait l’Europe politique et favoriserait la convergence entre Etats membres. Mais nous vivons la déconvergence et la déconfiture. Les coups de becs dans la basse-cour européenne font le reste, encore que le tandem franco-allemand ait pu mettre un peu d'ordre dans tout cela. D'accord avec Gordon Brown, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont pu canaliser en 2008 la pire des crises depuis celle de 1929. Elle aurait saigné à blanc notre continent. Faillites en chaîne, dépréciation de l’argent, destruction de l’épargne, chômage de masse, pouvoir d’achat en chute libre, misère et malheur, xénophobie et émeutes raciales, peut-être une nouvelle guerre civile européenne… En vitaminant nos banques, ils ont nous ont protégés du virus Lehman Brothers. Et en octobre 2011 peu avant le G20 du 4 novembre, ce sont encore Merkel et Sarkozy qui ont décidé ensemble de soutenir les banques et de garantir leur recapitalisation. L’admettra-t-on un jour ?
Une chose est claire : Bruxelles et sa pâle Commission n’ont presque rien fait pour sauver l’Europe et surtout s’en sont avérés incapables. Ce sont la France et l’Allemagne qui l’ont tenue à bout de bras et ont fait adopter leurs décisions dans cadre intergouvernemental. On ne remerciera jamais assez Angela Merkel et Nicolas Sarkozy pour cela. Mais il va falloir maintenant méditer cette situation et changer les institutions européennes en fonction des faits. Il faut faire vite et aux moindres frais. Les sauvetages répétés ont, depuis, vidé les caisses. Les Etats sont maintenant criblés de dettes. Nous craignons tous d’être aspirés par cette spirale infernale. On nous dit aussi, en Allemagne surtout, que c’est irresponsable de laisser pareille dette aux générations futures. Mais que valait-il mieux pour elles ? Mourir à Stalingrad, sur les plages de Normandie ou dans les Ardennes, ou encore sous les bombes ou dans les camps, ou bien souffrir des années durant une petite inflation contrôlée, payer un peu plus d’impôts et de cotisations pendant dix, vingt ou trente ans pour effacer l’ardoise ? Là est la différence entre la crise de 1929-1930 et celle de 2008-2011. Entre la grippe et la peste, nos dirigeants ont choisi la grippe, même si le virus se transmet de génération en génération.
On a beau dire que l’Europe des Vingt-Sept (bientôt des Vingt-Huit) avec ses 502,5 millions d’habitants (au 1er janvier 2011) est le plus grand marché de la planète, qu’elle détient avec son PIB de 1.6298 milliards de dollars la plus grande part de la richesse mondiale (25,85 %). On a beau affirmer qu’elle a inventé les idées et les techniques qui aujourd’hui mènent le monde, du moteur à explosion et de l’atome à la séparation des pouvoirs en passant par les vaccins et les arts. S’il en est vraiment ainsi, c’est qu’elle ne fait pas bon usage de ses atouts. On ne voit que trop la différence avec la Russie, la Chine, l'Inde, le Brésil et surtout les Etats-Unis d’Amérique dont le statut est pourtant plus que menacé comme celui de l'Europe par une dette faramineuse et une croissance économique atone. Comme ces grandes puissances, les USA ont un président, un gouvernement, une armée, des tribunaux fédéraux et des entreprises américaines, et surtout des citoyens dont la volonté de vivre ensemble autour de la bannière étoilée n’a jamais fait aucun doute depuis la fin de la Guerre de sécession, en 1865. En Europe, nous avons la guerre des récessions. Elle réveille à droite des égoïsmes nationaux jusqu'ici en sommeil, démagogie à la clé, tandis qu'à gauche, on professe le protectionnisme et l'isolationnisme, anticapitalisme (rebaptisé antilibéralisme) à l'appui. Tout cela parce que l’Union Européenne est lente et retardataire ; parce qu'elle est avant tout un marché unique dont les économies et les façons de penser l’économie sont aussi diverses que les peuples qui la composent ; parce qu'elle a eu honte d’inscrire dans son ersatz de constitution qu’elle avait un drapeau, un hymne et une religion. Peut-elle se ressaisir, affirmer son identité et exprimer sa volonté ? Sans couper l’Europe du reste du monde comme le conseillent les populistes de l’ultra-droite et les gauchistes de la gauche radicale, les Dr. Merkel et Sarkozy doivent poser d'urgence un cordon sanitaire entre le dollar et l'euro, entre marchés et agences d'une part et nos économies de l'autre et détruire les métastases grecques. Ils boiront le calice grec jusqu'à la lie (voir notre rubrique Europe). Ils doivent résoudre la quadrature du cercle en réduisant les déficits tout en relançant la croissance. Mais ils doivent en priorité renforcer l’identité européenne et faire de l'Europe un plébiscite de tous les jours, avec de nouvelles institutions qui ne seront pas un nouveau château en Espagne. Si la "gouvernance économique européenne » qu’ils projettent, est formée des chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-Sept et ne se réunit que deux fois l’an, ce ne sera qu’un Conseil européen de plus. Il faut aussi placer une personnalité prestigieuse à sa tête.
Cessons de n’évoquer que les défauts de l’Europe (nos pays n’en ont-ils pas ?) et parlons de ce qu’elle a apporté de positif. Cessont de parler d'austérité, de taxes et de sanctions, de nous laisser infliger des mauvaises notes par des aliens et de trembler devant les tornades du net. Serrons nos ceintures et retroussons nos manches. Comme en 1989, quand son Est a retrouvé son Ouest sur les ruines du Mur de Berlin, l’Europe a besoin d’un grand élan pour redevenir ce qu’elle est.