
Editorial (F)

Vers la guerre
Jean-Paul Picaper
Pris dans le tourbillon de la crise, nous assistons à une renaissance des nationalismes, voire des égoïsmes nationaux, à laquelle la France n’échappe pas. En Allemagne, cette résurgence est plus forte encore que chez nous. Ceux qui se laissent aller à la psychose de l’hostilité à l’euro et à l’Europe devraient réfléchir et se rendre compte que ce retour en arrière nous mènerait à la décadence car la roue de l’histoire ne tourne que dans un sens. Elle ne va jamais à reculons. Nous retomberions alors dans la situation des deux à trois derniers siècles qui a valu à l’Europe des guerres en chaine. Et croient-ils qu’ils pourraient s’isoler ? S’enfermer dans leurs frontières, comme la Suisse ou la Suède durant les deux dernières guerres mondiales ?
Cette tentation est particulièrement forte en Allemagne où le penchant au neutralisme a toujours existé depuis 1945, que se comprend après ce qui s’était passé. On dit « pacifisme ». Nous disons « neutralisme ». Staline qui l’avait compris a tenté en 1952 de faire tomber Adenauer dans ce piège d’une Allemagne réunifiée en échange de sa neutralité. Heureusement, Adenauer a compris que cette Allemagne-là passerait serait vite tombée dans l’escarcelle du Kremlin. Il en va de même aujourd’hui bien que la menace soviétique soit bannie. L’Allemagne est trop grande pour être une Suisse ou une Suède. Car l’Allemagne, c’est l’Europe, à tous points de vue. Elle est trop grande pour rester neutre. Mais elle est trop petite pour se débrouiller seule dans le monde globalisé.
En abandonnant l’euro et l’Union Européenne, non seulement, l’Allemagne sortirait de l’histoire. Mais elle serait nécessairement entraînée dans un conflit armé auquel, puissance centrale du continent, elle ne pourrait se soustraire. « Si tu ne vas pas à la guerre, la guerre viendra à toi », a dit l’écrivain communiste allemand Bertolt Brecht. Il avait connu le Pacte Ribbentrop-Molotov, il avait connu l’exil et la guerre. Arrêtez donc de divaguer, Mesdames et Messieurs qui détestez tant l’euro lequel a apporté des excédents d’exportation substantiels à votre pays et qui vous a protégé des dévaluations concurrentielles qui brouillaient vos projets commerciaux et asséchaient vos débouchés européens. Angela Merkel qui tient en mains les clés de l’Europe disait le 10 mai 2009 à une foule de jeunes Allemands et de jeunes Français aux côtés de Nicolas Sarkozy : « Les nations qui ont la même monnaie ne se font pas la guerre ». Il faut prendre cette phrase très au sérieux. Nous n’avons jamais été aussi près d’une Troisième Guerre mondiale. En mai 2010, Paul Hudson, conseiller économique du gouvernement de Lettonie, a estimé qu’une « guerre des dettes » se profile en Europe. La Lettonie est un petit pays, mais l’histoire l’a rendue hypersensible. Début 2009 déjà, les Services de renseignement allemands estimaient que l’aggravation de la crise mondiale impliquait un danger de guerre. Fin avril 2010, une réunion de plusieurs représentants de services de renseignement occidentaux s’est tenue à Bruxelles pour évoquer ce problème.
Cette rencontre était confidentielle. Il n’y a pas eu de communiqué de presse à la sortie. Les participants ont donc parlé très ouvertement. Selon des milieux bien informés, ces gens avertis ont jugé que la catastrophe, c'est-à-dire la guerre, ne pourra pas être évitée, sauf si la conjoncture économique en Europe et aux Etats-Unis se redresse nettement, permettant d’éponger déficits et tensions. Mais hélas ! nous n’en prenons pas le chemin. Les décisions monétaires adoptées récemment sous l’impulsion de Paris et Berlin nous ont donné un répit d’un à deux ans côté Sud de l’Europe, mais si le service de la dette des pays d’Europe centrale ne peut plus être assuré par les banques européennes, alors il y aura danger. Ces pays ont accumulé de longues ardoises en euros auprès de banques allemandes, autrichiennes, britanniques et suédoises. Il faudra que les banques puissent ajourner leurs paiements, car ces pays sont actuellement bien incapables de rembourser. Quand des Etats européens ne pourront plus assurer les besoins basiques (santé, énergie, alimentation, écoles) de leur population, ils seront tentés d’aller se servir chez les voisins. Cette zone de tensions pourrait s’étendre des Balkans aux Etats baltes. Excepté en Yougoslavie, les conflits armés se sont déroulés depuis 1945 loin de l’Europe. Mais une guerre au cœur de l’Europe ne peut plus être exclue. L’ambiance n’est pas bonne dans l’Union Européenne. Elle n’est stable que dans la mesure où Paris et Berlin peuvent encore passer des compromis et les présenter clés en mains aux autres 25 Etats membres de l’UE et aux autres 14 membres de l’euro-groupe. Mais il y a lieu de s’inquiéter quand on voit des Allemands qui se disaient francophiles et des Français qui se croyaient germanophiles, subodorer aujourd’hui à tort chez le voisin des intentions malignes et perfides. Les médias regorgent de telles prises de positions. S’ajoute que les Etats ont renfloué les banques à coups de subventions qui retomberont en pluie d’impôt sur les contribuables. Pour ne pas parler des crédits aux canards boiteux de l’Union. En pareil cas, des majorités politiques se sont toujours formées qui ont cherché à l’extérieur des boucs émissaires, donc dans la guerre.
Editorial (D)
Des polémiques aussi sottes qu’inutiles
Richard E. Schneider
Pourquoi mettre du sable dans l’engrenage franco-allemand ? Est-il vrai que le couple franco-allemand vit ses dernières heures, comme le prétend l’ex-soixante-huitard André Glucksman dans une interview parue dans le quotidien DIE WELT le 2 mai dernier ? Des Français comme lui doutent de l’Allemagne mais en Allemagne aussi, des voix s’élèvent cotre la France qui ne peuvent rester inaudibles. Elles profèrent des attaques insensées contre la France et son Président. Faut-il vraiment qu’une crise politique de l’Union Européenne succède à la crise des marchés financiers mondiaux ? Ce serait une crise vraiment superfétatoire !
Depuis la mise en place du vaste fonds de garantie pour la Grèce et d’autres pays européens en danger d’insolvabilité, des voix très critiques envers la France et l’UE se font entendre dans les medias allemands. Une fois de plus, on nous ressasse que le président francais et la chancelière allemande n’ont pas le même tempérament. Il passe, lui, pour impulsif tandis qu’elle serait, elle, plutôt placide. Ou bien, comme l’a fait le méchamment le Spiegel, on oppose « Madame Non » (Angela Merkel) à « Monsieur Duracell » (Nicolas Sarkozy). Enfin, certains politiciens allemands en veulent au président français d’avoir été l’initiateur de cette action internationale de sauvetage sur les marchés financiers. On ne s’étonnera pas que ce soient les mêmes qui ont formé un recours devant la Cour constitutionnelle de Karlsruhe contre cette opération d’urgence. Il s’agit d’eurosceptiques invétérés qui suivent depuis toujours leur petite idée hostile à l’euro et à l’Europe.
Dans la presse politique, Sascha Lehnartz, correspondant de Die Welt à Paris voit, une fois de plus, « l’étoile de Sarkozy » en baisse, pire : sur le déclin. Quelques moqueries pleuvent du ciel de Die Welt et de la Welt am Sonntag pour dénoncer le « régime monarchique » de la France, voire « la corruption » qui gangrène le royaume à l’Ouest du Rhin. Quand le nouveau Président de la République fédérale d’Allemagne, Christian Wulff, a choisi Paris comme but de son premier déplacement à l’étranger, on l’a traité de « débutant dans le métier ». Mais la cible principale des attaques des medias allemands, reste le gouvernement français. On se sert d’ailleurs des mêmes armes et arguments que Heiko Engelkes, le correspondant à Paris entre-temps décédé de la première chaîne de TV allemande, l’ARD, qui évoquait dans son livre paru en 2007 sur le prédécesseur de Sarkozy « le Roi Jacques ». La France est donc encore présentée en 2010 aux lecteurs allemands comme une « monarchie présidentielle » parce qu’apparemment, le pouvoir politique que confère la constitution au Président de la République française serait inadéquat et inadapté aux besoins réels du pays. Et de critiquer Sarkozy pour avoir nommé lui-même Rémy Pflimlin, le nouveau directeur de France Télévisions en partie privatisée. Aux yeux des critiques allemands, cette nomination pourrait paraître comme manquant d’objectivité, mais ceux qui connaissent la France n’ignorent pas que jusque dans le Gaullisme, le pluralisme ne manque pas. Mais, de grâce, finissons en avec la rengaine de la « monarchie présidentielle », car ce sont les Etats-Unis d’Amérique qui ont un président presqu’omnipotent ! Ses pouvoirs constitutionnels vont bien au-delà de ceux du Président Sarkozy. Ainsi le président américain peut-il par exemple faire la guerre pendant six mois sans devoir en rendre compte au Congrès.
Les critiques françaises visant l’Allemagne ont choisi d’autres thèmes, notamment la modernisation de la Russie entreprise par le Premier ministre Poutine et le Président Medvedev. Que vient faire la modernisation de la Russie dans le débat franco-allemand ? Sans doute les journalistes français espèrent-ils que Mme Merkel ne pourra pas mener à bien à elle seule cette tâche et qu’elle devra y associer la France. Telle est l’opinion du « nouveau philosophe » André Glucksman exprimée dans une interview avec Alan Posener dans la Welt du 2 mai dernier. Un article de l’historien Alexandre Adler que nous avons analysé sur nos pages France-Allemagne ci-après, entonne le même refrain. Ce n’est qu’une longue liste de craintes et réminiscences historiques, sans rien de concret ni d’actuel pour les étayer. Glucksmann certes a un autre calibre. En historien, il déplore la naïveté avec laquelle on juge la despote Catherine II. C’est naturellement une allusion à Mme Merkel qui a placé, comme on le sait, une photo de la tsarine sur son bureau de Berlin. Levant un doigt accusateur, Glucksmann évoque les trois partages de la Pologne au XVIIIème siècle dont Catherine II serait responsable. Il sait quand même que cette tsarine aimait Voltaire et qu’elle acheta à ce pauvre Denis Diderot toute sa bibliothèque, qu’elle lui conféra un titre honorifique et lui avança ses honoraires pour cinquante ans. En revanche, Glucksman témoigne d’une certaine compréhension pour les attentats tchétchènes à Moscou qui supprimèrent d’un coup plus de cent vies humaines. Mais où sont donc les droits de l’homme dans tout cela ?
Pour les soldats de l’OTAN qui meurent par dizaines tous les mois en Afghanistan, Glucksman n’a pas un seul mot dans son interview. Il ignore aussi délibérément le blocus de la bande de Gaza qui a duré quatre ans et dont la levée a été exigée par le Président américain Obama lors d’un entretien avec le Premier ministre israélien Netanyahu. Sur ces questions, il y a heureusement un accord total entre la France et l’Allemagne. Mais André Glucksman aurait pu quand même faire l’éloge de la politique américaine de ces derniers mois, ou celui de la politique étrangère de la France qui n’a pas craint d’assumer des risques. Pour ce qui est de la chancelière Angela Merkel, il ne fallait pas attendre une reconnaissance quelconque de cet ancien rebelle de mai 68 bien qu’elle ne cesse de souligner la responsabilité particulière de l’Allemagne envers l’Etat d’Israël. Bref, on peut déduire de tout cela que les hommes et femmes politiques feraient mieux dans nos deux pays de ne pas trop prêter l’oreille à ces éditorialistes qui ne pensent qu’à les critiquer en apprêtant à leur façon des arguments tirés de l’histoire et sans grand rapport avec l’actualité. Heureusement, une certaine harmonie prédomine encore dans les relations franco-allemandes. Pourvu que cela dure !