Nous conserverons ici l’éditorial et quelques articles du numéro précédent.
Les plans de relance des économies allemande et française ont des recouvrements. En Allemagne, l’exécution du plan de relance est surtout de la responsabilité des Länder bien que le pilote soit à Berlin. La relance était en France nationale, mais le 24 mars 2009, Nicolas Sarkozy a décidé de nommer des commissaires régionaux à la création d’entreprises. C’est dans cette optique que, les 26 et 27 mars suivants, s’est tenu à Berlin, à la maison du Land de Rhénanie-Westphalie (Hiroshimastrasse 12-16, 10785 Berlin, tél. (0) 27 575.222), une réunion franco-allemande sur les leçons de la crise économique et financière. On a débattu également de l'avenir de l'Europe technologique dans trois domaines : l'informatique, l'espace et l'armement. Ce séminaire qui a réuni une quarantaine de responsables de la politique et de l’économie des deux pays a été organisé par Henri Conze, ancien secrétaire d'Etat, ancien chef d'entreprise, membre de notre rédaction. Pour tous renseignements, s’adresser à Henri Conze, hci@wanadoo.fr ou à Eurbag Magazine, eurbag@t-online.de
par Henri Conze
« Les moments de crise produisent un redoublement de la vie chez les hommes. Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux génies, le choc du passé et de l’avenir, […] forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d’ennui ».
[Chateaubriand, Mémoires d’outre tombe]
La crise qui nous a durement frappés à la fin de l’été, remet en cause nombre d’idées reçues, viole des tabous, suscite de nombreux commentaires et donne lieu à des myriades d’analyses et d’ouvrages de tous les experts, ou se proclamant tels, de la planète. Notons que peu d’entre eux avaient tiré un quelconque signal d’alarme avant que l’évidence éclate ! Il n’est pas question, ici, de prendre position ou de décortiquer tous les mécanismes ayant conduit à la situation dans laquelle désormais nous sommes. Remarquons simplement que le drame de toute crise économique est avant tout la perte de confiance des citoyens et des consommateurs et que sortir d’une crise passe d’abord par le retour de la confiance : l’économie est une science exacte pour 90% de ce qu’elle recouvre, les 10% restants étant une qestion de psychologie, c’est bien là la difficulté ! Il est clair, en effet, que les solutions de sortie de crise ne peuvent naître du ‘’chacun pour soi’’, car elles seront globales et mondiales ou elles ne seront pas. Or la psychologie est une affaire de chaque peuple : celle allemande n’est pas identique à la française, il faut donc tout faire pour mieux se comprendre.
Constatons, par ailleurs, qu’au départ il y eut un tout petit choc, quelques dizaines de milliards de dollars perdus dans des prêts consentis à des américains désargentés pour acheter leur maison. Même si ces dizaines sont devenues plusieurs centaines, il ne s’agissait que d’une grosse goutte d’eau à l’échelle des etats-unis, et plus encore de la planète. Or ces pertes finalement limitées sont à l’origine du krach financier du siècle, de la crise économique dans laquelle nous sommes plongés et de la crise de société qui nous menace. Comment en sommes nous venus là ? Nous n’aborderons ici que quelques éléments de réponse à cette question : l’impossible perception de l’évidence, la responsabilité du système bancaire, celle des états, et les nouvelles vulnérabilités, celles des réseaux.
Le refus de l’évidence
Ce qui frappe d’abord, dans le déclanchement de la crise actuelle, est le refus de tous les acteurs, ou presque, d’avoir voulu ou oser prévoir son inéluctabilité. Tout système qui oublie que les richesses sont avant tout matérielles et de la responsabilité du monde industriel, et non purement financières et de la responsabilité du monde bancaire, est comme un moteur de voiture trop poussé par son conducteur et qui ne peut, à moment donné, que ‘’couler ses bielles’’. La seule incertitude porte sur le moment où la panne va intervenir, car il dépend de la qualité de conception et de fabrication du moteur, mais non sur la probabilité de la panne, car elle est certaine ! Comment notre système financier et économique pouvait-il survivre longtemps aux règles implicites qu’il s’était fixé depuis près de dix ans, comme la profitabilité à deux décimales des entreprises (‘’double digit’’), des rendements prometteurs de titres fondés, non sur une prévision de création de richesses, mais sur la mise en commun de risques prévisibles comme dans l’affaire des ‘’subprimes’’. Nous avons vécu pendant dix ans dans un monde où l’argent était devenu fou et les rémunérations du capital extravagantes, dans certains cas de 10% à 15% alors que l’économie croissait, elle, de 2% à 3% ! Il faut donc replacer la crise financière dans un contexte général d’illusion collective !
Mais tout aussi frappant, est le constat que cette cécité n’est pas récente et qu’elle est, dans une certaine mesure, inscrite dans nos gènes. Souvenons nous de l’union soviétique et de ses dépenses fantastiques dans le domaine militaire, plus du tiers de son produit intérieur brut (pib), chiffres que toutes les analystes des services occidentaux connaissaient et qu’aucune économie ne pouvait supporter sans s’effondrer tôt ou tard ! Or, combien ont prédit la chute du mur de berlin ? De même, plus récemment, l’éclatement de la ‘’bulle’’ des nouvelles technologies. Nous savions que la majeure partie de cette économie était alimentée par le développement du téléphone mobile avec des taux de croissance extraordinaires et à des valeurs boursières dont certaines doublaient chaque année. Il était évident que le jour où la majeure partie des individus serait dotée d’un téléphone mobile, le marché deviendrait un marché de renouvellement à croissance faible, sinon nulle. C’est bien ce qu’il advint et qui se traduisit par un krach boursier.
La faute des banquiers
‘’Le rôle socialement positif de l’argent est révélé par la capacité des marchands à le faire circuler sans l’immobiliser, à l’utiliser sans chercher à l’accumuler, à le vivre comme une unité de mesure et non comme un objet précieux.’’
Pierre de jean olivi, franciscain, mort en 1298.
Cette citation est assez extraordinaire et plus de sept siècles après, alors que certains déjà s’interrogent sur l’avenir du capitalisme, elle définit en quelques mots limpides, simples, compréhensibles par tous, ce que doit être le rôle de l’argent et des banquiers, c'est-à-dire les marchands d’antan. Or, depuis quinze ou vingt ans, bon nombre d’entre eux se sont éloignés de leur métier de base qui est de faire du crédit et d’évaluer les risques. Les dérives sont bien connues aujourd’hui :
- prêts plus faciles aux ménages sans s’occuper de leurs revenus, puisque, de toute façon, par le jeu de la titrisation, tout le monde partageait le risque, donc il n’y en avait pas, du moins le croyait on ! L’absurdité du système était poussée à l’extrême, puisque ces titres rapportaient plus que des placements classiques, les taux des prêts aux ménages, nuls ou presque au départ, devenant très élevés sur le moyen terme ; c’est ce dernier taux qui servait de justification à la valeur artificielle de titres que les banques mondiales s’arrachaient.
- les banques, ne gagnant plus assez d’argent sur le crédit et ayant perdu leur capacité d’évaluer les risques, se sont engouffrées dans la spirale diabolique des spéculations pour leur propre compte et sont ainsi devenues de gigantesques ‘’hedge funds’’ ! Ces spéculations s’appelaient ‘’investissements’’, ce qui trompait tout le monde, y compris les banquiers eux-mêmes : monsieur kerviel, à la société générale, était un investisseur !
- les chiffres sont là pour bien montrer la dérive de notre système économique : sur cent transactions financières dans le monde, seulement deux pour cent sont supportées par des transactions économiques ! Les flux financiers entre les etats-unis et les îles bahamas sont plus importants que ceux entre les etats-unis et la chine ! La totalité des avoirs des banques centrales de la planète ne correspond qu’à trois jours d’échanges financiers dans le monde !
La faute des Etats
La chute du mur de berlin, l’effondrement du monde communiste, ont déclanché un peu partout dans le monde à partir de 1990 une vague de libéralisme qui, comme toute vague, comportait des doctrinaires aux thèses extrêmes. On a vu, par exemple, un ministre de l’industrie demander l’annulation de ses crédits, au nom de ce libéralisme pur et dur. Tout s’est soudain passé comme si nombre de décideurs adoptaient sans réserve un nouveau dogme et s’en remettaient aveuglément, sans s’interroger, à l’autorégulation des marchés, convaincus que le marché est infaillible et que la ‘’main invisible’’ fonctionne. Ce dogme vient, apparemment, de s’effondrer.
Certes, les états avaient mis en place des systèmes de régulation ; certes, ils croyaient que les ‘’garde-fous’’ déployés après certaines crises précédentes fonctionnaient, que les organismes de contrôle faisaient bien leur travail, etc. Nous savons, aujourd’hui qu’il n’en était rien. Notre système économique a été perverti. Les exemples sont infinis ! Les subprimes, avant la crise, ont bénéficié de notes aaa ! Les entreprises vivent dans un rythme de court terme imposé par la sec américaine, où les acteurs économiques sont obligés de fournir un flot d’informations en continu, et notamment la publication des résultats trimestriels. Cette pression fait perdre de vue le long terme. Elle ne permet pas d’élaborer de véritables plans à trois ou cinq ans. Les normes ifrs imposées par le monde anglo-saxon avant la crise ont, sinon déclanché, mais aggravé celle-ci.
La découverte de la vulnérabilité des réseaux
A l’occasion de cette crise, le monde commence à découvrir qu’en l’espace de quelques années il a mis en place, sans s’en rendre toujours compte, une civilisation de réseaux. Citons cinq réseaux essentiels : internet, le plus connu ; l’approvisionnement et la distribution des énergies (électricité, gaz, pétrole) ; le réseau financier et monétaire; les technologies et leurs brevets ; les entreprises, de plus en plus interdépendantes en raison des rationalisations, spécialisations, délocalisations, etc. Apparemment, ils n’ont rien à voir, ou peu à voir, les uns avec les autres. Cela n’est pas le cas, car ils obéissent à des règles semblables :
- difficulté, voire impossibilité de connaître quels sont les propriétaires, l’origine, etc., d’une information donnée, des kilowatts que l’on consomme, de l’argent qui circule, de telle ou telle technologie ou pièce de rechange,
- difficulté, voire impossibilité, de contrôler, y compris par les états, les circulations, les cheminements, dans la mesure où ces réseaux, c’est leur intérêt et leur vertu, sont conçus pour se reconfigurer en temps réel, sans qu’il soit toujours nécessaire de faire appel à une intervention extérieure,
- ces réseaux comportent obligatoirement des ‘’nœuds’’ à des fins de routage, de stockage, de comptage, etc. Ce sont des banques, des guichets, des centraux téléphoniques, des ports, des relais électriques, des centres de traitement de l’information, des ordinateurs portables ou non, des usines, etc. Chacun de ces nœuds peut être ou doit être en liaison avec tous les autres nœuds selon des hiérarchies spécifiques à chaque réseau,
- les réseaux, pour être véritablement utilisés à leur pleine capacité, demandent la totale confiance des utilisateurs. Que certains se mettent à douter de la protection de l’information, de la pérennité de tel fournisseur, de l’origine de telle pièce, de la ‘’propreté’’ de telle masse monétaire, de la solvabilité d’un état créancier, du brevet attaché à une technologie, etc., le réseau peut soudain ‘’se gélifier’’.
La crise financière actuelle relève de ce constat. Des économistes commencent à décortiquer le mécanisme du drame et montrent du doigt l’interdépendance des banques. Dans le monde financier ‘’hyper-fluide’’ de ces dernières années, où les établissements ne cessaient de s’échanger de l’argent, la défiance collective à l’égard d’un seul acteur suffit à faire flancher le système. Or les institutions financières ont une incitation individuelle à trop jouer sur l’effet de levier, à avoir des déséquilibres excessifs dans les maturités de leurs actifs, et à être trop interconnectées.
Ce qui a craqué, c’est donc le réseau. Or, comme nous l’avons vu, nous vivons de plus en plus en réseau et un incident, même mineur, en un lieu donné peut avoir des conséquences extraordinaires sur l’ensemble du réseau, à l’image des battements d’ailes d’un papillon sur l’équateur déclanchant des tornades à des milliers de kilomètres ! Déjà, il y a quelques années, la rupture d’un câble électrique dans le nord de l’allemagne plongeait bordeaux dans le noir, ou celle d’un câble de communication sous-marin entre la sicile et l’egypte perturbait gravement les échanges entre l’europe et l’asie. D’autres craquements plus graves pourraient se faire entendre, ainsi internet. Si le réseau électronique mondial tombait en panne demain, l’économie mondiale serait vite paralysée : impossibilité pour les commerçants de passer leurs commandes, pour les industriels de gérer leurs chaînes de production, pour les banques d’effectuer des transferts, pour les particuliers d’utiliser les distributeurs ou de payer par carte de crédit, etc.
La vulnérabilité de ces réseaux, mise en exergue dans la crise actuelle, est probablement le plus grand défi que nos états aient à relever. Cette prise de conscience n’est pas récente. Ainsi, après le 11 septembre j’écrivais, comme beaucoup d’autres :
l’évènement du 11 septembre 2001 est un révélateur. Même si les nations resteront les acteurs dominants de la scène internationale de demain, leurs structures de gouvernement risqueront de perdre petit à petit le contrôle des flux d’informations et de technologies comme cela se passe déjà pour les transactions financières, au profit d’autres acteurs que les etats : industriels, organisations non gouvernementales, associations, mais aussi, malheureusement, mafias ou organisations terroristes. La réalité du gouvernement d’un etat va donc dépendre de plus en plus de ses capacités à maîtriser, seul ou en coopération internationale, les flux d’informations et monétaires ainsi que les nouvelles technologies, afin de maintenir l’avance nécessaire pour ne pas être menacé par tel ou tel prédateur. Des transformations actuelles émergeront des vainqueurs, c'est-à-dire les etats qui auront eu la volonté de développer de telles capacités, et des vaincus soumis, en particulier, à toutes les instabilités internes et à l’anarchie. (HC)
Quelques réflexions sélectionnées dans la presse
Deux raisons d’être optimiste : en japonais et en chinois, la notion de crise est représentée par deux idéogrammes, l’un signifiant danger, l’autre opportunité ; krisis, en grec, signifie décision.
Helmut Schmidt en appelle à la régulation des marchés afin « qu’une telle merde (sic !) Ne puisse pas se reproduire dans la deuxième décennie du siècle (interview)
En économie, raisonner de façon trop binaire aboutit souvent à de lourds contresens. C’est ce qui est en train de se produire avec le débat opposant les tenants de l’ « investissement » aux défenseurs de la consommation. […] l’investissement n’a d’autre but que de soutenir la consommation. L’un et l’autre appartiennent à la même famille économique, celle de la demande. Ils ne sont pas contradictoires, mais complémentaires. Seule varie, au grès des circonstances, l’importance prise par l’un et par l’autre (Cyrille Lachèvre, Le Figaro).
Le sommet social s’est inscrit dans le théâtre d’irréalité économique dont la france a le secret. Le peuple crie avant d’avoir mal, ou plutôt ses représentants, les syndicats et l’opposition toute requinquée. La réalité est que la france économique est très durement touchée, mais que la france sociale n’a pas encore senti le froid (Eric Le Boucher, Les Echos).
Lors d’un colloque récent, à Paris, où intervenaient Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, Tony Blair, François Fillon, etc., la référence fut d’abord à la chute du Mur de Berlin : nous vivons un moment d’une importance comparable. Ensuite le sentiment que, s’il faut bien reconstruire le système financier, la clef se trouve dans une réflexion sur la globalisation. C’est elle qu’il faut rendre gouvernable, les marchés y étant impuissants à eux seuls. Il faut organiser la gouvernance économique de la mondialisation, ce qui passe par la création d’institutions, angela merkel proposant un conseil économique de l’onu, à l’instar du conseil de sécurité.
Dans la théorie du chancelier erhard, le rôle de l’etat se limite à instaurer un cadre réglementaire assurant le bon fonctionnement du marché, moyennant la mise en place de mesures sociales garantissant la justice sociale. Or, en l’espace de quelques mois, l’etat fédéral a largement outre passé sa fonction d’arbitre pour devenir un acteur majeur de l’économie (karl de meyer, les echos).
L’Allemagne a, chevillée au corps, la certitude de mener une bonne politique, celle de la rigueur des salaires, celle de l’orthodoxie budgétaire. Ce sont les autres, laxistes, qui se trompent. Nous, allemands, avons fait des efforts budgétaires au contraire d’autres pays membres de l’europe (en premier la france) et il faudrait maintenant récompenser leur laxisme ? Nicolas sarkozy, plutôt que de faire semblant de s’entendre avec angela merkel, devrait passer un grand accord avec elle : vous relancez, moi je m’engage à réduire vraiment et drastiquement mon déficit sitôt la reprise venue. Voilà le plan européen idéal (Eric Le Boucher, Les Echos).
Le développement des infrastructures électriques dans les années 1930 qui ont suivi le krach de 1929, a préparé la nouvelle société de consommation de masse et des équipements ménagers d’après guerre. De même, ce qui nous fera sortir de la récession est la satisfaction de nos vrais besoins. Les nouvelles technologies sont de nature à résoudre nos problèmes comme ceux de l’énergie et de l’environnement.
La façon dont nous continuerons à développer, y compris dans un contexte de récession, les industries de l’avenir que sont les industries du numérique, est, elle, décisive de notre avenir. C’est la voie qu’indique obama en traçant les contours d’un plan encore plus ambitieux, tourné vers les ‘’green technologies’’. Il faut donc un plan pour l’avenir, parce que ce n’est pas sur l’économie d’hier que nous bâtirons la croissance de demain. Il est urgent et indispensable. Urgent, car les investissements pour l’avenir, en r&d, en innovation et dans les technologies de l’information (informatique, multimédia, etc.), sont les premiers à être reportés dans une conjoncture récessive – en particulier dans les économies de petites et moyennes entreprises étranglées par le crédit (Michel Combes, Le Figaro). (HC)
Nota : ce document a été rédigé essentiellement à partir de remarquables articles ou interviews parus dans les Echos et le Figaro (Stéphane Boiron, Eric le Boucher, Michel Combes, François Ewald, Henri Lachmann, Maurice Levy, Karl de Meyer, Mathieu Pigasse, Jean-Marc Vittori, etc.)
Des évènements imprévus
Jean-Paul Picaper
Venant il y a un an des Etats-Unis, la crise économique et financière tombait comme une tornade sur la France et sur l’Allemagne (au début de l’automne 2008 sur la France et à la fin de l’année sur l’Allemagne). Depuis, les Européens, Allemands et Français, se méfient de leurs chers alliés d’Outre-Atlantique. Les relations avec le continent nord-américain restent excellentes, mais le ciel au-dessus n’est plus aussi serein que jadis.
Cet automne 2009, le coup de grisou n’est pas venu d’un très grand pays comme les USA, mais d’un petit pays : la Suisse. On n’a pas encore bien mesuré l’impact qu’aura le vote des Suisses à 57% contre la construction de minarets dans leur pays. Les Suisses se sont prononcés à raison de 57% contre la volonté affichée de leur gouvernement. Naturellement, nos élites s’efforcent d’étouffer l’affaire, tant est grande la crainte que les peuples européens se fassent entendre sur l’islamisation croissante de leurs paysages urbains et mentaux.
Depuis, notre télévision dont l’image de prédilection, soir après soir, depuis des mois, est une épaule féminine ou masculine, voire enfantine, dans laquelle on enfonce une seringue (il faut bien écouler le stock de vaccins), nous montre force gens qui adorent les belles mosquées, tolèrent clochers et minarets, et accueille de braves musulmans victimes d’ostracismes divers. Verrons-nous bientôt un compositeur célèbre accorder en un mélodieux choral le cri du muezzin à un accompagnement de cloches ? Vous serez bien d’accord avec nous que toutes les cloches ne sont pas sur les clochers. Tel est le diagnostic que nous établissions dans notre rubrique « Religion ».
Dans le climat délétère qui est le nôtre, un thème récurrent refait surface : l’apocalypse. Les Mayas avaient annoncé un changement d’ère, ou plutôt de cycle solaire, en 2012, en quelque sorte la fin du monde pour le 21 décembre 2012. Et la voici venir dans un film d'Hollywood qui donne le frisson aux hôtes des salles obscures. Les humains adorent se faire peur et voir casser les gros joujoux de leur civilisation. Ce n'est pas beau, mais c’est spectaculaire. C'est clair, Roland Emmerich a trouvé le filon. La vision de l'apocalypse avait commencé avec la Bible et s'est poursuivie avec ses films "Stargate", "Independance Day" et maintenant "2012". Hélas ! La perspective de fin du monde est contredite par toutes les revues scientifiques, que ce soit dans "Science et Vie" ("2012, la fin du monde n'aura pas lieu"), dans "Sciences et l'avenir" ("2012, la rumeur d'apocalypse, astéroïdes tueurs, alignement des planètes...") et ailleurs.
Pure coïncidence, l’année 2012 verra la fin du premier quinquennat de Nicolas Sarkozy. Avant que, cette année-là, au solstice d’hiver, le soleil et la terre aient été sur la même ligne dirigée vers le centre de la Voie lactée, le président français devra affronter le verdict des urnes. Ni lui, ni la chancelière allemande ne pourront pas changer l’orbite des astres mais quand même c’est un bon signe, n’est-ce pas. Alors levez les yeux vers le ciel ou l'Elysée (ce qui pour les anciens était la même chose). Si Nicolas Sarkozy est réélu, comme c’est probable, la fin du monde n'aura pas lieu. Mais si elle a lieu, et que Nicolas Hulot ait raison dans son film absolument déprimant sur l'avenir du monde comparé au naufrage du Titanic, alors Monsieur Ushuaia pourra détrôner Omnisarko et ce qui restera de pauvres de nous sera gouverné par Nicolas II Hulot, prince de l'apocalypse.
D’accord, quelque chose évolue dans notre climat, on le voit tous les jours sur la planète, en France, en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis, en Asie et partout. Dans certaines régions d’Australie, on commence à construire des habitations souterraines parce que la température, l’été, à régulièrement quelques 50 degrés, devient intenable. Vents et eaux se déchaînent plus souvent, la terre subit peut-être plus de soubresauts. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel avaient adressé une lettre au secrétaire général des Nations-Unies Ban Ki-Moon, disant : « Il faut formuler l’objectif global de limiter l’augmentation mondiale des températures à deux degrés Celsius au-dessus des valeurs de l’ère préindustrielles ; il faudra pour cela abaisser les émissions globales jusqu’en 2050 d’au-moins 50 % en comparaison avec le niveau des années 1990 ». Le changement climatique, en partie incontestable, est devenu aussi une véritable industrie qui fait vivre des milliers de personnes et produit bien des navets cinématographiques et littéraires.
Admettons que tout cela ne relève pas de fantasmes. Mais peut-on être sûr que l'activité humaine soit la cause majeure du changement ? Peut-être ne l'influence-t-elle que marginalement. Une éruption solaire brutale, comme il s'en était produit une en 1859, pourrait gravement endommager les systèmes électroniques de communication et de navigation dont nous dépendons aujourd'hui et provoquer une sérieuse augmentation des températures. Une baisse de rayonnement de notre astre central, comme entre 1420 et 1570 et puis entre 1645 et 1715, pourrait entraîner au contraire une petite glaciation. Il se passe des choses qui n’étaient pas au programme et qui échappent largement au contrôle humain. La crise économique et financière n’était pas annoncée par les experts. On n’aurait jamais imaginé qu’elle frapperait les gros bastions de la finance et de l’économie, exemple Lehmann Brothers. Ni qu’elle se propagerait comme un séisme sur tous les continents, touchant jusqu’à des Etats communistes, tels la Chine, et des émirats du Golfe, désormais imbriqués dans l’économie globale. Pourrons-nous la maîtriser mieux que la crise de 1929-30 ?
Et voici venir la grippe A. La pandémie touchera-t-elle l’humanité comme la grippe espagnole de 1918, tuant cette fois surtout - horrible scénario - des jeunes gens ? Les mesures arrêtées par les gouvernements et par l’OMS seront-elles suffisantes ? Et puis, de temps à autre, Monsieur Ben Laden se fait entendre. Des bombes humaines explosent ça et là. L’arme miracle qu’Hitler appelait de ses vœux et qui n’a été utilisée que deux fois en août 1945 à Hiroshima et Nagasaki, sera bientôt en possession de gouvernements imprévisibles. Ahmadinedjad réalisera-t-il le rêve d’Hitler ? On peut comprendre que les citoyens de nos pays en aient assez de la politique politicienne et qu’ils voudraient que tous les partis et gouvernants d’Europe se coalisent pour nous protéger des nouveaux dangers planétaires qui n’ont rien à voir avec la politique traditionnelle. Les partis politiques qui n'ont pas compris cela et qui s'enferrent dans des querelles médiocres et des conflits idéologiques ont leurs jours comptés.
Nota bene : On a célébré le 9 novembre dernier le vingtième anniversaire de l'ouverture du mur de Berlin et la réunification de l'Europe. Avec cette célébration, l'affaire n'est pas close. Il faut encore savoir ce que nous allons faire de cette Pan-Europe unifiée. Verra-t-on nos pays retomber dans un nationalisme suranné (que l'on baptise parfois souverainisme pour faire croire à quelque nouveauté) ou bien allons-nous ouvrir de nouvelles routes vers une Europe sans frontières intérieures et facteur de paix dans le monde ? Nous avons créé pour en parler une nouvelle rubrique qui sera tenue jusqu'au 3 octobre 2010, 20ème anniversaire de la réunification allemande : "Berlin : 20 Ans d'Unité". Pendant plus de quarante ans, personne n'aurait imaginé que le conflit militaire et idéologique entre l'Est et l'Ouest en Europe s'évanouirait en fumée. Pendant près de trente ans, nul n'aurait cru que le mur de Berlin tomberait sans coup férir. La révolution pacifique est-allemande a libéré l'Europe du joug communiste et de la menace soviétique sans qu'une goutte de sang soit versée. On a appelé parfois le XXème siècle, "le siècle des camps et des hécatombes". Il a connu les deux guerres les plus meurtrières de l'histoire de l'humanité, des guerres civiles européennes devenues mondiales. Mais la chute du mur de Berlin restera dans l'histoire comme l'évènement le plus heureux du XXème siècle. Un vrai miracle dû essentiellement à deux hommes, le pape Jean-Paul II et le président russe Mikhail Gorbatchev. Et, pour les Allemands, à Helmut Kohl.
"Il faut que la fête nationale allemande soit comme le 14 juillet une manifestation de joie, nous disait Helmut Kohl. Chez vous, il y a de la musique, on danse dans la rue". C'est effectivement la tournure que prend peu à peu ce 3 octobre, jour de l'unité allemande, comme l'a prouvé cette année le "parcours des géants" dans la capitale allemande (voir sous notre rubrique Culture/Kultur), dans une ambiance bon enfant, joyeuse et pacifique comme le fut la révolution allemande de 1989. La révolution française, hélas! avait été plutôt sanglante. Est-ce la raison pour laquelle la France, avant les bals, célèbre son 14 juillet par un défilé militaire ? L'épouse du président de la République, Carla Bruni, avait rattrapé cela dans son interview, le dernier 14 juillet, en rappelant très justement que les forces armées servent aujourd'hui au rétablissement et au maintien de la paix, coude à coude avec les Allemands et les autres Etats civilisés. Un grand changement a eu lieu. L'Union Européenne est un modèle de réconciliation et de conciliation comme il n'y en avait encore jamais eu dans l'histoire.
Editorial (D)
L´Allemagne ferme les yeux face à la crise
Gunnar Schupelius
Le célèbre « calme avant la tempête » est une notion, certes, usée jusqu´à la corde mais qui n’en reste pas moins exacte. Elle décrivait parfaitement en tout cas l´état de l´Allemagne en l'été 2009. Tandis que nous prenions, en toute décontraction, nos vacances estivales, tandis que nous mangions, dansions et achetions des voitures comme si de rien n´était, une tempête s’approchait dangereusement de nos côtes. Une tempête d´indignation sur la hausse des impôts ou des cotisations sociales, sur la montée dramatique du nombre des chômeurs, et sur le manque d´opportunités pour les jeunes sur le marché du travail.
Le calme de cet été électoral 2009 fut inquiétant. La chance avait souri à la chancelière. Pour la première fois depuis des années, le pouvoir d’achat avait momentanément augmenté. Les salaires de ceux qui avaient du travail avaient monté de 2 à 3% et l’inflation était descendue à 0,5%. Mme Merkel pouvait se vanter d’avoir ramené à moins de 3 millions le nombre des chômeurs qui avait grimpé à plus de 5 millions à la fin de l’ère Schröder. Certes, nous savions que nos exportations avaient chuté de moitié, que deux millions d´employés touchaient leur argent par l´intermédiaire du chômage partiel, que le chômage partiel ne pourrait durer indéfiniment, que l´endettement de l´Etat ne pourrait continuer à augmenter et que les entreprises en difficulté ne pouvaient pas toutes être assistées, comme par exemple Opel ou Quelle.
Nous ne voulions rien savoir des 152 milliards d’euros de déficit fiscal, des 320 milliards de dettes nouvelles, des trous dans les caisses sociales, des 90 000 emplois menacés dans l’industrie automobile, des 180 000 jobs en péril dans la finance. Non, nous ne voulions pas voir cette réalité. La terrible crise économique ne faisait pas partie des sujets de conversations dans nos cercles d´amis ou de famille. Et la politique préférait, elle-aussi, fermer les yeux. Les politiciens évitaient en période électorale les discussions sur les moyens pour sortir de la crise, comme le diable craint l´eau bénite. Les discussions, comme ce fut le cas au sein de la CDU au sujet de l´augmentation des impôts, furent étouffées dans l´œuf. Le SPD, lui, fanfaronnait de manière totalement irréaliste sur « l´impôt sur les riches », dont les recettes seraient quasi-infinitésimales.
Aujourd'hui après la formation du gouvernement, nous attendons encore le "discours de sang et de larmes" de la chancelière. Au lieu de nous demander de serrer nos ceintures et de retrousser nos manches, on nous accorde une amélioration des allocations familiales (à partir du premier enfant à la différence de la France) et des avantages fiscaux substantiels. Les feuilles économiques entonnent la même chanson : le PIB va augmenter, les clients de l'Allemagne à l'étranger vont passer leurs commandes. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Cette « politique de l’autruche » avait-elle un rapport avec la campagne électorale ? Bien sûr que non. Cette attitude fait partie intégrante de notre âme allemande. Nous n´aimons voir la réalité en face. Nous fermons les centrales nucléaires et nous nous sentons bien ainsi. Peu importe d´où provient l´électricité, même si nous devons l´importer de l´étranger. Nous créons des zones vertes, et même si elles ne changent rien de manière concrète, nous y croyons fermement. Nous sommes contre les conflits armés et nous nous faisons garantir la sécurité des voies commerciales par l´armée américaine et l'armée française. Et aujourd’hui, nous avons décidé de croire que nous ne perdrons pas notre prospérité.
Peut-être les décisions de la nouvelle coalition gouvernementale chrétienne-libérale sont-elles judicieuses pour le moment. Il faut bien remonter le moral aux gens. L'économie, nous ressasse-t-on depuis Ludwig Erhard, est à 80 % de la psychologie. Mais le jour viendra nécessairement où les choses tourneront autrement. Un jour les cotisations retraite et maladie vont augmenter de façon draconienne, de même que les impôts. Le nombre de chômeurs va s’envoler et les salaires nets vont s’écraser. Alors comment allons-nous réagir lorsque deux millions de chômeurs partiels deviendront chômeurs à temps plein ? Allons-nous accepter de ne plus pouvoir nous payer de vacances ou de sorties au restaurant, ou l’affolement va-t-il nous submerger ?
Il y a 175 ans, Heinrich Heine s´était déjà penché sur l´âme allemande et était parvenu à la conclusion suivante: « Le tonnerre allemand », écrivait-il, « n´est pas très souple et arrive lentement et de manière poussive, mais au bout du compte, il arrive ». Cette citation datant de 1834 a été abusée de son sens, lorsque 99 ans plus tard, Hitler est arrivé au pouvoir. Mais je pense que les choses n’ont pas fondamentalement changé dans l´âme de notre peuple depuis l´analyse de Heine. Aujourd´hui, notre malaise collectif va vraisemblablement s´exprimer tardivement et de manière imprévisible. Les travailleurs français enferment leurs chefs sans autre forme de procès et protestent ainsi contre le supposé Mal du capitalisme. Nous, Allemands, ne ferions jamais une telle chose. Mais nous ne sommes quand même pas aussi stoïques et endurcis que nos collègues anglais.
Nous nous taisons peureusement et cherchons amèrement la solution parfaite. Et s’il n´y en a pas, nous suivons ceux qui prétendent en détenir une. Comprenez-moi bien : je ne veux pas jouer avec l´Apocalypse, mais je suis déconcerté par le manque de bonne volonté de mon peuple à reconnaître que cette crise, nom d´un petit bonhomme, pourrait exiger plus d´efforts et de prise de conscience de notre part.
(Nous recommandons ci-après dans la rubrique Allemagne-France la lecture de l'article de Gunnar Schupelius sur 60 ans d'Allemagne)
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Législatives
allemandes dimanche prochain
Angela Merkel a tous les atouts en main pour être réélue chancelière.
Mais quel gouvernement sortira des urnes ? Plus que jamais, c’est le flou.
Angela Merkel restera à la barre. C'est une certitude à la veille des législatives de dimanche prochain. Merkel toujours, toujours Merkel. Tout tourne autour de la chancelière. Elle caracole loin devant son propre parti dans les sondages. Et comme les hommes et femmes politiques doivent avoir la chance de leur côté, on peut dire que cette fois encore la chance sourit à Angela : pour la première fois depuis des années, le pouvoir d'achat a grimpé cet été grâce à des relèvements de salaires (2 à 3%) sur fond de chute des prix (à 0,5%). Descendu de 5 millions en 2005 à 3 millions de sans-emploi en 2009, le chômage repart à la hausse, mais des aides freinent encore son envol. Et les électeurs ne paniquent pas : 2 sur 3 ont peur de la crise, mais 1 sur 2 ne se sent pas personnellement menacé. Mme Merkel et son parti chrétien-démocrate CDU ont axé leur campagne sur la création d'emploi par la croissance et sur une croissance dopée par des baisses d'impôts.
Ainsi la CDU et sa filiale bavaroise la CSU ont un projet de relance proche de celui des libéraux du FDP. A première vue, entre FDP et CDU, l'interface est plus compatible qu'entre la CDU et les sociaux-démocrates du SPD. Ceux-ci prônent des augmentations d'impôts. Ils célèbrent la justice sociale. Le mot croissance est quasi-absent de leur vocabulaire. Aussi ces derniers mois, un changement de coalition gouvernementale a-t-il paru vraisemblable. Avec 37% de suffrages annoncés à la CDU/CSU et 14% au FDP, le compte y était : 51%. Mais voici que les instituts Forsa (proche du SPD) et Allensbach (proche de la CDU), donnent tous deux la CDU en baisse : 35%. Si le FDP ne dépasse pas 15%, on retournera à la case départ.
Autrement dit, à septembre 2005, quand Mme Merkel n'avait pu former une « petite coalition » de centre-droit avec le FDP faute de totaliser avec eux plus de 50%. Elle avait dû bâtir une « grande coalition » avec ses adversaires du SPD : la CDU avec 35%, le SPD à 34%. Cette fois, Frank-Walter Steinmeier, son concurrent SPD et son actuel ministre des Affaires étrangères, n'a pas la pugnacité de son ex-rival Gerhard Schröder. Et même si Steinmeier a fait bonne figure au duel télévisé avec Mme Merkel le 13 septembre, tout sourire et tout dialogue alors qu'on attendait un froid bureaucrate, même s’il a évité d'attaquer de front la chancelière, ce qui se serait retourné contre lui, son SPD peut y gagner quelques points, mais il restera au dessous de son plus mauvais résultat historique : 28% en 1953. Forsa ne cote le SPD qu'à 21% et Allensbach à 22,5%,
Ce n'est donc pas de lui qu’émane le danger pour Mme Merkel, mais de l'assemblage gouvernemental CDU/CSU-SPD qui a gommé les différences entre la gauche et la droite modérées. CDU et SPD pâtissent tous deux des infidélités d'un électorat plus erratique depuis que l'éventail politique s'est élargi. Le Bundestag est passé du triangle (trois partis CDU/CSU, SPD et FDP) au pentaèdre (avec l'entrée des Verts écolo-pacifistes en 1983 et de « La Gauche » néo-communiste en 2005). Le FDP grignote la CDU, mais le SPD est cannibalisé par « La Gauche ». Il voit son salut que de fuir dans l'alliance avec la CDU. Le ministre des Finances sortant, Peer Steinbrück, une grosse pointure du SPD, s'est prononcé dans un débat le 14 septembre pour la reconduction du gouvernement "noir" (CDU/CSU) et "rouge" (SPD). La « grande coalition » est à ses yeux la panacée contre la crise. Et de prononcer un éloge dithyrambique de Mme Merkel : « On travaille bien avec elle ». « Elle ne m'a jamais berné ». « Ce que nous nous disons en confidence, reste confidentiel »...
Angela Merkel a gagné les cœurs des sociaux-démocrates en réalisant maint de leurs projets, tels la loi anti-discrimination ; la création d'un « fonds de santé » financé par l'impôt pour combler le trou de la sécu ; le rachat récent de la firme Opel (26 500 salariés en Allemagne) par le groupe russo-canadien Magna avec une subvention publique monumentale dont un quart alloué à la Russie ; et elle vient encore d'approuver un plan de taxation des transactions boursières conçu par Steinbrück et Steinmeier. Sa réticence à surtaxer entrepreneurs et banquiers, son rejet d'un salaire minimum garanti et son attachement au nucléaire l'opposent encore aux sociaux-démocrates. Mais des aménagements atténuent ces aspérités.
Dans la dernière phase de la campagne électorale, l'écart s’était resserré à un point entre le camp chrétien-démocrate d’Angela Merkel et libéral de Guido Westerwelle et celui de Frank-Walter Steinmeier pour les sociaux-démocrates et des Verts avec La Gauche. Grâce à la bonne prestation de Steinmeier lors du duel télévisé avec la chancelière, le SPD est remonté. Donc la coalition de centre-droit que Mme Merkel voulait en 2005 puis à nouveau en 2009, s’annonçait difficile à mettre en œuvre encore qu’elle ne soit pas exclue. Mais le camp de la gauche est divisé. Les néo-communistes est-allemands sentent encore le soufre pour les socialistes de l’Ouest. Stenmeier a juré les grands dieux qu’il ne se coaliserait pas avec eux, d’autant plus qu’entre lui, ses amis Schröder et Müntefering d’un côté et Oskar Lafontaine de l’autre, le torchon continue de brûler. Donc, Mme Merkel est quasiment assurée d'être reconduite dans ses fonctions de chancelière, car l'union des forces de gauche est impossible en Allemagne en 2009. Elle le sera dans quatre ou cinq ans quand la génération de Steinmeier et de Lafontaine aura été remplacée par des plus jeunes, plus à gauche et que ces querelles de personnes auront fait long feu.
A coup sûr Frank-Walter Steinmeier préfère Angela Merkel à Oskar Lafontaine. Aussi le « duel » télévisé Merkel-Steinmeier tenait-il plutôt du « duo ». Les deux soi-disant adversaires ont célébré l'excellence de leur travail en commun ces quatre dernières années. Ne serait-il pas confortable pour Mme Merkel de gouverner encore une fois avec des sociaux-démocrates très amoindris par rapport à leur résultat de 2005 ? La chancelière a beau clamer son désir de mener la barque avec les libéraux, un doute subsiste. La cohabitation avec un Westerwelle requinqué par un bon score et monté sur ses ergots ne sera pas pour elle une sinécure. S'ajoute que Westerwelle jalouse le poulain de Mme Merkel, Karl Theodor zu Guttenberg, promu superstar dès son entrée au gouvernement le 10 février dernier. D'aucuns voient dans cet aristocrate bavarois, issu d'une famille antinazie et, qui plus est, époux d'une von Bismarck, un futur candidat chancelier, adoubé dans cinq ou dix ans par Mme Merkel.
A coup sûr, les libéraux
contesteraient à Guttenberg son ministère de l'Economie comme ils disputeraient
la politique extérieure à la chancelière, car Westerwelle ne se contenterait pas
aux Affaires étrangères de faire de la figuration comme Steinmeier. S'ajoute
que, dans la crise, la présence de sociaux-démocrates au gouvernement a évité
bien des déboires au patronat et bien des grèves et manifestations à Mme Merkel.
Ces jours-ci encore, les patrons allemands délivraient un
satisfecit au ministre du Travail social-démocrate, Olaf Scholz. Il y a trois
semaines, Mme Merkel recevait à la chancellerie les dirigeants syndicaux. Ces
derniers ne sont en désaccord avec elle que sur le report de l'âge de la
retraite de 65 à 67 ans. Contre un gouvernement plus à droite, avec les
libéraux, ils déterreraient la hache de guerre.
Selon le politologue Oskar Niedermayer, les électeurs CDU/CSU voteront
massivement pour la coalition « noire-jaune » CDU/CSU-FDP. En Hesse, en Bavière
et maintenant en Saxe, des gouvernements régionaux « noirs-jaunes » ont vu
depuis peu le jour, autant de précédents pour Berlin. Les électeurs du SPD sont
en revanche majoritairement acquis à la grande coalition «noire-rouge »
CDU/CSU-SPD. Et elle a les faveurs de beaucoup d'autres votants. Car cette
conjonction centre droit-centre gauche répond à un désir d'harmonie et de
consensus assez répandu outre-Rhin.
Tout comme la chancelière elle-même. Sa modestie, sa modération et son calme sont des qualités appréciées chez nos voisins. S’ajoutent ses compétences de docteur es-sciences dans un pays forcé à innover pour maintenir son rang, et son attachement aux valeurs démocratiques et, pour ses amis chrétiens-démocrates, sa fidélité à ses racines chrétiennes. Enfin son passé est-allemand symbolise la réunification. Et puis, qu'elle soit la première femme à diriger leur pays, plaît à ses compatriotes. Nos voisins ne voudraient personne d'autre à la tête de leur gouvernement. Selon l'institut de sondages Forsa, 53% des Allemands voteraient Merkel contre 20% en faveur de Frank-Walter Steinmeier. Ailleurs, on donne même 60% à la chancelière.
Alors, pourquoi sa popularité ne tire-t-elle pas sa CDU vers le haut ? Mystère... A l'étranger, on approuve la politique étrangère européenne et atlantiste de Mme Merkel. On admire sa maîtrise de l'anglais et du russe. N'a-t-elle pas été élue trois fois de suite depuis 2006 « femme la plus puissante de l'année » par le magazine américain Forbes ? Nicolas Sarkozy l'a honorée récemment de sa visite. Gordon Brown et Barack Obama ne veulent pas qu'elle s'en aille. Car le traitement de la crise requiert de la stabilité.
Mais cette exigence de continuité vaut-elle pour la seule chancelière ou pour l'actuel gouvernement ? Mme Merkel trainera-t-elle quatre ou cinq ans [1] encore le boulet de sa « grande coalition » avec le SPD social-démocrate ? Ou les urnes lui permettront-elles d'aller de l'avant avec les libéraux FDP de Guido Westerwelle ? (JPP)
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[1] Il est question d'allonger la législature allemande, de quatre ans
actuellement, à cinq ans.
La Gauche-Die Linke : quatrième larron du Bundestag
« Le SPD paye son erreur. Il a tenu le pied dans l’étrier aux communistes en ex-RDA », nous dit Angela Merkel. Mais à présent il paye aussi l’éviction d’Oskar Lafontaine. Car le Sarrois Lafontaine, ce « renégat » qui avait quitté le SPD et le gouvernement de Schröder en claquant la porte en mars 1999, se venge. Figure de proue de « La Gauche » (« Die Linke »), il ouvre aux communistes est-allemands les portes de l’Allemagne de l’Ouest.
Aux régionales du 6 septembre dernier en Sarre (Ouest), Saxe (Est) et Thuringe (Est), le SPD a plongé au profit de « La Gauche ». A Sarrebrück, une coalition « rouge » (SPD), « rouge vif » (La Gauche) et « verte » n’est plus invraisemblable. A cette idée, en Hesse, il y a un an, on criait au scandale. Mais on s’y fait peu à peu. Berlin réunifiée n’a-t-elle pas déjà une municipalité social-démocrate et communiste ?
Née le 16 juin 2007 de la fusion des néo-communistes est-allemands (PDS) avec la gauche socialiste (WASG) ouest-allemande, « La Gauche » compte près de 80 000 adhérents et 53 députés au Bundestag. Dominée au départ par les anciens de la « nomenklatura » communiste est-allemande, elle commence à muter, les vétérans du parti disparaissant lentement, remplacés par des néophytes de l’Ouest. Le débat récent sur l’engagement en Afghanistan l’a boostée. Elle veut le retrait de la Bundeswehr de ce pays et l’abandon de l’Otan.
Première ou seconde partout dans l’ex-RDA, toujours devant le SPD, elle remodèle le paysage politique. Autour de Berlin, dans le Brandebourg où les régionales sont fixées aussi au 27 septembre, le SPD (31% aux sondages) pourrait se coaliser avec « La Gauche » (28%) si la CDU (22%) reculait. En Thuringe, le SPD (22%) s’est effondré et « La Gauche » (27%) le distance. Si la crise s’aggrave, Bodo Ramelow, le leader néo-communiste de Thuringe, peut prendre une stature nationale. Il a certes renoncé à briguer le poste de Ministre président de son Land après ce dernier scrutin, mais peut-être parce qu’l a d’autres ambitions.
Ce n’est pas Matthias Platzeck, le ministre président du Brandebourg qui affronte lui aussi dimanche le verdict des urnes, qui le lui contestera. Platzeck avait refusé la présidence nationale du SPD et se trouve visiblement bien chez lui. On verra s’il maintient ses liens avec les chrétiens-démocrates ou choisit lui aussi La Gauche.
Que sa secrétaire ait été démasquée comme ancienne collaboratrice de la Stasi, n’a guère entravé sa progression. Pourtant, « La Gauche » est truffée d’anciens agents, indicateurs et apparatchiks de l’ex-police secrète de RDA. Mais la RDA, c’était il y a vingt ans déjà…
* "La Gauche", en allemand la « Linkspartei » ou "Die Linke", ce qui est déjà une usurpation de réputation, comme si ce parti était le seul à être "à gauche". Mais naturellement c'est intentionnel. Il veut couper l'herbe sous le pied aux sociaux-démocrates du SPD et aux Verts. En réalité, ce parti se compose pour plus de la moitié de ses membres d'anciens du parti communiste SED de RDA (note de la rédaction)
Angela
Merkel et Nicolas Sarkozy à l’unisson au Sony Center de Berlin
Un plaidoyer pour une Europe plus stable et plus forte, phare de la paix dans le monde
C’est sur la Potsdamer Platz, au cœur de Berlin, qu’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont fait meeting commun, ce dimanche 10 mai, en vue des élections européennes du 7 juin prochain. Longuement applaudi, le couple franco-allemand a scellé son unité dans la lutte pour une Europe plus forte, devant plus de 2000 personnes. Affichant une harmonie de pensée quasi parfaite, ils ont dit non à l'élargissement de l'UE tant que tout le monde n'aura pas ratifié le Traité de Lisbonne, et non à l'entrée de la Turquie comme Etat membre dans l’Union Européenne. "Il est juste de dire aux gens, lors de cette campagne pour les élections européennes, que nous ne pouvons pas faire entrer tout le monde en Europe en tant que membre à part entière", a déclaré la chancelière. "Notre position commune est donc la suivante: un partenariat privilégié pour la Turquie, mais pas une adhésion pleine et entière."
"Quand Angela Merkel dit : l'Europe doit avoir des frontières, elle a raison. Parce qu'une Europe sans frontières sera une Europe sans volonté, sans identité, sans valeurs. Et, si l'Europe ne défend pas ses valeurs, qui le fera a la place de l'Europe ?", a ajouté le président, qui a offert à la Turquie l’adhésion à l’Union pour la Méditerranée dont Mme Merkel a dit qu’elle la soutenait , notamment pour «aider les peuples d’Afrique à coopérer pacifiquement».
Sous le drapeau de leur parti commun aux Européennes, le PPE, (Parti Populaire Européen) qui regroupe les partis conservateurs et libéraux d’Europe, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel sont conscients des valeurs transnationales et universelles qui unissent leurs deux mouvements politiques. Des valeurs dont Hans-Gerd Pöttering, le président du Parlement européen qui était avec eux sur cette scène du Nouveau Berlin, s’est fait l’avocat dans tous ses discours et ses écrits.
Ce fut
une manifestation très mobilisatrice devant les jeunes de la Jeune Union
chrétienne démocrate qui avait invité à cette manifestation et devant les
Jeunes UMP. Elle a montré que la CDU/CSU et l’UMP étaient les partis
porteurs de l’avenir de l’Europe. Qui aurait dit il y a cinquante ans que les anciens gaullistes
tiendraient un jour le fanal de l’Europe et de l’alliance franco-allemande ?
Nicolas Sarkozy a proclamé que celle-ci était « un trésor pour le monde
entier » qui « dépassait nos deux nations ». « L’Europe, a
ajouté le président, ne peut pas s’accorder sur le minimum alors que le monde
entier attend le maximum de l’Europe ». Faisant allusion à la réforme des
institutions européennes, Nicolas Sarkozy a dit notamment que l’Union Européenne
« ne peut pas changer de président tous les six mois ».
Les deux chefs d’Etat et de gouvernement ont surtout montré par leurs discours improvisés et très acclamés qu’ils étaient capables de mobiliser les jeunes générations au service d’un avenir constructif. « Je voudrais dire à la jeunesse allemande, a lancé Nicolas Sarkozy : la France vous aime, la France vous admire, la France est votre amie. Elle ne vous craint pas. Elle veut vous ressembler dans votre industrie, dans votre compétence. Quand Angela défend les intérêts de l’Allemagne, elle le fait d’une façon admirable ». Tandis que la chancelière souriait à ce propos, le Président ajouta : « C’est une femme que j’admire et que je respecte ». « La question n’est pas de savoir qui sera le premier ou le second en Europe. La France est totalement engagée dans l’Europe et dans le PPE. Vive l’Allemagne et la France, vive l’amitié franco-allemande ».
Le président retrouvait là presque des accents « gaulliens ». Il a quand même rappelé qu’il avait, lui, adhéré à l’OTAN, levant ainsi un contentieux franco-américain et surtout franco-allemand vieux de 43 ans. Seulement, a-t-il précisé, « je me sens proche des Etats-Unis et j’ai voulu être dans l’OTAN, mais ne je suis pas pour un système sans régulateurs où les profits sont toujours pour les mêmes. De cela nous ne voulons pas. D’un système om l’on pillerait les ressources de la planète. De cela nous ne voulons pas ». Le président a rappelé qu’il est allé récemment s’incliner à Verdun devant les morts, y compris les morts allemands, ces « jeunes victimes » qu’une mauvaise politique avait « menés dans l’impasse ». « Il faut haïr la guerre, a-t-il crié sous les applaudissements, mais jeunes de la CDU et de l’UMP soyez prêts à défendre nos convictions et nos valeurs ».
Nicolas Sarkozy a bien précisé que les Français n’ont plus « peur de l’Allemagne », selon la formule galvaudée. « L’Allemagne réunifiée est au service de la paix. L’Allemagne et une grande nation et le monde a besoin de l’Allemagne. La France est à ses côtés quand elle demande à être un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. Nous avons les mêmes valeurs, Nous sommes pour le capitalisme réformé, pour l’économie sociale de marché et des entrepreneurs. Nous n’acceptons pas ceux qui par cupidité ont conduit le monde au bord du gouffre. L’Europe ne veut pas subir. L’Europe a besoin de frontières. L’Europe a fait adopter le paquet énergétique et défend l’écologie ». Finalement le président s’est adressé à son jeune public « Est-ce que votre génération sera à la hauteur des pères fondateurs de l’Europe ? Ils avaient fait la réconciliation alors que nos deux peuples se détestaient encore. Ils ont pensé à l’avenir, comme Kohl et Mitterrand quand ils ont fait l’euro. Ceux qui ont eu peur de la réunification allemande ne voyaient que le passé. Quand le Mur de Berlin est tombé, ce fut un très beau jour de paix ».
Auparavant, Angela Merkel avait déclaré que la monnaie unique était « beaucoup plus que de l’argent » parce que « ceux qui ont la même monnaie ne font plus jamais la guerre les uns contre les autres ». La chancelière avait plaidé à la manière allemande « pour une Europe stable » alors que le président était à la manière française plutôt pour une Europe dynamique. Mme Merkel a remercié Nicolas Sarkozy d’accueillir pour la première fois des soldats allemands en France dans le cadre de la Brigade franco-allemande. « C’est un grand geste, a dit la chancelière. Nous en sommes très reconnaissants et nous considérons cela comme un signe de confiance en l'Allemagne", promettant d’être à ses côtés contre « ceux qui veulent détruire les valeurs de liberté et de démocratie ». Un des buts de l’Europe est « la prospérité pour tous, selon le mot de Ludwig Erhard, voilà à quoi nous travaillons, l’Etat doit se charger de cela », a-t-elle ajouté, admettant ainsi la gouvernance politique de l’économique et du social, une concession à la doctrine française.
On a vu au discours de Mme Merkel que le point de vue allemand s’était beaucoup rapproché de la vision française de la politique et de l’économie, à la faveur de la crise actuelle. La chancelière a enfin défendu le traité de Lisbonne, c'est-à-dire le projet refondu de Traité constitutionnel européen qui débureaucratisera l’Europe, stabilisera la Commission et donnera des pouvoirs plus étendus au Parlement, de façon à démocratiser l’Union. Jetant enfin le gant aux adversaires socialistes et communistes du PPE « porteur des traditions des pères de l’Europe », la chancelière a résumé par ces mots son programme : « Nous ne misons pas sur l’envie et la jalousie mais nous voulons mobiliser les forces vives des citoyens ».
Il est
évident que cette manifestation européenne était pour le président français un
petit coup de pouce apporté à la réélection d’Angela Merkel le 27 septembre
prochain. Si la chancelière est reconduite, comme c’est probable, avec une
majorité à elle, ce qui l’est moins, alors ils mettront en œuvre un grand
programme européen qui devrait comporter une refonte du Trait de l’Elysée et un
projet européen pour les cinq ans à venir. Les deux politiciens ont procédé à
des mises au point claires et nettes : pas de Turquie dans l’Union Européenne,
l’Europe aura de frontières, l’Allemagne et la France seront à égalité, y
compris aux Nations Unies, avec un droit de veto pour l’Allemagne et l’euro est
le ciment de notre alliance et notre rempart contre la crise financière. Enfin,
l’Europe est l’alliée des Etats-Unis, mais le pays qui a déclenché la crise
mondiale ne peut pas nous imposer son système économique et n’a pas à nous
dicter nos options. (MP/JPP)
● « Le parti allemand « La
Gauche » * a montré une attaque contre une villa dans son spot publicitaire.
Qu'est-ce que cela veut dire ? »
Aviez-vous déjà vu au cinéma ce spot publicitaire du parti allemand « La Gauche
» pour les élections européennes ? Sinon, vous pouvez le regarder sur
/www.die-linke.de/. Je vous demande de vous faire une opinion sur cette pub.
Pour moi, elle était insupportable et je vais en expliquer les raisons.
D'abord, le contenu : Des grillons chantent, on peut voir l'extérieur d'une
villa la nuit. Puis, la caméra montre l'intérieur : des meubles des années 1900,
un tableau de famille, une « rolex », du Champagne, le magazine « Cash ». Le
calme règne. Tout à coup, une explosion, les fenêtres volent en éclats. Un pavé
atterrit sur un bureau de chêne. Le texte : « /Ce n'est pas comme ça qu'il faut
faire. Mieux vaut voter le 7 juin pour « La Gauche » ». /J'ai regardé ce spot
publicitaire plusieurs fois parce qu'il m'inquiète.
Une pierre est lancée par la fenêtre d'une villa et ce parti déclare : « /Ce
n'est pas comme ça qu'il faut faire ?/ » Lancer une pierre d'une cachette par
une fenêtre sur un bureau, c'est plus qu'une attaque contre la propriété de
quelqu'un, c'est une tentative de meurtre contre la personne qui est peut-être
assise à ce bureau. Celui qui dit « /Ce n'est pas comme ça qu'il faut faire/ »,
n'a pas toute sa raison !
« /Mieux vaut voter pour le parti La Gauche/ » que lancer une pierre, tel est le
message du spot publicitaire. Que veulent-ils dire par ce message ? La Gauche
veut-elle montrer de la compréhension pour les lanceurs de pierres et leur crier
: Laissez les pierres par terre, car c'est nous qui règlerons vos comptes avec
les riches si vous votez pour nous ? Et ça se fait comment, ce règlement de
comptes ? La Gauche veut-elle annoncer qu'elle arrêtera tous les habitants des
villas quand elle aura le pouvoir ?
Cette pierre lancée aux « riches » qui ont amassé des biens de façon illégitime,
tout au moins selon ce parti, me rappelle de la « Nuit de cristal »de 1938 qui
avait vu en Allemagne les nazis perpétrer un vaste pogrom antisémite
annonciateur de l'Holocauste. Une pareille démagogie devrait être interdite dans
notre pays.
Cette publicité du parti allemand « La Gauche n'est rien d'autre, à mon avis,
qu'une incongruité représentant un danger public. Il faut la retirer de l'écran.
Imaginez que le parti d'extrême droite NPD prie ses partisans de ne plus
harceler les étrangers parce que c'est lui désormais qui se chargera lui-même de
les persécuter ! En Allemagne, ce ne serait qu'un cri de protestation. A juste
titre. Alors pourquoi laisse-t-on La Gauche montrer ce spot publicitaire?
Gunnar Schupelius
EURBAG N° 19
Crise du langage : La guerre des mots
Quelques procédés de la propagande
par Jean-Paul Picaper
Plus que jamais, il faut s'alarmer de l'influence que prennent les médias et les politiques sur notre conscience. Et ce ne sont pas toujours ceux qui sont en haut qui nous manipulent, mais des courants sous-jacents, des gens dont nous ne nous méfions pas, des étudiants pour les étudiants, des fonctionnaires pour les fonctionnaires, des ouvriers pour les ouvriers. Cela passe par les mots. Qui crée le langage, dicte les idées. Changer les mots dont on se sert, modifie les rapports de forces dans la société. Subrepticement, des mots disparaissent, d’autres apparaissent. Avec les nouveaux mots, un autre système de communication s’installe pour établir de nouvelles suprématies. Avec ceux qui disparaissent sans qu’on s’en aperçoive, d’anciennes relations se désagrègent. Souvent, les nouveaux termes assurent la domination de minorités offensives sur la majorité passive. Les nouvelles minorités ont l’avantage de l’agressivité alors que la majorité, croyant incarner la normalité, ne fait rien pour affirmer ses valeurs et ses critères. Et la manipulation est plus efficace quand, au langage, s’ajoutent des manifestations revendicatrices, violentes ou festives, avec leurs rites, leurs accoutrements, symboles et slogans. Et un jour l'opinion minoritaire devient "courant dominant", "mainstream".
L’information et sa sœur illégitime, la propagande, ne sont pas des inventions de notre temps. Ainsi peut-on dire que l’invention de l’imprimerie par Johannes Guttemberg (1398-1468) permit de diffuser plus largement les idées et par conséquent la manière dont elles étaient formulées. Les pamphlets virent alors le jour. Cela mit fin au Moyen-Âge et jeta l’opprobre sur cette époque qui finalement n’avait pas été aussi obscure et malheureuse qu’on l’a affirmé par la suite. Surtout, l’imprimerie permit par la suite de diffuser les thèses de Martin Luther (1483-1546) et contribua ainsi à l’émiettement de l’empire du très catholique Charles Quint. La Révolution française fut précédée par un pilonnage de propagande contre la monarchie et Napoléon III ne fut pas épargné non plus. Mais c’est au XXème siècle qu’on a pris réellement conscience du pouvoir des mots et ce, pour deux raisons. La première est le suffrage universel qui a permis à des tyrans comme Hitler d’arriver au pouvoir en séduisant ceux que l’extrême droite et l’extrême gauche ont appelés « les masses ». La deuxième fut l’invention de la radio et de la télévision qui permirent une diffusion beaucoup plus rapide et directe du « dire » et du « penser ». Le droit de vote nous impose d'éclairer nos contemporains sur les artifices de la propagande.
C’est important d'apprendre à les détecter. Ils permettent de faire miroiter des choses qui n’existent pas et au contraire de jeter un voile sur des réalités ou encore d’orienter leur interprétation dans un sens qui n’est pas le sens commun ou le bon sens. L’analyse de la propagande est plus subtile que la politologie proprement dite, car elle traite de phénomènes subliminaires alors que la science politique part de statistiques, d’institutions de groupes identifiables. L’analyse de la propagande doit identifier l’invisible et même le disparu. Deux procédés contraires sautent immédiatement aux yeux : la réduction par extension du sens des mots ou au contraire par restriction de leur sens. Ainsi attaquera-t-on, dans le registre de l’extension, « la droite » en amalgamant la droite démocratique et conservatrice avec la droite extrémiste, ou bien les « communistes » se protègeront-ils en se plaçant derrière l'écran de fumée du « socialisme » (« les pays socialistes » désignaient les dictatures communistes d’Europe de l’Est). Dans le registre de la restriction, les conservateurs seront catalogués comme étant "la réaction". Il y a généralisation abusive quand un singulier offensif désigne un pluriel négatif, ainsi « la droite » et « la gauche », « le capital » et « le travail ». On ne s’étonnera pas que le premier terme dans ces couples soit négatif et le second positif étant donné la supériorité de la gauche en matière de propagande.
La restriction de sens pour les initiés du régime nazi consistait à donner un aspect inoffensif à un acte horrible (les nazis qui étaient maîtres en la matière, appelaient d’un terme assez général, celui de « traitement spécial », « Sonderbehandlung », l’assassinat collectif des juifs et d'autres minorités). Le mot « réactionnaire » a subi une restriction de sens en devenant pratiquement synonyme de fasciste ou d’extrémiste de droite, alors qu’il y a parfois de bonnes réactions à certains abus. De même le mot « autoritaire » par lequel les soixante-huitards désignaient l’éducation ancienne fondée sur le respect de la morale et du savoir. Le mot « permissif » qui aurait pu, inversement, signifier libéral est devenu chez les adversaires des soixante-huitards synonyme de « laxiste » : restriction de sens.
Un autre instrument de la propagande est ce que j’appelle les symboles agrégés, c’est à dire les termes devenus flous qui chapeautent tout ce qu’on peut détester ou faire détester : « classe » (comme dans « lutte de classes »), « les riches », « les gros », « les patrons » ou « le patronat ». Il y a aussi les termes qui deviennent tabous par perversion idéologique. Sauf si l’on s’appelait Aimé Césaire, on n’a plus pu parler de « nègre » ou de « négritude ». Il faut dire aujourd’hui « noir » ou, mieux, « black », la formule « gens de couleur » faisant colonialiste. « Colonie », encore un mot qui est en train de virer de bord. Une colonie était pourtant à l’origine quelque chose de très positif. « Coloniser » signifiait défricher, mettre en valeur. Aujourd’hui, c’est soumettre, assujettir. Il y a des termes qui meurent parce qu’ils sont jugés blasphématoires par certains groupes. Ainsi « mahométan » pour « musulman », étant donné que les infidèles n’ont pas le droit de proférer le nom du Prophète. La langue allemande fourmille de mots tabous ou négativement évocateurs : « concentration », « race », « sélection », "guide" (Führer), « mur ».
Certains mots qui désignent une réalité visible, en l’occurrence une couleur de peau ou une installation territoriale, peuvent devenir péjoratifs dans un usage gauchi par la propagande et s’ils sont refusés par les supposées victimes de ceux qui avaient le monopole de la langue mère. C’est souvent le destin des mots féminins (pensez au mot « fille » auquel on peut ajouter « de rue »). Ou au mot « capitaliste ». On dira aujourd’hui « investisseur » et non plus « capitaliste ». C’est aussi toute la différence entre « exploitant » et « exploiteur ». Mais des mots d’usage courant peuvent prendre un sens terrifiant. Pensez que si l’on vous met « au poteau » (les Allemands eux vous mettront « au mur », « an die Wand »), vous n’y survivrez pas. Pas plus qu’à « la corde ». Certains termes qui ne le méritent pas, usurpent en revanche une connotation positive. Ainsi les mots « révolution » et « révolutionnaire » sont bien vus, évoquent des actes positifs, alors que généralement l’action révolutionnaire débouche sur le bain de sang, sur des sévices innommables, sur l'expropriation sans indemnisation et sur l'échec économique. D’une manière générale, les mots de gauche tendent plus fréquemment à dériver vers un sens positif que les mots de droite. La raison est simple : la gauche maîtrise mieux la propagande que la droite et se réclame toujours des grands principes de la morale. Lénine et ses épigones avaient même créé une méthode qui s’appelait « l’agit-prop » (l’agitation et la propagande). Et il y avait des sections d’agit-prop dans les partis communistes. Goebbels avait créé son propre "ministère de la Propagande et de l'Education du peuple" (Ministerium für Propaganda und Volksaufklärung). Il aurait fallu dire plutôt "ministère de l'Abêtissement du peuple".
Plus récemment, avec l’invasion des minorités actives que nous a values Mai 68, certains préfixes ou suffixes créent des tabous dont la transgression vous mène droit aux tribunaux. Ainsi faut-il se garder de passer pour « xénophobe ». C’est ce qui peut vous arriver également si vous dites que vous désapprouvez l’homosexualité, ce qui pourtant peut se justifier par des lois naturelles et anatomiques. Vous êtes alors taxé d’« homophobie ». C’est un peu ce qui se passait jadis avec la religion. Un athée était automatiquement un hérétique, donc voué au bûcher. Il en sera bientôt de même si vous vous avérez « islamophobe ». D’une part, il n’y a plus dans ce cas de communication interactive, de débat possible, puisque l’on cherche à museler la critique par les voies de la justice. De l’autre, on est déjà en pleine idéologie, une idéologie étant un processus qui réduit la complexité des réalités en fermant la porte à d’autres interprétations. L’idéologie mise sur la paresse d’esprit de la grande majorité des gens et sur le besoin de conviction de quelques-uns qui seront les futurs militants d’une cause, jusqu’au fanatisme.
Un autre procédé de la propagande est le faux équilibre qu’on appelle aussi la pseudo-symétrie. Il consiste à opposer des groupes ou des valeurs qui ne sont pas de force ou de valeur égale pour valoriser le moins représentatif ou dévaloriser le moins populaires des deux. On dit alors qu’un groupe cherche à acquérir un avantage de sens qu’il ne possédait pas au départ. Durant la Guerre froide, d’aucuns opposaient « capitalisme » à « socialisme », comme s’il s’était agi de deux mondes équivalents, alors qu’il y avait, d’un côté, la liberté, de l’autre, la dictature. On fait de même en opposant « les riches aux pauvres » comme si ces deux catégories s’équilibraient. Dans la plupart des pays, les seconds sont beaucoup plus nombreux que les premiers. Les « homosexuels » s’opposent aussi volontiers aux « hétérosexuels », divisant ainsi l’humanité en « homos » et « hétéros » alors que les seconds représentent presque la totalité des « Homo sapiens ».
Dans le premier cas de « faux équilibre » la « réduction de sens » jouera au désavantage des « riches » dans le contexte actuel de misérabilisme dominant alors qu’il y a un siècle ou un demi-siècle, c’était encore mal vu d’être pauvre (on devenait riche par son travail et pauvre par sa paresse ou sa sottise). Dans le second, toujours dans la même tendance sémantique, le désavantage sera pour les « hétéros », le « faux équilibre » étant fait ici pour valoriser les « homos » (de nos jours, nul n’est plus responsable de ses avatars ou de ses dérives). Notons en passant que les prétendus « hétéros » ne revendiquent pas cette étiquette. Ils se considèrent comme « normaux ». Mais la « normalité » est en train de dévier elle aussi dans un sens péjoratif. Nous assistons actuellement à une dégradation de la logique sémantique. Descartes et Boileau doivent se retourner dans leurs tombes.
Par voie de médias, la gauche, pour l’essentiel, domine le langage politique dans nos pays. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel n’arriveront à s’imposer dans cette psycho-guerre que s’ils reprennent la main du langage. S’ajoute que les mots, comme les fusées, ont trois étages qui s’allument successivement : l’information (sur le thème ou l’objet), l’appréciation (sur le sens) et la directive (menant à l’action). Si l’on ajoute à l’un ou l’autre de ces niveaux une composante émotionnelle et que les destinataires du message soient branchés sur le « newspeak », le mot peut-être utilisé comme un bouton-pression. Il fera saliver ou mordre. Il faut donc apprendre à ne pas être dupe des méthodes de la propagande. (JPP)
● Les mots changent de sens selon celui qui les prononce

par François Giraud
La langue
française est-elle en train de perdre la liberté de ton qui lui était propre et
qui la rendait si savoureuse et nuancée ? François Mauriac n’avait-il pas raison
de dire : « La politique vide le langage de sa substance » ?
Lorsque Jacques Chirac, parlant de la vie difficile des Français dans les
immeubles occupés par de nombreux Africains et nord Africains, évoqua des
« odeurs », ce fut un immense scandale qui fut aussitôt surexploité
politiquement par ses adversaires.
Pourtant, très
récemment, lors d’une table ronde sur une chaîne de la TV française, un immigré
parlant de la vie dans les quartiers se permit de dire sans aucune sanction
d’opinion : « C’est la faute du gouvernement si les ascenseurs sont en panne et
s'il y a des odeurs de pisse dans les escaliers. » Cette évocation plus précise
des effluves n’a pas été relevée cette fois-ci ! Le mot "odeur" change donc de
portée suivant celui qui le prononce.
Nicolas Sarkozy, exaspéré par les attaques, dans les quartiers, de certains
jeunes "inéducables" ou mal-éduqués, qui sèment le désordre, le feu et la
terreur autour d’eux, avait prononcé le mot « karcher » pour nettoyer le
quartier. « Speedy Sarko » l’avait attrapé au vol, car le terme lui avait été
lancé par une habitante du quartier. Qu’à cela ne tienne, ce fut aussitôt le
motif d’une exploitation politique inégalée. Le mot Karcher est définitivement
banni de la langue française. Et ce n’est peut-être pas plus mal.
Il y eut aussi le terrible et funeste dérapage verbal pour lequel son auteur Jean-Marie Le Pen s’est excusé, mais l’occasion était trop belle pour en tirer un immense et durable profit par tous ses adversaires, et ils sont nombreux, et en l’occurrence, ils avaient parfaitement raison ! Ce mot si malencontreusement utilisé était celui de « détail ». Il s’agissait d’une question tragique : la Shoah. S’agissant de quelques 5 à 6 millions de juifs assassinés par Hitler et ses sicaires, le mot ne pouvait être plus mal choisi.
Cependant, depuis, aucun homme politique ne peut plus utiliser ce mot, même dans des circonstances assez banales ou très précises, sans courir un risque de sévère discrédit. C’est ce qu’on a vu dans le cadre du débat sur la loi d’immigration quand le Premier ministre François Fillon a qualifié de « détail » le paragraphe sur l’usage des tests ADN en matière de vérification de paternité ou de maternité. Et encore n’est-ce rien, chez nous, comparé à ce qui se dit, ou plutôt ne se dit pas en Allemagne. C’est ainsi qu’un évêque allemand s’est vu attaqué récemment pour avoir dénoncé une « dégénérescence » de l’art. Quand on se souvient que les nazis avaient qualifié d’ « art dégénéré » tout ce qui ne correspondait pas à leurs critères, ce n’était pas, évidemment, le terme approprié. Pourtant tout ce qui nous est présenté aujourd'hui comme de l'art, ne mérite certainement pas ce nom. Sauf chez les snobs.
Le traumatisme provoqué par tous ces mots anodins au départ fut considérable dans l'opinion et il faut espérer qu'ils ne vont pas susciter de nouvelles réactions. On se demande encore comment il est possible de dire que l’on ait autour de soi dans une entreprise des « collaborateurs » ou que l’on puisse boire sans s’empoisonner de « l’Eau de Vichy ». Ce qui prouverait que certains mots peuvent retrouver la santé, ou plutôt le sens premier qu’ils avaient avant d’avoir été contaminés. En général, c’est plutôt l’inverse. Le langage est semé d’embûches. Même des mots indiqués au Larrousse comme non péjoratifs piquent au vif ceux qui se sentent visés par eux, à tort ou à raison, bien plus souvent à tort.
Ce phénomène n’est pas limité à la France, bien entendu. Ainsi Helmut Kohl avait-il traité en 1987 la RDA de « camp de concentration ». Cette appellation provoqua un énorme tollé dans la gauche allemande. Le chef du gouvernement allemand expliqua pourtant qu’entouré de barbelés, de champs de mines et d’un mur gardé par des chiens et des miradors, l’autre Etat allemand évoquait exactement ce genre d’installation. Tous ceux qui ont visité des camps de concentration en Allemagne et en Pologne, notamment, se sont rendus compte à quel point leurs enceintes ressemblaient à ce qui fut plus tard la frontière interallemande et le mur de Berlin.
Heureusement, les Allemands de l’Est ont donné deux ans plus tard raison à Helmut Kohl en ouvrant massivement et sans verser le sang les barbelés qui les entouraient. A ce moment-là, les détracteurs de Kohl se sont tus. (FG)
● De la guerre en temps de paix
par Jean-Gérard Lapacherie
La thèse de la “ guerre des mots ” a connu un vif succès dans la première moitié du XXe siècle. Sartre, en 1945, est parti à la guerre, quand la guerre réelle, celle qui tue, était terminée : “ les mots sont des armes ”, déclarait-il, pour justifier son retard, répétant le bolchevique Maïakovski et faisant écho à Ludendorff, qui, dans les années 1930, soutenait une même thèse : “ les mots sont aujourd’hui des batailles ; les mots justes sont des batailles gagnées, les mots faux sont des batailles perdues ”. La guerre que les deux socialismes, national et international, ont faite à la démocratie, a donné à cette thèse une justesse provisoire. Depuis 1989, la guerre est terminée ou elle a pris des formes différentes. Aujourd’hui, ce n’est pas à une guerre de mots, front contre front, que l’on assiste, mais à un désajustement des mots – plus à une opération de sape qu’à un affrontement ouvert. Les mots justes s’effacent. Les sens frelatés et artificiels prolifèrent. Le but poursuivi est clair : il ne faut pas que les citoyens aient une conscience claire de ce qui se passe dans leur pays. La France change, mais il est interdit d’en prendre connaissance. Qui tient la langue, comme un bataillon tient une place forte, qui impose le sens des mots, qui donne aux mots un sens inédit, qui tranche de leur usage, décide à terme du destin des peuples, comme l’avaient compris, en URSS et dans ses satellites, les bolcheviques. La langue, dite novlangue ou toufta (abrégée en TFT), leur a servi à ajuster les réalités à l’idéologie, à camoufler les faits gênants et à épargner à leur sacré l’épreuve du réel. Ces buts sont atteints suivant des modes divers : l’écran, la herse, la camisole de force ou, dit en d’autres termes, les mots sont des écrans qui occultent ce que les citoyens n’ont pas le droit de savoir ; ils sont, comme dans l’architecture féodale, des herses abaissées qui interdisent l’accès à des lieux saints ; ils sont une camisole de force qui fait passer pour fous ceux qui tiennent les écrans et les herses pour une atteinte à leur liberté. Examinons cela.
Faire écran
Quand une fumée épaisse s’élève au-dessus d’une prairie où brûlent des herbes sèches, elle cache le paysage. Quand l’écran est un drap blanc ou une surface fluorescente, au cinéma ou à la télévision, il montre les images en mouvement qui y sont projetées. L’écran cache ou montre. Il empêche de voir ou il fait voir. En dépit des apparences, les deux sens d’écran ne sont pas opposés. Sur les écrans, des objets, personnes, actions, phénomènes sont montrés. “ C’est juste une image ”, disait Godard. Tandis que l’écran de projection fait voir des fragments de réel, il cache les réalités qui sont à côté ou autour des fragments montrés. L’écran est, suivant les cas, de la fumée, un objet, une personne, un astre, un dispositif : ce peut être aussi un mot. En effet, il existe des mots qui font écran. Ils sont placés devant des choses pour les cacher. Il est trois domaines au moins dans lesquels les mots écrans prolifèrent : les faits sociaux, l’islam, les sciences de la société.
En français, il est fréquent qu’un adjectif s’emploie comme un nom : les grands, les petits, les gros, les maigres, les jeunes, les vieux, etc. Dans ces exemples, ces adjectifs désignent des personnes, mais de façon relative : les jeunes ne sont pas “ jeunes ” en soi ou dans l’absolu, mais par opposition à des personnes plus âgées, qui sont nommées les vieux. Or, il y a dans la langue ordinaire, dès qu’il est question de délits ou de crimes, de plus en plus de jeunes en soi, qui ne sont pas dits jeunes pour les distinguer de personnes plus âgées, mais qui sont jeunes, quel que soit leur âge, même s’ils sont âgés de plus de trente ans et qu’ils sont des hommes mûrs ou dans la force de l’âge. Ce mot cache l’origine ethnique ou raciale des délinquants, quand ceux-ci ne sont pas français. Violence scolaire, qui signifie “ violence de l’école ” (c’est la violence symbolique qui est faite par l’école à des enfants), sert à dissimuler les délits et les crimes qui sont commis à l’école, très souvent par des “ jeunes ”. Il en va ainsi du mot incivilités, qui cache, sous le sens apparent d’actes d’impolitesse, de graves infractions aux lois.
Un martyr est un “ témoin de Dieu ” que l’on force à abjurer. Il accepte de mourir plutôt que de renoncer à ce qu’il croit. Il ne tue personne, il offre sa vie à la vérité. A l’opposé, les musulmans qui sont nommés martyrs sont des tueurs psychopathes, des dérangés mentaux, des auteurs de crimes de guerre ou contre l’humanité, qui tuent des hommes, des femmes et des enfants uniquement parce qu’ils sont nés. Ce ne sont pas des martyrs. Dans les crimes de masse qui font depuis trente ans l’actualité, les vrais martyrs, ceux qui méritent d’être nommés ainsi, ne sont pas les tueurs, mais les victimes. Martyr est une traduction trompeuse du mot arabe chahid. Le chahid est celui qui prononce la profession de foi des musulmans ou chouhada, à savoir “ il n’y a de dieu qu’Allah et Mohammed est son envoyé ” (la allah ila allah wa Mouhammed rasoul allah). La traduction martyr est un contresens. En effet, il n’est pas exigé du chahid qu’il renonce à ses croyances, mais qu’il les affirme, non qu’il abjure, mais qu’il islamise le monde, non qu’il meure, mais qu’il tue. Il n’a rien d’un martyr.
Les mots terrorisme, terroriste, terroriser ont été formés, pendant la Terreur, pour désigner l’utilisation des forces de l’ordre ou de la loi, non pas pour protéger les citoyens, mais pour les terrifier et les forcer à se plier à un régime illégal. Quand ils désignent les fous furieux de l’islam, ils cachent la vraie nature de ces tueurs : ils sont en guerre et ils font la guerre, ce ne sont pas de simples criminels. Terrorisme et terroriste sont de ces mots écrans qui prolifèrent dans la langue moderne. Les Occidentaux croient que le Verbe a des pouvoirs illimités et que le langage peut tout dire et ainsi donner une existence à toutes les réalités du monde. Or, comme le langage a des pouvoirs illimités, il peut tout aussi bien cacher les choses que les montrer. Il offusque le réel et il rend aveugles les sujets parlants ou les citoyens, sans que ceux-ci en aient jamais conscience.
Abaisser les herses
Dans les châteaux forts, la herse est une grille à grosses pointes de fer qui est placée entre le pont-levis et la porte d’un château et qui se lève ou s’abaisse suivant qu’un danger est ou non annoncé. Elle évite l’intrusion de voleurs ou d’ennemis. Aujourd’hui, il arrive que des mots soient utilisés comme des herses. Ils sont placés au milieu des discours, les barrant en quelque sorte, pour interdire aux citoyens d’accéder à des réalités – ces réalités étant, de fait, considérées comme taboues.
Le mot fondamentalisme désigne des doctrines élaborées à partir du milieu du XIXe siècle par des protestants anglo-américains qui prenaient la Bible au pied de la lettre, comme si elle était la parole intangible de Dieu ; intégrisme la doctrine de catholiques qui militaient pour que la sainte Eglise romaine ne pactise pas avec le “ monde moderne ” ; radical est un terme propre à la vie politique, telle qu’elle est menée en France ou dans les pays anglo-américains. Aucun de ces mots n’est adéquat pour désigner des musulmans, les croyances qu’ils professent, les idéologies qu’ils diffusent, les organisations qu’ils ont fondées. Pourtant, c’est par ces mots qu’ils sont désignés, bien que les musulmans ou les organisations qu’ils forment, dits intégristes ou fondamentalistes ou radicaux, n’aient rien en commun, ni dans leur histoire, ni dans leur doctrine, ni dans les actes qu’ils accomplissent, avec les catholiques, les protestants, les francs-maçons ou les sceptiques qui se sont dits eux-mêmes, librement, sciemment, en toute connaissance de cause, intégristes, radicaux, fondamentalistes. Ces mots n’existent pas en arabe. Ils sont le précipité d’une langue transposée ou brouillée, dans laquelle le rapport juste que les noms devraient avoir avec les choses est brouillé. Ce sont des herses abaissées qui protègent de tout examen l’islam.
Islamisme est un nom français formé en 1697 par un professeur du Collège de France, qui jugeait anormal que, de tous les noms qui désignent des religions, seul islam ne se termine pas par isme. Il y a donc ajouté le suffixe - isme, sans que cette adjonction ajoute quoi que ce soit au sens. En effet, islamisme est un synonyme d’islam. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré y donne deux acceptions : “ la religion de Mahomet ” et “ l’ensemble des pays où règne cette religion, dans le même sens que chrétienté par rapport aux pays chrétiens ”. Dans le Trésor de la Langue Française (1971-94, volume 10, 1983), il est défini ainsi : “religion des musulmans ; synonyme : islam ”. Les auteurs du Trésor de la langue française ne consacrent pas d’entrée à islamiste (adjectif, au sens de “ relatif à l’islamisme ”), non plus qu’à l’emploi de cet adjectif comme nom désignant les personnes qui se réclament de l’islam. Il n’existe ni en arabe ni en français. En français, existent les noms ou les adjectifs musulman, adaptés de l’arabe mouslim (pluriel mouslimoun, dérivé d’islam), et islamique (au sens de “ relatif à l’islam ”) qui correspond à l’adjectif arabe “ islamiyya ”, qui est dérivé lui aussi d’islam, comme dans GIA, sigle de Groupes Islamiques Armés. Islamiste a été fabriqué récemment en français. On nomme ces soldats islamistes, ils se disent musulmans. Les désigner de noms factices revient à abaisser la herse sur ce qu’ils sont.
Le mot arabe dhimmi désigne ceux qui, dans les pays d’islam, ne sont pas musulmans et professent le judaïsme, le christianisme, le mazdéisme, qui étaient en vigueur dans les pays qu’ont conquis, à partir de 635, les arabes. Il est traduit en français par protégé. Il n’y a pas de traduction plus trompeuse – sauf peut-être martyr. Le verbe protéger et le nom ou adjectif protégé dissimulent un rapport de forces en faveur de celui qui protège et au détriment de celui à qui la protection est imposée. Dans les pays musulmans, les dhimmis sont protégés, au sens où il ne leur est pas fait la guerre. Ils sont protégés du djihad. Tant qu’ils acceptent la domination de l’islam, et à condition qu’ils paient un tribut, ils ont droit à la vie sauve et peuvent alors jouir des biens qui ne leur ont pas été confisqués. La protection qu’ils paient est précaire ; elle peut être interrompue unilatéralement.
Emprunté au grec, le nom euphémisme signifie “ parole douce ”. Une réalité brutale ou désagréable ou contraire aux bonnes mœurs est désignée par un terme qui gomme la brutalité ou efface l’inconvenance de ce qui est désigné. La morale commune interdit de dire à autrui des mots grossiers ou triviaux ou d’évoquer en public des tabous. Or les Modernes sont libérés : ils se sont affranchis de toute contrainte quand ils parlent du sexe, des besoins physiques, du désir, des pulsions, du corps. Il est de bon ton de dire, même en public, les pires ordures. Faire cattleya, s’il était employé, ne serait plus compris que des seuls lecteurs de Proust. L’interdit a été déplacé du sexe, de la politesse, du corps à l’islam et aux réalités sociales, vrai royaume de l’euphémisme : violence scolaire, jeunes, techniciens de surface, sans-emploi, sans-abri, quartiers sensibles ou en difficulté, islamisme, protégés, SDF. Ces euphémismes empêchent d’examiner les réalités. Puisqu’il a été décidé que la vie avait changé, il faut que le changement se voie. Il ne peut pas se voir dans les faits qui n’ont pas changé, sinon en pis, il se voit dans la langue. Dans l’euphémisme classique, les réalités désagréables ont beau être adoucies, elles sont dites. Certes, elles le sont avec des mots mal ajustés, mais elles ne sont pas tues : il y est fait allusion. Dans la conception moderne, il est fait interdiction de dire ces réalités telles qu’elles sont. “ Un certain mot ne doit pas passer par la bouche. Il est simplement effacé de l’usage, il ne doit plus exister ” (Benveniste). Le tabou est social, l’interdit verbal est un acte conscient.
User de la camisole
La camisole de force est un vêtement à manches fermées, dans lequel sont immobilisés les malades mentaux. Au XIXe siècle, quand l’usage de la camisole de force était la règle, on a formé le verbe camisoler pour signifier “ mettre la camisole de force ” à un malade mental et le nom camisolage ou action de mettre la camisole à un malade agité. Les modernes ont des manières. La brutalité physique leur donne des hauts le cœur. Ils n’immobilisent donc plus les malades dans des vêtements de force, ils les étourdissent de médicaments. La civilisation progresse, même chez les fous. Par analogie, le nom de camisole chimique a aussi été donné à des molécules de synthèse, telles la réserpine et la chlorpromazine, qui abrutissent les malades agités.
La camisole s’étend aussi à la langue. L’avantage de la camisole verbale est qu’elle n’est pas discriminatoire. Tous les esprits sont enfermés dans le même carcan, agités ou non, modérés ou vigilants, croyants ou agnostiques, qu’ils soient ou non de couleur. Elle est donc politiquement intouchable. C’est ainsi que les Français sont camisolés à leur insu, sans qu’ils en aient conscience. Il n’est rien de tel que l’autocamisolage pour soumettre les esprits. C’est un esclavage volontaire : les victimes revêtent elles-mêmes leur propre camisole.
A partir du moment où ils ont pris le pouvoir par la force, les bolcheviks, où que ce soit dans le monde, ont commis des crimes abominables, dont le total dépasse le chiffre inconcevable de 85 millions. En 1960, conscients que les massacres ne feraient pas du socialisme le paradis annoncé par le marxisme, les maîtres de l’URSS se sont rabattus, faute de mieux, sur la psychiatrie. Plutôt que de tuer les opposants, ils les ont fait passer pour fous. De fait, le “ nettoyage ” du saint paradis soviétique a continué par d’autres moyens. Ainsi, la très léniniste balle dans la nuque a été troquée contre la camisole de force. Pour les internés de force, le progrès a été indéniable. Ils ont perdu la liberté, le traitement chimique qui leur était infligé leur a grignoté la raison, mais ils sont restés en vie et quelques-uns, dont l’admirable Vladimir Bukovsky, ont fini par échapper aux griffes du monstre et être expulsés vers la liberté. De fait, Krouchtchev et Brejnev ont ouvert une voie nouvelle, dans laquelle se sont engouffrés les faux monnayeurs qui ont transporté en France la camisole soviétique. Connaître le réel, nommer les choses par leur nom, dire d’un crime qu’il n’est pas une incivilité, mais un crime, user de mots justes, ne pas mentir à soi-même et aux autres, c’est de la folie. Alors ont été médicalisés les citoyens qui ont une conscience raisonnée des crimes et délits et qui sont soucieux de les nommer par des noms justes. Certes, s’ils avaient été soviétiques, ils auraient été internés. Ils ne l’ont pas été, parce qu’en France, on n’interne plus personne, depuis que les “ murs de l’asile ” ont été abattus, que la folie a été portée au débit de la société capitaliste ou libérale, que la famille a été accusée de causer ce désordre génétique qu’est l’autisme et que la psychiatrie s’est muée en antipsychiatrie. On s’est contenté de passer à ces citoyens une camisole verbale. Ce n’est pas leur corps qui a été entouré de bandelettes, mais leur raison. L’asile où ils ont été relégués est linguistique.
D’un individu ou d’un groupe d’individus, d’une pensée, d’un pays, d’une organisation, d’un gouvernement, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s’y sont opposés, on dit qu’ils sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s’y opposent sont dits à juste titre antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme ou en ont horreur sont antichrétiens. Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. Il n’y a aucune limite. Le mot ainsi obtenu signifie que le sujet parlant qui en use est contre la notion, la chose, la personne désignée par le mot qui suit anti. C’est clair, simple, efficace, sans ambiguïté. Pourtant, anti ne suffit pas. Dès qu’il est question d’homosexualité, si vous exprimez des réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs moeurs, ne serait-ce que parce que vous pensez que la vraie solidarité est celle qui lie les générations, vous n’êtes plus antihomosexuel, mais homophobe. S’il est question d’islam et que vous critiquiez, comme vous êtes en droit de le faire, cette religion et les fidèles qui la professent, vous n’êtes pas étiqueté antimusulman, vous voilà cloué au pilori pour islamophobie. Phobie n’est pas un nom neutre. En effet, la phobie n’est pas une peur ordinaire, mais une maladie de l’esprit. C’est un “ symptôme névrotique ”, qui se caractérise par “ une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée ”. Classée parmi les “ anomalies mentales ”, cette “ peur excessive (...) conduit à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité intense ” “ s’exprimant sous la forme d’une peur en apparence irrationnelle des lieux clos ou élevés, des chats, des orages ou de quelque autre parmi la quasi infinité des objets possibles de phobie ” (Trésor de la langue française). La critique de l’islam en tant que religion (islam avec un i minuscule) ou de l’Islam (Islam avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d’islamophobie, devient taboue. Si, malgré l’interdit, elle se fait entendre, celui qui ose l’exprimer est un dérangé mental. Un athée ou un libre penseur qui critique le christianisme n’est pas christianophobe. Là où la critique des dogmes est une phobie, la liberté d’examen est abolie. Dans les tyrannies, quelles qu’elles soient, modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d’examen est impossible. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers. Chaque fois qu’un citoyen ose dire ce qu’il est de bon ton de ne pas dire ou ose penser ce qu’il est interdit de penser, c’est-à-dire chaque fois qu’il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l’homme, on diagnostique une maladie mentale. Une place lui est réservée à l’hôpital psychiatrique avec, comme traitement de force, la camisole et le silence. Censuré, sa parole est interdite. S’il s’obstine, il subit l’infibulation des lèvres. L’objectif n’est pas seulement de faire taire, il est aussi de faire honte. Se livrer à un examen critique de l’islam et de l’Islam est une faute. Il faut contraindre les critiques imprudents à se sentir coupables. C’est blanc ou noir. Blanc, c’est l’islam, parce que l’islam est du côté du Bien. Noir, c’est d’en faire un examen critique. Seuls les fous se livrent à un examen du Bien absolu.
Soit l’exemple de populisme ou de populiste. Voilà deux mots qui, à Sciences-Po ou chez les commentateurs distingués, servent à diaboliser des idées, une pensée ou un programme politique. Ils ne désignent rien, ils sont purement évaluatifs – en l’occurrence toujours en mal. Cela n’a pas toujours été ainsi. Il a existé dans les années 1900-1930 des écrivains populistes, qui situaient l’action de leurs romans, non dans les salons de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie d’affaires, mais dans les faubourgs, parmi les artisans et les ouvriers ; Sartre a même obtenu le Prix du roman populiste pour La Nausée. Les noms populiste et populisme ont d’abord désigné dans les années 1880 les jeunes Russes (et les idées qu’ils exprimaient), souvent instruits, parfois issus de l’aristocratie, qui désiraient rendre aux moujiks leur dignité, en leur apprenant à lire et à écrire, en adoptant leur costume, en défendant leurs droits, en les éduquant. De nombreux personnages des romans de Tolstoï sont des populistes, tous honorables, un peu idéalistes peut-être, mais généreux, ouverts aux autres, attachants, etc. C’est Lénine et les léninistes qui, une fois parvenus au pouvoir, ont exterminé par les moyens connus (prison, balle dans la tête, camp de travail, censure, terreur, etc.) les populistes et fait du populisme un crime contre l’Etat et contre l’idéologie soviétique. “ L’aliénation ” (au sens marxiste du terme) intellectuelle et verbale est si générale en France que même des libéraux ou des commentateurs qui ne sont pas complaisants vis-à-vis du marxisme se plient, de façon irréfléchie, comme s’ils avaient subi un lavage de cerveau, aux oukases des léninistes, en dénigrant à leur tour le populisme. Quant au mot "libéral", c’est le marxisme qui a rendu haïssables les mots libéralisme et libéral. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, libéral a eu deux sens : “ qui est propre à l’homme libre ” (il n’est pas esclave) et “ généreux ” ; appliqué au domaine de la politique, le mot a désigné les institutions et le mode de gouvernement que l’on nomme aujourd’hui démocratiques. Montesquieu, Diderot, Condorcet, Constant, Tocqueville étaient des libéraux : il n’y a rien dans leur pensée qui soit à marquer du fer rouge de la honte.
Il est possible d’analyser des milliers d’exemples qui attestent la présence, sous la langue ou à côté d’elle, la sapant ou la paralysant, d’une langue nouvelle, qui est nommée “ nouvelle langue française ” ou, dit en abrégé et par acronyme, NLF. Les sons dont elle se compose sont ceux du français. Elle en suit la syntaxe, en observe la grammaire, en reprend les mots, en respecte l’orthographe. Seule la désignation (ou relation des mots aux choses ou référence) est perturbée. S’insinuant dans la langue ou sous la langue, faisant corps avec elle jusqu’à s’y fondre, la NLF ne se remarque pas. Elle est invisible, comme les galeries creusées sous une fortification, et, métastase, elle affecte d’abord le sens des mots, puis la propriété qu’a la langue de désigner clairement les choses du monde. Quand il est nommé de façon juste, le réel peut être saisi, appréhendé, analysé, compris. Il est placé dans la lumière. S’il ne l’est ou s’il ne l’est qu’avec des mots frelatés, manipulés et inadéquats, il n’est plus ni saisi, ni appréhendé, ni reconnu. Il reste dans l’obscurité. Ce qu’infecte la NLF, c’est la latitude, qui est propre aux hommes et définit leur condition, de référer au monde et de se libérer des ténèbres de l’ignorance ou de l’aveuglement. Or, la NLF, qui, peu à peu, se substitue à leur langue, ne leur fournit que de dérisoires ersatz de noms derrière lesquels, déformé, le réel s’évanouit. (JGL)
La Guerre médiatique
Notre confrère Paris-Match a publié en août un reportage photos et une interview des talibans responsables de l’embuscade du 18 août contre une colonne française (10 morts, 17 blessés).
Ce sujet a choqué de nombreux lecteurs mais aussi des confrères qui y ont vu une opération de propagande. Chacun a son avis et c’est tant mieux. L’AJD n’étant pas fondée à distribuer les bons et les mauvais points en matière déontologique, elle n’a pas vocation à s’engager à condamner ou absoudre les auteurs de ce reportage (dont l’un appartient à notre association) et la rédaction en chef de Match. Au-delà de mes sentiments personnels que certains connaissent ou devinent et que j’assume volontiers, je m’exprime sans engager l’AJD, en tant que journaliste et rédacteur en chef, pour ouvrir un débat qui devra se poursuivre entre nous. Car cette affaire doit conduire chacun des journalistes touchant aux questions de défense à approfondir sa réflexion personnelle sur sa responsabilité devant ses écrits ou ses images, surtout en situation de guerre, surtout quand des forces françaises sont engagées et que des familles sont plongées brutalement dans la peine. La guerre est aujourd’hui à la fois militaire et médiatique. Le front est partout, sur le terrain des combats mais aussi à l’arrière. Les mouvements terroristes l’ont parfaitement compris. Il est impératif que tous les journalistes en aient aussi conscience. D’abord ceux qui sont sur le terrain, jeunes reporters ou professionnels chevronnés qui rapportent l’info, souvent au péril de leur vie, pour des gratificationsfinalement mineures, sauf celle de vivre leur métier avec passion. Et surtout les rédactions en chef qui doivent décider, en responsabilité devant leurs lecteurs ou téléspectateurs, et devant la nation,de ce qu’il est approprié de faire ou pas. Un journaliste a des droits et des devoirs parce qu’il est aussi un citoyen. C’est d’autant plus vrai que les médias sont aujourd’hui une arme dans les stratégies de communication, qu’elles soient civiles ou militaires, ouvertes ou cachées.
Frédéric Pons (Président de l’Association des Journalistes de Défense, AJD)
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Deux
poids deux mesures : un cas flagrant de propagande en Allemagne
L’interprétation que l’on donne
actuellement en Allemagne au paragraphe 130 du code pénal qui condamne
l’excitation à la haine (raciale, xénophobe et autre…) inquiète nos voisins. Il
n’est utilisé que pour sévir contre des Allemands qui médiraient, publiquement
s’entend, d’étrangers.
Or, de plus en plus souvent, en particulier dans le quotidien des grandes
villes, des étrangers résidant en Allemagne qui sont, comme le sait, en majorité
turcs ou allemands d’origine turque (double nationalité), insultent des
Allemands : « c… d’Allemands », « bouffeurs de porcs » ou « p… d’Allemandes »,
etc. Souvent avec une connotation religieuse ou politique.
L’association d’électeurs « Citoyens en colère » (« Bürger in Wut », BIW) s’en
est alarmée, mais elle se heurte à la pratique de la justice qui considère que
ces formules ne tombent pas sous le coup dudit paragraphe à la différence de
tout qualificatif qui pourrait déplaire à un immigré sur le sol allemand, ce qui,
évidemment, n’est par une bonne chose non plus.
Selon un sondage européen réalisé au printemps 2008 par BBC World, la Turquie
est le pays où l’Allemagne récolte le plus d’opinions négatives (47% contre 37%
de positives) alors qu’il est le plus représenté dans l’immigration allemande.
L’Egypte suit de près avec 43% d’opinions négatives contre 36% de positives.
Tout cela a bien changé. Jadis, dans beaucoup de pays arabes, on aimait les
Allemands parce qu'Hitler avait commis l'Holocauste. Il faut croire que la
protection accordée par Berlin à Israël a changé cela.
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Géopolitique/ La nouvelle guerre
froide
L'ex-KGB a repris le pouvoir en Russie. Il contrôle toujours de puissants
mouvements subversifs dans le reste du monde.
par Michel Gurfinkiel
Voici vingt ans, en 1988, la Russie, alors connue sous le nom d'Union
soviétique, était un Empire immense. De la Baltique à l'océan Pacifique, et du
cercle Arctique au Pamir, elle contrôlait 22 millions de kilomètres carrés, d'un
seul tenant : c'est à dire le sixième de toutes les terres émergées ou encore,
selon la remarque d'un géographe allemand, « plus que la superficie de la face
visible de la Lune ». Avec 300 millions d'habitants, elle se situait au
quatrième rang mondial ex æquo : derrière la Chine et l'Inde, à égalité avec les
Etats-Unis.
Au delà de ses frontières, elle contrôlait six Etats nominalement indépendants
en Europe de l'Est, Cuba dans les Caraïbes, la Mongolie et le Vietnam en
Extrême-Orient, une dizaine d'Etats en Afrique noire. Elle avait noué des
alliances étroites avec la plus grande partie du monde arabe et islamique, ainsi
qu'une alliance d'un autre ordre, moins inégale, avec l'Inde. Elle avait
retrouvé une partie de son influence dans des pays communistes rebelles, tels
que la Roumanie, la Yougoslavie et même l'Albanie.
En outre, elle disposait de puissants réseaux dans le reste du monde : les vieux
partis communistes de l'ère stalinienne, de nombreux partis ou groupuscules
trotskystes (repris en main, dans les années 1960, par l'intermédiaire de Cuba),
une nouvelle gauche teintée d'écologisme, de nombreux mouvements dits de «
libération nationale » dans le tiers-monde, une partie des confréries
islamistes, l'OLP de Yasser Arafat, et enfin, last but not least, les bonnes
vieilles droites et extrême-droites d'Occident, pour lesquelles un régime
autoritaire ou totalitaire, même rouge, était toujours préférable à un régime
démocratique.
Ce qui tenait l'Empire debout, c'était le KGB, à la fois corps d'élite, police
secrète, maître d'œuvre de camps de concentration, officine de meurtre et de
corruption, service de contre-espionnage, agence de désinformation, inquisition
idéologique. Le KGB gouvernait l'Union soviétique proprement dite, les Etats
vassaux, les Etats satellites et alliés. Il gérait les réseaux subversifs au
sein du monde libre.
L'Empire s'est effondré, comme on le sait, en trois ans. Par une sorte de
pourrissement intérieur. L'URSS a disparu en tant qu'Etat, ses vassaux
est-européens ont retrouvé leur indépendance. Mais la structure impériale
centrale, le KGB, est restée en place. En Russie même, elle a repris le pouvoir
en 1999, avec Vladimir Poutine. Dans la plupart des républiques ex-soviétiques,
ce sont des branches locales de l'ex-KGB qui gouvernent, d'une main de fer. Et
surtout, les réseaux implantés en Occident et dans le tiers-monde n'ont jamais
disparu. Ils animent aujourd'hui quatre internationales superposées : le
gauchisme latino-américain, dont les épicentres sont Cuba et le Venezuela d'Hugo
Chavez ; la nouvelle gauche altermondialiste en Occident, dont Olivier
Besancenot est aujourd'hui une figure de proue ; l'islamisme, notamment sous
contrôle iranien, ce qui inclut des mouvements sunnites comme le Hezbollah et le
Hamas ; et enfin l'ultra-droite anti-américaine, qui milite pour une grande
alliance continentale allant de la France à la Russie en passant par
l'Allemagne.
Cette évolution, ou plutôt cette redoutable régression, était visible à l'œil
nu. Il a pourtant fallu la crise du Caucase, le mois dernier, pour qu'on
l'intègre à la réflexion politique. L'heure presse.
© Michel Gurfinkiel, 2008
● Stratégies d'influence : le rôle-clé des idées
par Bruno Racouchot - Directeur de Comes Communication www.comes-communication.com
Une stratégie d'influence a simultanément pour but de
convaincre de la justesse de la stratégie sélectionnée, et d'organiser des
actions de contre-influence face aux pressions et aux désinformations venues
d'ailleurs. L'engager efficacement suppose une réflexion très en amont pour
acquérir une capacité d'anticipation et une vision objective de l'environnement,
permettant d'optimiser l'utilisation des outils de l'intelligence économique et,
pourquoi pas, de certains vecteurs de communication.
Aussi loin que l'on remonte dans les sociétés humaines, les idées ont toujours joué un rôle structurant pour séduire ou effrayer, rassembler ou exclure. Qu'elles prennent des traits mythologiques ou théologiques, qu'elles se parent des atours dialectiques chers à la politique ou à la sociologie, les idées sont par essence liées aux enjeux de puissance. Dans les rivalités ou les conflits, économiques ou guerriers, culturels ou sociétaux, les idées permettent d'accentuer ou de compenser les différences matérielles. A qui sait les utiliser, un avantage certain est conféré. Le fort trouve en elles la justification de sa cause, le faible y puise des énergies qui font basculer des individus ou des groupes hors de la logique rationnelle, établissant ainsi un contrepoids dans les luttes asymétriques. Bref, qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, comme le constatait Renan, les idées mènent le monde.
L'importance de l'enjeu est patente puisque les idées définissent le cadre immatériel dans lequel se jouent les affrontements et les rivalités, les alliances et les synergies. Il serait donc logique que les professionnels des stratégies d'influence, qui constituent l'un des pôles essentiels de l'intelligence économique, s'y intéressent de près[1]. Or, si une telle approche se vérifie chez nos amis d'outre-Atlantique, notre "vieux pays" semble ne pas l'avoir intégré dans sa praxis. Chez nous, la mise en œuvre d'une stratégie d'influence s'entend, au pire comme l'engagement de manœuvres sulfureuses et occultes visant à déstabiliser les cibles visées par des campagnes de rumeurs savamment orchestrées, au mieux comme du lobbying et du relationnel, ce qui est utile, certes, mais parfois un peu court. En effet, la guerre économique est un conflit d'intérêts. Or ces intérêts sont commandés non seulement par des paramètres d'ordre économique et financier, mais encore par des idées, des "manières-de-voir-le-monde". A nous de savoir si nous voulons que ces paramètres nous soient imposés de l'extérieur ou si nous entendons reprendre la main pour que notre discours soit en adéquation avec les buts poursuivis.
Idées justes pour causes troubles
Pour gagner dans la guerre économique, il ne suffit pas d'être techniquement le meilleur. Encore faut-il que les argumentaires déployés pour asseoir l'action soient étayés par un discours haut de gamme, cohérent et porteur. Rien n'est pire pour un programme ambitieux que de devoir se développer sous l'œil suspicieux des "faiseurs d'opinion", en ressassant des thématiques communicationnelles inadaptées, aussi convenues qu'éculées. Prenons l'exemple d'un certain discours ambiant sur le développement durable, structuré et répercuté, lui, par des idéologues purs et durs, parfaitement rôdés aux subtilités des stratégies d'influence. Sans porter un jugement sur le bien-fondé des analyses des uns et des autres, analysons la manière dont des idées, en apparence justes, peuvent structurer avec efficacité des stratégies d'influence jusqu'à empêcher tout débat sous peine d'anathémisation.
Plusieurs scientifiques se sont récemment attaqués à ce que l'ingénieur Christian Gerondeau nomme "la grande arnaque"[2]. Dénonçant les pratiques aussi démagogiques qu'onéreuses qui, au nom de principes dévoyés de l'écologie, paralysent notre économie, il écrit : "Les dirigeants de nos grandes entreprises du secteur de l'énergie, des transports et de bien d'autres encore savent parfaitement ce qu'il en est. Mais tous se considèrent obligés de mentir face au rouleau compresseur du terrorisme écologique. Et ils gaspillent alors par milliards notre argent". D'où quelques questions : "Comment se fait-il que nous nous soyons laissés égarer à ce point par des concepts qui ne viennent pas de chez nous ? Comment se fait-il que nous ayons perdu tout bon sens, au point d'écouter sans réagir les sirènes de ceux qui nous conduisent sur des voies sans issue ?" La réponse est simple et ramène de plein fouet à notre problématique initiale : "C'est que nous avons été dirigés pendant un quart de siècle par des responsables qui ont accordé aux idées et aux opinions plus d'importance qu'aux faits et aux chiffres". Enfonçant le clou, Jean de Kervasdoué, titulaire de la chaire d'économie et de gestion des services de santé au Cnam, s'interroge carrément[3] : "il serait plaisant de connaître les financiers des grandes associations écologistes…" Comme le constate son confrère Michel Godet, lui aussi professeur au Cnam, "les modes changent et passent d'un mirage collectif à l'autre, sans même s'en rendre compte", ajoutant, tristement lucide : "malheureusement, la France a un génie suicidaire à imaginer des réglementations brisant sa compétitivité et sa croissance"[4] .
Ainsi, l'utilisation structurée de thématiques reposant sur des constats pertinents, (laisser un monde épanoui à nos enfants, respecter l'environnement,… quel être normalement doué de raison pourrait être contre ?), permet d'obtenir des résultats bien concrets, qui en l'espèce, hypothèquent gravement l'avenir en paralysant mentalement les décideurs économiques et politiques. Or, sur quoi repose ce blocage sinon sur de simples idées, mises correctement en perspective et relayées abondamment au point de s'imposer comme des vérités incontestables[5] ? On constate ici un glissement feutré de la sphère de la raison à celle de la croyance, de la dialectique au dogmatisme. Il est paradoxal qu'à l'heure où chacun s'accorde à vanter haut et fort les vertus de l'économie de la connaissance[6], un tel obscurantisme puisse imposer sa férule à ceux qui ont en charge les destinées de notre pays.
Condition première : un nouvel état d'esprit
Un tel constat implique de repenser en profondeur les stratégies d'influence des structures publiques et privées dans notre pays, notamment en intégrant les idées au cœur des dispositifs déployés. Il s'agit là de travailler en extrême amont de l'élaboration des stratégies. Plus que de moyens, c'est d'une volonté et d'un certain état d'esprit dont les managers ont besoin pour accomplir cet aggiornamento. Exercice délicat entre tous car il exige de sortir du carcan des idées toutes faites, d'être capable d'affirmer sa spécificité face au discours ambiant. C'est là un travers bien français que de se réunir entre intellectuels et décideurs formés aux mêmes moules, rompus aux mêmes subtilités dialectiques, en refusant les éclairages qui dérangent. Cruelle faillite pour un pays qui se flatte d'avoir été la patrie des Lumières ! Les Anglo-saxons, eux, forts de leur pragmatisme, savent au contraire qu'il faut explorer toutes les voies, y compris les chemins de traverse, tant il est vrai, comme le disait ce bon Monsieur de la Fontaine, que "la raison du plus fort est toujours la meilleure"… Vu sous cet angle, et pour marcher sur les brisées d'Hubert Védrine, il semble urgent pour les Européens de voir enfin le monde tel qu'il est, de nous battre moins pour des principes et davantage pour nos intérêts vitaux légitimes[7] .
Dans cette perspective, acceptons donc le réel dans toute son ampleur ! Penser, structurer et mettre en œuvre une stratégie d'influence digne de ce nom exige de manier les idées et les concepts sans tabou, en toute lucidité, en ne craignant pas d'affirmer son identité et sa vocation dans un monde qui souffre cruellement de repères. Car c'est justement l'effacement des repères qui contribue à cette situation délétère où le bon sens est traqué et les idées en vogue portées au pinacle. L'articulation des idées et leur mise en œuvre dans le cadre de stratégies d'influence se révèlent donc être indissociables d'un effort de fond et de forme pour redonner du sens aux messages délivrés, mettre en relief des repères, structurer les logiques développées.
Comment faire ?
Cet aspect est capital car l'objectif n'est pas ici de viser directement le grand public. A ce stade, les stratégies d'influence n'ont rien à voir avec une démarche marketing ou commerciale[8]. Elles ne visent pas le consommateur, mais ceux qui, dans leur ensemble, font et relayent l'opinion. Tout métier, si technique ou commercial soit-il, dans un grand groupe ou une PME, s'inscrit en fait dans des problématiques plus vastes, et répond à des besoins en lien direct avec l'actualité. Au-delà de la production de richesses, les métiers donnent du sens. Développer des stratégies d'influence, ce n'est pas vouloir s'adresser à la Terre entière ! C'est plus modestement permettre aux structures publiques ou privées de renforcer les liens avec leurs parties prenantes (clients, partenaires, salariés, décideurs publics, médias…), donc de conforter leur patrimoine immatériel. Grâce aux TIC en particulier, une telle démarche, bien concrète, est à la portée de toute entreprise ou institution, quelle que soit sa taille. C'est simplement une question d'intelligence, dans la pleine acception anglo-saxonne du terme. Seule condition : privilégier le contenu des vecteurs de communication. Un tel discours doit en effet être soigneusement élaboré et solidement charpenté, ne supportant ni l'erreur ni la médiocrité.
Donner du sens et affirmer son identité
Les hommes, dans leur immense majorité, éprouvent viscéralement le besoin de rêver en construisant des utopies. S'il ne se trouve plus grand monde pour miser sérieusement sur les utopies constructivistes, en revanche les utopies sociétales ont la cote. D'autant que les institutions – en premier lieu politiques – qui traditionnellement étaient supposées donner du sens pour construire et garantir l'ordonnancement de la cité, sont aujourd'hui à la remorque des études d'opinion. L'avènement du "tout-médiatique" conforté par le règne des "sachants", l'apparition de "nouvelles subjectivités"[9] relayées sur la Toile par les "prosumers"[10] ont bouleversé l'architectonique de nos sociétés et développé un corpus idéologique qui n'est soft qu'en apparence. A cet évanouissement du sens, à cette disparition des repères, à cette infantilisation des populations s'ajoutent pêle-mêle le règne de l'éphémère et de l'immédiateté[11] , la difficulté à démêler le réel du virtuel, la soif d'étourdissement, corollaire à l'angoisse existentielle, qui exige à nouveau de l'entertainment et des utopies en mouvement… La boucle est bouclée !
Difficile dans une telle configuration de dissocier l'élaboration de stratégies d'influence des exigences de la communication. La mise en œuvre de stratégies d'influence demeure indissociable d'une réflexion sur la réinjection de sens dans le discours développé. Il faut ici savoir s'extraire des règles habituellement concoctées en vue de jouer sur les seuls registres de l'émotion. Et parallèlement, engager une réflexion de fond, non seulement sur la nature même des stratégies d'influence, mais aussi sur le mode communicationnel adéquat pour les mettre en application.
Influence et communication
Une difficulté supplémentaire se greffe à cette configuration déjà fort complexe. Nul ne peut nier qu'en France aujourd'hui, intelligence économique et communication apparaissent globalement comme deux mondes clos, s'ignorant superbement, ayant l'un de l'autre une image peu flatteuse. Les uns sont vus comme des "barbouzes" peu fréquentables, les autres sont taxés de superficialité. Il faut en finir avec les clichés et travailler ensemble sous peine d'échec. Tendons enfin des passerelles entre le pôle influence de l'intelligence économique et les directions de communication, sous l'autorité des directions de la stratégie ou des directions générales, seules à même de fédérer ces synergies d'un nouveau genre ! Et soyons innovants ! Ces actions de communication sont d'un tout autre ordre que celles habituellement engagées. Elles se mesurent moins sur le plan de la quantité que de la qualité. L'influence se pense ici en termes de notoriété et d'identité, donc de crédibilité et de puissance sur le long terme.
Dans cette perspective, forger une identité se révèle être consubstantiel à l'élaboration d'une authentique stratégie d'influence. D'où la nécessité de trouver un point de jonction entre ce pôle spécifique de l'intelligence économique et la communication corporate des structures publiques et privées. En effet, dans un monde débordant d'informations mais en vérité en quête de repères, nous devons redéfinir les fondamentaux. Et d'abord affirmer clairement une identité correspondant à la vocation de chaque structure, aussi modeste soit-elle, non sous la pression des événements, mais dans le prisme de la longue durée. Puis, peu à peu forger et conforter cette identité, non en répétant à satiété les antiennes en vogue, mais en ouvrant des lignes de réflexion originales, transverses, s'abreuvant à des sources diverses.
Des méthodes commencent à voir le jour qu'il serait trop long d'exposer ici. Concrètement, certaines ont déjà été mises en œuvre auprès de plusieurs de nos clients, dans des domaines jusque-là hermétiques à l'intelligence économique ! En l'occurrence, il ne s'agit pas de suivre benoîtement l'évolution des tendances sociétales, mais de jouer sur la prédominance et l'ordonnancement des idées, de construire un discours cohérent, sur mesure, adapté à chaque configuration spécifique, et surtout susceptible de s'extraire de l'immédiateté du quotidien pour ouvrir des perspectives. Ce qui implique d'être tout à la fois solidement enraciné dans un terrain d'idées cohérentes, et capable de les projeter dans un futur proche. L'influence se déploiera alors d'elle-même, sur un mode organique. Les idées ont leur vie. Il faut en connaître la genèse, la floraison, la valse par laquelle elles jouent leur jeu dans l'histoire des hommes, à l'image des corsi et ricorsi du philosophe italien Giambattista Vico. Loin d'être cantonnées dans les cieux des philosophes, elles peuvent se révéler d'une puissance redoutable ici et maintenant. Armes à manier avec précaution, il ne tient qu'à nous qu'elles puissent retrouver leur pleine place dans l'univers stratégique et dialectique, depuis l'Etat jusqu'à la PME, tant dans la sphère publique que privée. L'enjeu est d'envergure et il est fort probable qu'à cet égard, sans l'appréhender clairement, l'Europe se trouve à un tournant de son histoire, comme l'a récemment souligné Edmund Phelps, directeur du Center on Capitalism and Society à l'université de Columbia et prix Nobel d'économie 2006[12] . Le réalisme exige d'ouvrir les yeux et de repositionner le jeu des idées au cœur des stratégies d'influence.
Un article pour
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[1] Voir l'intéressant dossier de la revue générale de stratégie, Agir, sur le thème "Puissance et Influence" (n° 14, printemps 2003), et surtout l'analyse très pertinente d'Alain Juillet, "L'Intelligence économique : une réponse aux enjeux du 21ème siècle", Défense n° 126, en particulier "remettre en cause le primat du financier et prendre des risques" [2] "Ecologie, la grande arnaque", Albin Michel, 2007 [3] "Les prêcheurs de l'apocalypse", Plon, 2007 [4] "Peut-on développer durable ?", Le Monde, 13/12/07 [5] Sur ce sujet, voir par exemple "Propaganda – Comment manipuler l'opinion en démocratie", Edward Bernays, Zones, 1928/2007 ; "Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits", Christian Salmon, La Découverte, 2007 ; "La fabrique de l'opinion publique", Noam Chomsky – Edward S. Herman, Le serpent à plumes, 1988/2003 ; "La révolte des élites", Christopher Lasch, Climats, 1996 [6] Le rapport Lévy / Jouyet de 2006 sur l'économie de l'immatériel s'ouvre sur un constat sans ambiguïté : "l'immatériel est aujourd'hui le facteur clé de succès des économies développées" [7] "Se battre moins pour des principes et davantage pour nos intérêts vitaux", entretien accordé à Foreign Policy, édition française, avril-mai 2007. H. Védrine ajoute : "la 'realpolitik' a tout de même fait couler moins de sang que certaines utopies, c'est probablement mon côté 'aronien de gauche' qui me fait dire cela…" [8] Voir par exemple "Ces idées qui collent", Chip et Dan Heath, Le Village Mondial, 2007 ; "Comment naissent et grandissent les idées", Stratégies, 10/01/08 [9] "Devenir média, l'activisme sur Internet", Olivier Blondeau, Editions Amsterdam, 2007 [10] Euro RSCG étudie de près le comportement de ces leaders d'opinion et autres early adopters qui constituent de 20 à 30% des consommateurs [11] Voir les ouvrages de Gilles Lipovetsky, en particulier "Le bonheur paradoxal : essai sur la société d'hyperconsommation", Gallimard, 2006 [12] "Innovative thinking for European business", Financial Times, 17/12/07. E. Phelps commence ainsi son article : "The great ideas about enterprise and society were all europeans"…
● Un sondage significatif Outre-rhin
D'après un sondage significatif réalisé en Allemagne en 2006 sous le titre « Les souffleurs de la société médiatique » (par « souffleurs »on entend les rédacteurs en chef et autres responsables médiatiques qui donnent des clés d’interprétation et des consignes aux journalistes placés sous leurs ordres), les préférences politiques des journalistes allemands vont à 36% aux Verts et à 26% aux sociaux-démocrates SPD. Les chrétiens-démocrates CDU/CSU doivent se contenter de 9% et les libéraux FDP de 6%. Il est vrai que le parti néo-communiste La Gauche n’a que 1% des journalistes à ses côtés. Les autres petits partis, extrême-gauche ou extrême-droite n’ont que 3% de soutien et 20% des journalistes estiment n’avoir pas de préférence politique.
● “Iconologies – Nos idol@tries postmodernes”, par Michel Maffesoli, Albin Michel, 247 p., 18 euros ; "La République des bons sentiments", Éditions du Rocher, 138 p., 15 euros
Du
danger des bons sentiments…
“On dit que ce sont les rêves qui font grandir les enfants. Pas seulement eux d'ailleurs. Ce qui est certain, c'est que les mythes, cristallisation des rêves collectifs, permettent à une société d'être ce qu'elle est. Encore faut-il, en un premier temps, savoir les repérer, ensuite les interpréter. Et cela ne peut se faire qu'en montrant ce à quoi ils succèdent : car chaque époque doit savoir élaborer l'atlas de son imaginaire afin d'établir ses repères et identifier le 'roi secret' qui, au-delà des pouvoirs apparents, la régit en profondeur.”
Professeur de sociologie à Paris-Sorbonne et administrateur du CNRS, Michel Maffesoli s'intéresse depuis des années au resurgissement des comportements archaïques dans notre société. Les modes ont beau être à la transparence, à la communication, à l'égalité, il n'en demeure pas moins que nos contemporains réclament sans cesse de nouvelles idoles. “À l'image des dieux de la mythologie classique, les stars contemporaines ou les situations paradigmatiques ne font que cristalliser la lumière collective. Elles ont un rayonnement spécifique et exercent en conséquence une fascination.”
Qu'on s'en offusque ou qu'on s'en réjouisse ne change rien à l'affaire. Le fait est là. L'idéal rationnel, qui fut la marque de la modernité, doit compter avec ces forces collectives qui se manifestent au cœur même de notre société, alors qu'on aurait pu les croire éteintes. “L'image, l'imaginaire, les formes symboliques y jouent un rôle qui est bien loin d'être négligeable. Internet irrigue en profondeur les consciences. Il convient donc de prendre au sérieux toutes ces représentations. Tant il est vrai qu'à partir du moment où une chose est vraie pour quelqu'un, pour un groupe, voire une société, cette chose existe et mérite attention.” Ce ne sont donc pas seulement les vecteurs qui doivent être pris en considération, mais d'abord et surtout les contenus véhiculés.
Totalitarisme doux
La puissance des messages subliminaux qui nous sont ainsi adressés est souvent inversement proportionnelle à la capacité des analystes à les traiter. Michel Maffesoli met ainsi en cause “l'extraordinaire déphasage des élites intellectuelles et politiques par rapport aux choses de la vie, leur incompréhension d'une vitalité qui leur échappe”. Ceux qui pensent ainsi tout savoir ignorent en fait les rouages de la vie. Au nom d'une vérité qu'ils prétendent détenir, ils s'arrogent le droit de pratiquer un “totalitarisme doux conduisant à l'aseptie de la vie sociale. Mais c'est en voulant tout sécuriser, c'est-à-dire apporter une réponse abstraite à toutes choses, que l'on 'énerve' un corps social. Stricto sensu, on lui ôte les nerfs qui assurent la tenue et la solidité d'un ensemble donné”.
D'où la charge en règle menée par Michel Maffesoli contre ce qu'il appelle la République des bons sentiments, “totalement abstraite, entièrement désincarnée, reposant sur le faire-semblant". Assez de ces messages larmoyants et moralisateurs ! “La peur de la vie et de ses passions est certainement ce qui caractérise le mieux la triste intelligentsia moderne. Ce qui nous vaut une littérature édifiante faite par des imbéciles formés à l'école de la vertu", assène-t-il sans barguigner ; “ils n'ont pas, vraiment, de morale, ils se 'servent' de la morale.” Influence du réel d'un côté, influence textuelle de l'autre.
L'analyse de Michel Maffesoli peut faire grincer des dents, il n'en demeure pas moins qu'elle conduit sérieusement à s'interroger sur les contenus à mettre en oeuvre dans les stratégies d'influence. Savoir penser autrement est une vertu rare, difficile en tout cas à acquérir…
EURBAG N° 18
Chercher une solution franco-allemande
par Henri Conze
La flambée du prix des hydrocarbures, le
pétrole d’abord, puis le gaz indexé sur celui-ci, repose la question des
approvisionnements en énergie de notre continent. Apparemment, un certain
consensus existe, dans ce domaine, sur le constat concernant, d’une part,
l’absence, voire l’incohérence, de la politique européenne, d’autre part, la
liste des divergences, malentendus ou oppositions entre les deux rives du Rhin.
L’énergie pourrait être, devrait être, un des grands chantiers, une des priorités de l’Europe. Notre avenir en dépend, quels que soient les motivations, les inquiétudes, les engagements politiques, philosophiques ou culturels des nations européennes et de leurs citoyens : défense de l’environnement, développement durable, raréfaction des ressources, dépendance stratégiquement dangereuse vis-à-vis de pays producteurs très instables, coûts, perception du fait nucléaire, etc. Or, il est clair que notre intérêt indiscutable est qu’il y ait une politique commune pour peser beaucoup plus vis à vis des pays producteurs en tant que premier marché acheteur mondial, pour harmoniser nos réseaux d’électricité afin de réduire les coûts de transport et éviter les grandes pannes que nous avons connues récemment, pour faire les meilleurs choix et à moindre coût en matière d’investissements, pour préparer ensemble l’avenir au travers de programmes de recherche communs ( piles à combustible, économie de l’hydrogène, solaire, supraconducteurs, etc. ). Or, que constatons-nous ? Concrètement presque rien, si ce n’est une incohérence : d’une part, l’Europe s’accorde sur des objectifs ambitieux, contraignants, voire irréalistes pour certains, sur le développement des énergies renouvelables ; d’autre part, elle n’a pas de politique de l’énergie et ne décide donc rien, ne suggère rien, quant aux voies et moyens pour atteindre ces objectifs. Comment ne pas s’inquiéter des réactions que pourraient avoir, tôt ou tard, des opinions publiques constatant, à tort ou à raison, que Bruxelles tient à tout prix à légiférer sur les fromages au lait cru, mais que sur la question de l’énergie, cruciale pour nos concitoyens, elle reste immobile, sauf quand il s’agit d’opérer la dichotomie entre producteurs et transporteurs d’électricité, débat incompréhensible pour l’usager et donc byzantin à ses yeux !
Mais qu’en est-il des relations franco-allemandes en matière d’énergie ? Elles sont au diapason de la situation européenne, sauf sur la dichotomie production-transport de l’électricité, et donc ‘’pavées’’ de malentendus ou de profondes différences, comme : la stratégie autonome de l’Allemagne vis à vis du gaz russe, marquée en particulier par l’affaire du gazoduc de la Baltique décidé afin d’éviter l’intervention d’un quelconque voisin ( Pologne, Lituanie, Biélorussie ou Ukraine ), dont le pendant est la stratégie de la France vis-à-vis du gaz algérien ( ces deux ‘’autonomies’’ ne sont pas le fruit du hasard, ou de contraintes économiques, mais ont des racines profondes comme le montre la crise actuelle née de la problématique ‘’Méditerranée ou le grand Est’’ ) ; l’abandon du nucléaire par l’Allemagne, malgré la présence de Siemens ( 34% ) dans le capital d’Areva Nuclear Power, et ses conséquences sur les autorisations d’exportation par la France de centrales ; le contournement de cette décision par les sociétés d’électricité allemandes et leurs acquisitions hors des frontières ( par exemple E-on en Slovaquie ) ; l’impact différent du prix du baril de pétrole sur le commerce extérieur des deux pays et donc sur les réactions des opinions publiques et des responsables politiques ; le rêve allemand d’un charbon propre et le rêve nucléaire français ; l’intérêt tangible pour l’éolien de l’Allemagne dont l’essentiel du ‘’socle’’ électrique est encore fourni par les combustibles fossiles, et les doutes fondés de la France dont le socle est totalement nucléaire ; la coopération trop limitée sur les réseaux, comme l’a montré la grande panne électrique de 2006 ; notre antagonisme à Bruxelles sur les allocations de C02 pour l’industrie ; la bombe à retardement que constitue le coût de l’électricité ( coût moyen ou coût marginal ) ; etc.
Il est évident que si la France et l’Allemagne s’accordaient sur ces constats et trouvaient ensemble des réponses à leurs divergences et à leurs malentendus, il y aurait enfin une politique européenne commune ! Ce rêve ne peut se réaliser à court terme, en raison d’échéances électorales, d’équilibres politiques instables, de relations personnelles ou de panne momentanée d’altérité, mais tôt ou tard il faudra bien renouer le dialogue, à moins que la réalité nous rattrape et nous impose ce dialogue, car l’énergie, comme ses conséquences sur l’environnement, obéit d’abord aux lois de la physique, avant celles des hommes. (HC)
EURBAG N° 15
Sus à l’hypocrisie
par Jean-Paul Picaper
Le résultat du premier tour des municipales révèle que la propagande a ses limites. Les Français ne se sont pas laissés manipuler par la campagne ciblée anti-Sarkozy. Rarement, jamais peut-être, on n'avait vu une telle chasse à l'homme, à un homme. Eh bien, cela n'a pas fonctionné, même si les Ch'ti et les Normands ont viré de bord. Dany Boon et l'ombre du grand Bourvil vous saluent, gens du Nord. Mais le Sud n'a pas viré de bord. A Marseille, à Toulouse, l'UMP a ses chances. Même le ministre de l'Education Xavier Darcos que l'on disait en mauvaise posture n'est pas définitivement éliminé et la plupart des ministres et des personnalités du parti gouvernemental UMP ont été réélus dans leurs mairies. Le succès de Juppé à Bordeaux "c'est que du bonheur" comme il l'a dit lui-même. Un mot qui restera. Car cet homme, sous ses dehors froids et hyper rationnels, est un grand sensible.
Le danger, ce n'est plus Le Pen dont la chute se confirme. Le danger c'est le Modem qui tire tous les jours à boulets rouges contre le gouvernement en général et contre Sarkozy en particulier et se trouve donc en position d'allié objectif de la gauche. Tous les électeurs mécontents ou mal dans leur peau qui n'oseraient pas voter socialiste ou vert, votent Modem. Maurice Leroy, président (Nouveau Centre) du conseil général du Loir-et-Cher, a estimé sur France 3 que le président du MoDem François Bayrou «ne sait plus où il habite». «Comme le dit excellemment Jean-Louis Bourlanges, il y a un moment donné, quand on est simultanément à la droite de la droite et à la gauche de la gauche, où on n'est plus du tout au centre et on ne sait plus du tout où on habite», a-t-il lancé. Bayrou en veut surtout à Sarkozy de l'avoir mis sur la touche aux présidentielles : voilà le programme du Modem. Un autre problème est la persistance du démagogue Besancenot qui pourrait un jour si l'on n'y prend garde, grimper à la manière de La Gauche en Allemagne et tailler des croupières au PS. Enfin, il y a Ségolène qui n'arrive pas à comprendre qu'avec sa beauté, son talent, son intelligence et son enfance malheureuse, elle ait été battue l’an dernier aux présidentielles. Mais elle, c'est un problème du PS. Qu'ils l’élisent 1ère secrétaire et les socialistes verront comment leur parti dégringolera.
****
Ce n’est pas parce qu’on est président de la République que l’on doit se laisser insulter sans réagir. Nicolas Sarkozy a bien fait de répliquer comme il l’a fait à la phrase d’un quidam qui retirait sa vilaine patte de la sienne en lui disant « Tu vas me salir ». Il faut dire aux gens ce qu’ils comprennent. C’est exactement ce qu’a fait le président au Salon de l’agriculture en lançant à cet individu : « Casse-toi, pauvre con ! ». L’homme a certainement compris la réplique présidentielle. Il ne l’avait pas volée. Et ceux qui le manipulaient l’auront bien retenue.*
Espérons que ces quatre mots du président passeront dans l’histoire. Ils n’étaient pas moins percutants et lapidaires que le mot de Cambronne. Il y a des moments où il faut montrer aux malotrus leurs limites et dire aux autres qu’un chat est un chat.
Beaucoup de Français en ont ras le bol du harcèlement médiatique contre le président élu, écœurés qu’ils sont par ce que le député UMP des Alpes-Maritimes a appelé la « chasse au Sarko ». Seriez-vous contents si un homme politique qui incarne la France tendait l’autre joue à tout bout de champ ? C’est comme ce prof qui a giflé un élève qui l’insultait et s’est vu blackboulé par les instances administratives, judiciaires et autres… Mais où va-t-on, alors, si on laisse faire ? Où est l’autorité ? Où est la fierté ? François Fillon a eu raison de prendre son parti contre la cabale des faux bien-pensants de gauche.
Ce qui gêne les adversaires du président et la foule des jaloux et des aigris, c’est qu’en France, il a mis les choses en mouvement, même si d’autres freinent, et qu’à l’étranger, tout le monde regarde à nouveau la France, souvent avec envie. Nous avons un non conformiste et un non conventionnel à la tête de l’Etat. Et après ? Espérons pour lui qu’il a le cuir épais. Nous avons un président vraiment révolutionnaire que le monde nous envie. « Enfin un politicien qui apporte de la vie et de l’action », « Nous aimerions que les nôtres fassent autant bouger les choses que lui », entend-on dans tous les pays européens, surtout parmi les jeunes. Les Français n’ont-ils pas remarqué que Nicolas Sarkozy est plus actif que ses prédécesseurs ? L’autre jour, nous avons été frappés de voir dans l’émission de Gérard Calvi « C dans l’air » que les journalistes de cinq pays étrangers importants affirmaient que leurs lecteurs appréciaient beaucoup le président français et étaient fascinés par lui, par son style, ses idées. Tiens, tiens ! « Marianne », « Libé » et « Le Monde » mentiraient aux Français ? Sarkozy plairait ailleurs ?
A moi qui suis depuis des années les relations franco-allemandes, cela me rappelle Helmut Kohl. Il était la cible de campagnes de malveillance bien orchestrées dans son pays et même des gens de son parti lui tombaient dans le dos, mais il était très admiré à l’étranger. Et c’est lui qui a fait le plus pour son pays (l’Europe, la réunification). Je vous assure que dans la population allemande, Sarkozy est apprécié et envié à la France, même s’il est la bête noire des ministres sociaux-démocrates du gouvernement Merkel, les Steinmeier et autres Steinbrück. Dès qu’un homme politique sort de l’ordinaire, il est la cible des mous.
L’hypocrisie a tellement imprégné la vie politique dans nos pays européens que l’homme politique idéal devrait être désarmé, émasculé et toujours consensuel sinon consentant. On veut des hommes et femmes politiques lisses et plats, sans aspérités ni angles, qui disent aux gens ce qu’ils veulent entendre et qui font ensuite le contraire, ou mieux, qui ne font rien. Nos régimes actuels fabriquent des ectoplasmes. Or, si nous continuons ainsi, la République mourra. Les efforts de M. Sarkozy pour tirer les Français de leur léthargie et de leur train-train et secouer une Europe fromage exploitée par des vers, font évidemment des jaloux. Un trio infernal Villepin-Bayrou-Royal s’est constitué dans les colonnes de « Marianne » (belle référence) pour crier « haro sur Sarko ». Et ils n’ont pas honte de cosigner leur oh combien émouvant et crédible cri du cœur avec Bertrand Delanoë et avec le communiste André Gérin ! François Fillon a eu la bonne réponse en fustigeant « l’acharnement de certains responsables politiques qui n’ont pas été élus par les Français, pas été choisis par les Français, à tenter de déstabiliser le chef de l’Etat ».
François Léotard vilipende dans un livre Nicolas Sarkozy pour s’être montré tel qu’il est et tel qu’il vit, au lieu d’être un mannequin solennel et compassé à la manière de ses prédécesseurs. Quel dommage, cher François ! Il paraît que Sarkozy désacralise la fonction présidentielle. La belle perte ! Il était temps que quelqu’un le fasse. On ne vit plus sous Louis XIV ni sous le Grand Charles. On est au XXIème siècle et pour les jeunes, Sarkozy est tout à fait « cool ». Les gens du peuple intelligents qui sont beaucoup plus nombreux que l’imaginent la classe politique et la classe médiatique, apprécient le style Sarkozy. Attention, François, à ne pas vous faire traiter de passéiste.
Nous regrettons dans ce contexte que l’Elysée, à ce que l’on dit, ait fait se rétracter Nicolas Sarkozy dans l’interview qu’il a donnée au « Parisien » le 26 février dernier, en lui faisant dire qu’il aurait « mieux fait de ne pas répondre » au malotru qui l’a insulté. Mais si, Monsieur le Président, vous avez bien fait de répondre. C’est ce que des millions de Français auraient dit à votre place. (mars 2008)
Les sarkophages à l’œuvre
par Jean-Paul Picaper
Voilà déjà 2008 et les municipales, les 9 et 16 mars prochains. Besancenot a les dents longues sous son masque de chérubin. Mais le PS n’est plus que l’ombre de lui-même, le PC et les Verts sont fantomatiques. Aussi les sarkophages, sous-espèce française de l’anthropophage commun, fouillent-ils la vieille boîte à outils de la propagande pour grignoter Sarkozy et les siens. Deux thèmes sont récurrents : la vie chère et les sans abris. Dans sa conférence de presse du 8 janvier dernier, le président français a protesté surtout contre la montée en épingle du premier sujet, rappelant tout ce qu’il a fait jusqu’ici pour permettre aux Français de gagner davantage d’argent.
Mais il suffit de comparer tout cela avec les années 50.
Les Français ont la mémoire courte (ce n’est pas moi qui l’ai dit). Ils ont oublié que le pouvoir d’achat de leurs grands-parents n’atteignait pas la moitié du leur, que le franc dérapait sans cesse, à la différence de l’euro, et que la vie était à l’époque plus pénible et moins longue. C’est vrai, deux breuvages ont grimpé, le lait et l’essence, et le pain est plus cher. Il y a là des mesures à prendre. La marge entre le prix sur le marché du litre de lait et les 36 centimes d’euro payés à l’agriculteur, est à revoir. Mais l’industrie agroalimentaire a fait des progrès fabuleux. Voyez nos yogourts 100% allégés avec toutes sortes de goûts. Cette valeur ajoutée doit être payée. Quant aux carburants, on sait ce que prélève l’Etat. Mais le parc automobile a été multiplié par trois ou quatre. n
La montée des prix qui résulte aussi de facteurs internationaux, c’est de la triche d’en accuser le gouvernement. Certes, les S.D.F., 100 000 peut-être, sont trop nombreux, mais on parle d’eux parce que les médias relaient des opérations spectaculaires comme celle des Don Quichotte. Seulement, quand l’Abbé Pierre lança son action d’hébergement il y a soixante ans, ils étaient infiniment plus nombreux qu’aujourd’hui et les structures d’accueil étaient rares. C’était une vraie tragédie. Ne voulant pas demeurer en reste, des municipalités, communistes surtout, ont bâti toutes ces cages à lapins baptisées HLM pour héberger les nécessiteux. Elles ressemblent aux cités ouvrières des anciennes démocraties populaires d’Europe de l’Est et posent problème dans nos banlieues.
Mais le gouvernement Fillon n’a pas créé ces problèmes et leur cherche des solutions. Insister sur le prix du pain rappelle la Révolution de 1789. « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche », cette fausse phrase de Marie-Antoinette avait été fabriquée par les amis de Robespierre. Visiblement, la boîte à slogans n’a pas évolué. La gauche s’en prend aux « voyages » du président « que nous payons », à son futur mariage avec Carla Bruni « que nous allons payer », aux dessous de table qu’il aurait versés aux uns et aux autres et à son augmentation de salaire. Vont-ils lui reprocher maintenant d’avoir construit le château de Versailles ? Le journaliste de « Libération » Laurent Joffrin l’a apostrophé, lui reprochant de pratiquer une « monarchie élective ». « Vous croyez que je suis le fils illégitime de Jacques Chirac, et qu’il m’a mis sur le trône ? » a répondu Sarkozy du tac au tac, provoquant des rires dans la salle. « Avec votre intelligence, Monsieur Joffrin, j’aurais cru que vous savez qu’un monarque hérite son pouvoir. Soit, c’est une monarchie, donc c’est l’hérédité. Dans ce cas, je voudrais qu’on m’explique de qui je suis l’héritier. Or, j’ai été élu démocratiquement et je n’ai volé ma responsabilité à personne ».
Reste que les sarkophages grignotent, patiemment, longuement. L’inflation monte à 2% (mais à 3% en Allemagne). La croissance atteint tout juste 2% (un peu au-dessous de la moyenne de l’Union Européenne). Mais Sarkozy et Fillon ont des plans ambitieux et ils semblent décidés à les réaliser en tendant la main aux syndicats au chapitre des augmentations de salaires et de la participation des salariés aux bénéfices de toutes les entreprises. Toujours est-il que le président a parlé pendant dix minutes de sa liaison avec Carla Bruni et qu’il n’a eu qu’un mot : « Oui », pour dire qu’en 2008 il voulait abolir les 35 heures de travail hebdomadaires décrétées sous le gouvernement socialiste de Lionel Jospin. Là, les syndicats ne sont pas contents, c'est une couleuvre à avaler. Comme Sarkozy, les Français doivent travailler plus et gagner davantage.
N’ont-ils pas remarqué que Nicolas Sarkozy est plus actif que ses prédécesseurs et que le monde regarde maintenant la France ? (janvier 2008)
Eurbag N°13/14
Qu’on nous accorde ce plaisir !
Les Français se sont passionnés pour leurs élections présidentielles et beaucoup d’Européens les ont suivies également. Ce fut une période exceptionnelle, terminée à présent. On s’est lancé à corps perdu dans la bataille, on l’a suivie le cœur battant. Bien des gens ont senti la gravité de l’enjeu. Ou bien la France prenait un tournant vers le monde moderne et, avec elle l’Europe sans doute, ou bien elle retournait à ses vieux démons. Il s’agit maintenant de tourner la page et de se retrousser les manches. Mais jetons un dernier regard sur ces derniers mois qu’on peut qualifier d’historiques.
Nicolas Sarkozy et les siens ont remporté les élections en France, les présidentielles haut la main, les législatives largement. Tout le monde le sait, mais c’est agréable de le redire ! Qu’on nous accorde ce plaisir ! Il ne faut pas minimiser le succès. Comme beaucoup, nous n’étions pas certains, au départ, de la victoire. Nous nous sommes battus avec acharnement y compris dans ce magazine pour soutenir Sarkozy, car les partisans de la candidate de la gauche, soixante-huitards attardés, émancipateurs ludiques, éternels ados et misérabilistes anti-américains, étaient très nombreux autour de nous.
Parmi les « expats » français d’Allemagne, le vote pro-Royal a largement dominé dans tous les consulats, avec des scores mirobolants de 72% à Berlin et de 62% à Hambourg. A l’ambassade de France à Berlin, des gauchistes ont hué le nom du président Sarkozy. Une petite ambiance insurrectionnelle flottait au soir du 6 mai. Dans les villes françaises aussi. Mais le nouveau gouvernement a vite désamorcé ces jeux interdits. Nous savions que Mme Royal pouvait mener le pays au chaos. Il fallait être aveugle pour ne pas voir qu’en lieu de programme elle n’avait que des slogans. Les Français ont été dans leur grande majorité perspicaces. C’est rassurant !
Certains, à gauche, regrettent leur vote, pas seulement parce qu’on n’aime pas être parmi les perdants. Ils s’attristent de n’avoir pas vu depuis l’été 2006 qu’il fallait coûte que coûte barrer la route à la candidate, tout simplement parce qu’elle n’avait pas le niveau. Sans forfanterie, nous en étions convaincus depuis cette époque. Quant à la presse allemande, elle votait très majoritairement Royal. Jusque chez les conservateurs. Quelques-uns, incapables d’évoluer, mènent aujourd’hui encore des combats d’arrière-garde contre ceux qui ont vu clair d’emblée. Réceptifs à la propagande, ils n’ont pas vu que Sarkozy n’était pas un fasciste mais un républicain, pas un « karchériseur » (ce mot qui n’était pas de lui… mais oublions ces bassesses), mais un homme sensible et généreux, pas un amateur, mais un vrai « pro » et, enfin, que son programme était intelligent alors que l’autre répétait des slogans sur le ton du sanglot.
Le Parti Socialiste retire peu à peu la vaincue de la circulation et la confine dans son Poitou Charentes. Hollande ne la veut plus pour épouse et se prépare à lui disputer la prochaine candidature. Strauss-Kahn et Fabius avaient bien tenté de lui barrer la route, mais que faire contre l’ignorance des jeunes et la psychose collective ? Nous l’avons échappé belle ! Mais beaucoup à gauche n’ont pas encore compris et cela nous rappelle le temps d’Helmut Kohl en Allemagne contre lequel s’acharnait une clique de plumitifs fielleux alors qu’il était en train de tirer son pays et l’Europe des griffes de l’hydre soviétique. C’est certainement une loi de la nature qu’un tiers du pays et la majorité des intellectuels ne comprend jamais de quoi il retourne.
Des politologues omniscients affirment déjà sur un ton plaintif que nous n’avons plus de grands hommes en politique, que De Gaulle était d’un autre calibre que Sarkozy. Ces soi-disant experts ont des oeillères. D’abord les très grands hommes, ce sont les guerres et les résistances contre la tyrannie qui les font et ils sont souvent morts. Ensuite, nous avons changé d’époque. En 1969, De Gaulle n’était déjà plus de son temps. Sarkozy est du sien, du nôtre. Mais laissons tout cela ! Stoppons les polémiques électorales ! L’heure est à la neutralité et au rassemblement !
Après ces joutes électorales, « Eurbag » va retourner à l’équilibre et à la modération et traiter maintenant des grands problèmes, la débâcle climatique, la pénurie d’eau, les pandémies, la concurrence mondiale, le danger islamiste, le choc des idées, etc. L’important est que la France de Sarkozy aille de l’avant et que l’Allemagne d’Angela Merkel ne retombe pas dans l’ornière. Jusqu’ici, la chancelière dont nous avions célébré la victoire, y compris dans un livre à l’automne 2005, ne s’est pas laissée démonter par la gauche modérée pendue à ses basques et par la gauche monstrueuse des naufragés de la RDA.
L’un et l’autre, ces deux dirigeants dotés d’un fort quotient intellectuel ne se débrouillent pas mal. Il ont tellement de scories à déblayer ! D’aiguillages à redresser ! Aidons les pour l’amour de l’Europe et de nos deux pays alliés !
Jean-Paul Picaper
L'Europe a encore de beaux jours devant elle
"Le nouveau défi européen" par Otto de Habsbourg. Conversations avec Jean-Paul Picaper. Collection "Témoignages pour l'Histoire" sous la direction de Jean-Luc Barré. Librairie Arthème Fayard. 2007. 560 pages. 23
€Cinquante ans après la signature du traité de Rome, nul n'était mieux placé que l'archiduc Otto de Habsbourg pour dresser le bilan de la construction européenne à travers le temps et évoquer ses perspectives d'avenir. Député européen pendant une vingtaine d'années, Otto de Habsbourg, 95 ans bientôt, possède une expérience sans équivalent de l'histoire de notre "vieux continent" et de ses enjeux à la fois séculaires et immédiats. Alexandre de Marenches disait qu'il existe un "club mondial des hommes courageux", que ceux-ci se comptent sur les doigts de la main et que Otto de Habsbourg en fait partie. Par dessus le marché, ayant toujours vécu au diapason du monde, il est un des rares hommes de notre temps à penser à l'échelle de la planète, à être un expert du "thinking global". Ami de Valéry Giscard d'Estaing, il fait partie comme lui de ces hommes intelligents qui ont compris dès après la Seconde Guerre mondiale la nécessité de surmonter la fragmentation du continent pour "faire le poids" face aux "Grands" et à un monde en ébullition.
Questionné par Jean-Paul Picaper qui poursuit avec lui depuis une bonne quinzaine d'années un dialogue approfondi, Otto de Habsbourg évoque ici longuement la mémoire de sa dynastie depuis Charles Quint et sa propre aventure personnelle depuis près d'un siècle, sa condition d'exilé permanent comme ses engagements incessants en faveur de la paix entre les peuples. Non moins que le célèbre Oscar Schindler et quelques autres, pourchassé lui-même par Hitler, il avait réussi en 1939-40 à sauver de nombreux juifs et opposants au nazisme et mérite le titre de "Juste". Adversaire de l'Anschluss de l'Autriche, il persuada les Alliés de rendre sa souveraineté à son pays après la guerre. Se situant au-dessus des partis et des querelles idéologiques, Otto de Habsbourg a fréquenté la plupart des grands de ce monde au XXème siècle, sauf Hitler qu'il avait refusé de rencontrer, sauf Staline et Mao-Tsétoung, et il a conservé des relations avec ceux d'entre eux qui sont encore en vie et quelques autres plus jeunes. Nous sommes en présence d'un homme qui est la mémoire vivante du XXème siècle, avec des réminiscences d'une Europe plus ancienne, mais résolument tourné vers le XXIème siècle. Car ce Habsbourg n'est pas homme à ressasser un passé aboli et qui ne reviendra plus. Il ne s'intéresse au passé que dans la mesure où il sert l'avenir, dit-il.
Parlant couramment quatre langues, plus le latin, et en comprenant sept au total, il connait la plupart des pays de notre continent comme sa poche et se souvient de détails de la France profonde des années 30 et 50 que plus personne ne sait aujourd'hui. Cela s'applique aussi à d'autres pays. Il fallait sauvegarder pour les générations montantes la leçon qu'il a retenue de tous ces évènements historiques vécus à fleur de peau. C'est chose faite par le questionnement de J.-P. PIcaper. Otto de Habsbourg aborde dans le même temps tous les nouveaux défis auxquels l'Europe est confrontée: les conséquences de l'échec de la Constitution, les critiques, souvent légitimes, de l'opinion à l'égard de la bureaucratie bruxelloise, la question de l'élargissement à de nouveaux Etats, celle, cruciale, de l'intégration de la Turquie pour laquelle il indique une solution originale intégrant les Etats du Maghreb et permettant aux Turcs de sauver la face. S'ajoute le nécessaire dialogue entre chrétiens et musulmans face au terrorisme. L'homme politique Otto de Habsbourg nous met en garde contre les menaces pour la paix et l'équilibre de l'Europe que représente à ses yeux la Russie de Poutine, dont il dénonce ouvertement les pratiques totalitaires.
C'est avant tout un message d'espoir et de confiance en l'Europe future que nous livre le chef de la Maison d'Autriche reconverti parlementaire européen et leader de l'Union Paneuropéenne. Dans le marasme actuel de la pensée européenne, contre le scepticisme et le pessimisme ambiants, Otto de Habsbourg est résolument positif. Sa foi catholique et aussi le recul qu'il a acquis, lui disent que les problèmes passent comme les hommes et qu'il ne faut pas forcer le destin. Comme il fallait s'y attendre, il croit aussi à l'élargissement de l'Europe, des Balkans à la Mer Noire, avec des limites cependant qui sont plus morales et politiques que géographiques. C'est pour lui un processus irréversible du moment qu'il a été enclanché après la chute de la tyrannie marxiste-léniniste et de son creuset, le Bloc soviétique. Dans cet ouvrage riche d'informations et d'analyses inédites, et résolument à contre-courant de bien des idées reçues, Monseigneur de Habsbourg livre aux jeunes de notre temps sa conception de l'Europe et sa recette pour continuer à la bâtir. Parmi les phrases clés de ce livre très exhaustif consacré à l'âme de l'Europe sur au moins cinq siècles, on retiendra celle-ci : "J'ai le sentiment profond qu'en bâtissant l'Europe nous avons fait quelque chose qui changera la face du monde".
Eurbag N° 11/12
Editorial
Un nouveau départ : « Eurbag » succède à « Airbag »
Un an après le 11 septembre 2001, nous avions publié une page sur Internet avec le titre « Don’t forget them », à la mémoire des victimes. L’accueil qu’elle avait rencontré, nous incita à lancer sur Internet le magazine franco-allemand gratuit de géostratégie européenne « Airbag Magazine ». Après quatre ans d’existence, forts de quelques 30 000 lecteurs, nous relançons ce magazine au numéro 11/12 en modifiant légèrement son titre qui devient « Eurbag Magazine », avec une nouvelle adresse : www.eurbag.eu .
Notre nouveau produit aura plus de lisibilité et de transparence. Il comportera moins de photos mais plus de textes et d’informations. Une étude universitaire américaine a constaté que les utilisateurs d’Internet privilégient l’information à l’image, à la différence des lecteurs de papier imprimé. Les dix premiers numéros d’« Airbag », soit plusieurs milliers de pages de textes et de photos, ne sont plus accessibles en ligne, mais seront, d’ici la fin de l’année, gravés sur CD que nos lecteurs pourront acquérir sur demande.
Tout en balayant devant sa porte, l’Europe doit réfléchir à la meilleure manière d’instaurer la paix et la prospérité dans le monde avec les moyens dont elle dispose. Tout en nous gardant de tout messianisme, nous devons agir avec pragmatisme en nous attaquant aux véritables menaces. Celles-ci sont climatiques, économiques, médicales et sécuritaires. Outre la prolifération des armes nucléaires, chimiques et bactériologiques, et liée à elles, la grande menace internationale est le terrorisme islamiste qui sévit dans les autobus et les restaurants israéliens, sur les marchés et devant les mosquées de Bagdad, mais aussi, déjà, dans les grandes capitales européennes.
Les chefs d’Etat arabes qui luttent efficacement et honnêtement contre le terrorisme islamiste, et les musulmans épris de paix et respectueux de la démocratie sont nos alliés. Nous haïssons le racisme, la xénophobie, l’intolérance, les entraves à la liberté de penser et les ingérences des pouvoirs publics dans la vie privée.
Une contribution à la paix entre l’Ouest et l’Islam
Il faut pour ouvrir le dialogue connaître les différences et les similitudes et en parler franchement et sans aucune censure.
Etant donné le risque croissant d’affrontement militaire entre les pays de l’Ouest, qu’ils soient chrétiens ou juifs, ou tout simplement démocratiques et laïques, et les Etats musulmans, qu’ils soient arabes, turcs, persans, africains ou asiatiques, affrontement qui pourrait utiliser un jour des armes de destruction massive, nous attirons ici l’attention sur un ouvrage qui cherche à intensifier le dialogue et la compréhension mutuelle. Malheureusement, cet ouvrage n’est pas encore traduit en français.
Le ministère allemand des Affaires étrangères, plus précisément l’Institut des Relations Internationales de Berlin, a présenté en effet le 6 septembre 2006 en présence de nombreux journalistes allemands et étrangers ainsi que de diplomates d’ambassades arabes une étude sur le dialogue entre l’Occident et l’Islam intitulée « Guerre, Répression, Terrorisme ».* Cette étude a été menée sous la conduite de Jochen Hippler, politologue à l’Université de Duisburg-Essen et de Nasr Hamid Abou Zaid qui enseigne à l’Université Humaniste d’Utrecht et à l’Université de Leyde, ainsi que d’Amr Hamzaqwy, collaborateur du Carnegie Endowment for International Peace à Washington.
Ce ne fut pas facile au cours de cette conférence de presse de convaincre quelques-uns des auditeurs que Hippler a travaillé en toute indépendance et ne s’est pas plié aux desiderata du ministère des Affaires Etrangères. Ce qui déjà dénote une divergence culturelle fondamentale, les représentants des pays arabes ayant du mal à imaginer la réalité de la liberté de pensée et d’expression qui ont droit de cité dans les démocraties occidentales. Pourtant, ce n’est que dans ce cadre qu’un dialogue authentique sera possible (et s’il n’est pas possible dans tous leurs pays qu’ils viennent donc le mener sur nos supports scientifiques et médiatiques !). Mais dans l’ensemble, les présents ont fini par s’en convaincre, ce qui est déjà un grand pas en avant.
L’été dernier, la guerre d’Israël contre le Hezbollah a montré que quiconque est intéressé à maintenir le dialogue entre l’Ouest le monde islamique, ne peut éluder le problème de l’emploi de la force par la politique. Aussi, fit observer Hippler, est-il plus que temps de réfléchir aux similitudes et aux différences des rapports que les uns et les autres entretiennent avec le pouvoir politique. L’étude est la première à donner un aperçu comparatif dans l’histoire et dans l’actualité du maniement du pouvoir politique dans les deux cultures. Son bilan : c’est un problème qui se pose dans les deux types de sociétés. De part et d’autre, on s’est servi de la force dans l’histoire et on le fait encore, les deux sociétés sont à la fois coupable et victime.
Si elles veulent développer ensemble des stratégies pour surmonter la violence politique, elles doivent cesser de pointer l’une sur l’autre un doigt accusateur et rechercher plutôt où sont les racines de cette violence. Dans le cas concret du conflit de l’été dernier, les racines de la violence sont vite identifiées. Elles ne découlent nullement de la religion qui n’est utilisée que comme un prétexte pour recruter des troupes et justifier des mauvais coups.
Ainsi le Hezbollah du Liban a-t-il recours à des motivations qui s’affirment religieuses mais qui ne masquent que trop souvent les visées impérialistes de puissances extérieures à ce pays, Iran ou Syrie. Israël n’utilise guère l’argument religieux, mais n’hésite pas à passer à l’offensive, se considérant depuis des décennies en état de légitime défense et dans une situation de siège. Seules des garanties concrètes de sécurité parviendraient donc à apaiser l’Etat juif et elles sautent aux yeux. Mais depuis quelque temps, en particulier en provenance de Téhéran, les menaces contre Israël se sont multipliées.
Selon Hippler, il faut pouvoir cerner les divergences d’intérêts authentiques entre le monde occidental (dont Israël fait partie par le type de société politique, mais non pas par la géographie) et le monde islamique ainsi que les perceptions opposées qu’on a les uns des autres (les clichés et les idées reçues). Il faut aussi prendre en compte les contextes psychologiques différents.
On pourra objecter que ce livre de Hippler et de ses collègues musulmans comporte une bonne dose d’idéalisme voire d’illusionnisme. Mais il est de bonne foi et constitue un effort honnête pour promouvoir la paix. Il ne faut pas oublier que nous vivons à une époque où pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la guerre n’est plus considérée comme un élément incontournable du débat politique ou religieux. Sinon, les Nations unies n’existeraient pas.
Jean-Paul Picaper
Mondial : Le coq et l’aigle ont perdu des plumes


On retiendra du Mondial que les trois nations fondatrices de l’Union Européenne, Italie, France et Allemagne, moins la Belgique et la Hollande, ont terminé en tête de la Coupe du monde de football. L’avenir dira si ce fut le chant du cygne de l’Europe, d’autant que le prochain Mondial se déroulera en Afrique du Sud, sous l’égide du continent noir tout entier. Ou bien fut-ce une preuve que l’Europe n’est pas morte et qu’elle maîtrise encore ce gros ballon rond qui s’appelle la Terre ? C’est également symbolique que la France et l’Allemagne aient partagé un coup dur puisqu’elles furent vaincues toutes deux de justesse par le même adversaire.
Qui espérait que la Coupe du monde donnerait un coup de pouce à une Allemagne dont l’économie et les finances ne sont plus ce qu’elles étaient, et un retour triomphal sur la scène internationale à une France dont le prestige s’est terriblement dégradé, s’est bien trompé. Dans les premières semaines certes, la méthode Klinsmann a surpris tout le monde, à l’instar de la manière Domenech qui a encore plus étonné les Français. Les Allemands ont racheté l’honneur en battant les Portugais pour la troisième place, plus confortablement encore que l’avaient fait les Français cinq jours plus tôt. Ce match pour la troisième place fut incontestablement le plus beau moment du Mondial. Bastian Schweinsteiger et Oliver Kahn ont bien mérité de la patrie et la Mannschaft a eu son triomphe en musique devant la Porte de Brandebourg.
N’oublions pas non plus la miraculeuse expulsion de l’Argentine du terrain germanique par tirs au but. Le goal, Jens Lehmann, héros national lui aussi ! Les Allemands voyaient déjà la coupe à la portée de leur main, comme le montre l’excellent film de Sönke Wortmann « Deutschland. Ein Sommermärchen », dont le titre est inspiré du « Wintermärchen » de Heinrich Heine, qui sera, nous l’espérons traduit ou plutôt sous-titré en français. Le film montre aussi sans fioritures la déprime de la Mannschaft après la défaite face à l’Italie. Un journaliste américain m’écrivait au lendemain de la défaite allemande : « Cher ami, nous voilà enfin délivrés de l’outrecuidance d’un Beckenbauer, et des mots d’un Köhler qui prédisait 2-0 contre l’Italie. Dieu merci, les Italiens ont fait un 2-0 et pas 1-0. C’est clair et net. Les Allemands ne pourront pas comme toujours accuser l’arbitre. Les Italiens ont nettement mieux joué, chacun d’entre eux mais aussi l’équipe. Ici tout à coup le calme est revenu. C’est un jour de deuil national. Demain, il y aura sans doute 50 % de réduction sur la pizza alors que, si les Allemands avaient gagné, on aurait eu 20 % de plus sur les saucisses et la choucroute. Je les connais bien ».
Non, je ne suis pas sûr qu’il « les » ait bien connus. Dès le lendemain de leur défaite, les Allemands reportaient leur espoir sur la France. « Allez les Bleus ! » criaient des supporters allemands le 5 juillet dans les rues de Munich et de Berlin. « C’est sûr que dimanche, nous serons tous pour l’équipe de Domenech », me disait mon garagiste. Et la caissière du supermarché : « Les Italiens sont des pleurnichards. Dès qu’on les touche, ils se jettent à terre et hurlent comme si on leur avait cassé un bras". Jamais la solidarité franco-allemande ne s’était aussi bien portée. Les « fans » allemands reportaient leur enthousiasme refoulé sur les Bleus. Zidane devait venger Ballack de l’humiliation infligée par « les Ritals », les « macaroni » comme on les appelle outre-Rhin quand on est mécontent (à cela près que les Allemands depuis Goethe adorent l’Italie).
Mais c’était compter sans ces fous d’Italiens. Sans contester leur talent, on accordera aux footballeurs italiens un art de la ruse, de la « combinazione » et de la « comedia » qui a assurément ses racines dans leur culture nationale. Ils avaient laissé les Allemands s’assoupir sur un match nul jusqu’à la fin du match. Accrocheurs et enragés, ils profitèrent alors de l’occasion, se faufilèrent dans le trou des défenses allemandes endormies sur leurs lauriers et expédièrent deux buts au filet. Mais la honte de la France fut plus amère encore à boire. Zidane n’a pas vengé Ballack, les Black-blanc-beurs n’ont pas vengé les Blancs-noir-rouge-or. Le coq et l’aigle ont du plomb dans l’aile. Après un match au cours duquel les Français avaient nettement dominé, surtout au cours de la deuxième mi-temps, il y eut le tir au poteau de Trézéguet qui « a tout fait capoter ». « Trézéguet au poteau », étaient tentés de crier les supporteurs des Bleus.
Mais il y avait eu, avant, l’éviction de Zidane. Marco Materazzi a-t-il traité sa sœur de « prostituée » ? A-t-il insulté la mère du Français ? Traité les musulmans en bloc de « terroristes » ? On ne le saura jamais avec certitude. Toujours que, d’entrée de jeu, Zidane fut la cible des Italiens qui le connaissaient bien et menèrent contre lui une guerre psychologique pour le déstabiliser. Ils avaient tenté dès les premières minutes de blesser des Français et se jetaient à terre sans rime ni raison pour simuler des blessures.
Mais cela ne justifie en rien le « coup de boule de Zidane » qui s’est laissé prendre à une provocation faite pour le sortir du terrain. On a beaucoup épilogué là-dessus. Zizou est un talent exceptionnel, mais il n’est pas de bout en bout maître de ses réactions, comme Barthez qui s’était rendu lui aussi coupable jadis qu’un jet de salive sur un arbitre. Sa présence sur le terrain n’aurait rien changé au résultat du match sans doute. Seul un coup de pied de Thierry Henry au lieu de celui de David Trézéguet aurait peut-être fait tourner la chance en faveur des bleus. Heureusement qu’en France, tout finit par des chansons. Quelques jours après le single "Zidane y va marquer" interprété entre autres par Cauet, l'animateur de Fun radio, et son équipe pendant le premier tour, alors qu'on désespérait encore de l'équipe de France, ce fut au tour de trois compères du groupe « Plage records » d'entrer dans la course. Derrière le nom La Plage, un groupe formé après le Mondial 2006 se cachent les auteurs compositeurs Emmanuel Lipszyc, Sébastien Lipszyc ainsi que Franck Lascombes, les 3 producteurs du label musical La Plage Records, un label spécialiste des musiques de pub.
La Plage a donc surfé donc sur la vague de Cauet mais avec une touche d'humour et de dérision. Le "refrain" de cet hymne impérissable : " «Attention, c'est la danse du coup de boule. Coup de boule à droite, coup de boule à gauche, allez les Bleus, Zidane il a frappé, Zidane il a tapé [...], l'arbitre l'a vu à la télé [...] mais la coupe on l'a raté, on a quand même bien rigolé», est devenu incontestablement le « tube » de l’été 2006 en France. Après trois sociétés de disques, les vendeurs de sonneries de téléphones portables qui ont fait le forcing pour avoir le morceau dans leur catalogue. Le refrain entraînant de la chanson « Coup de boule » a permis a fait le tour de la planète en passant par la radio Skyrock qui l'a diffusée un soir d'antenne. Le succès a été fulgurant, tout le monde a dansé sur la musique du coup de boule. Le clip vidéo a été tourné au stade Charlety. Au départ « Coup de boule » devait être une blague mais c'est vite devenu un immense succès.
Ce n’est certainement pas Zidane qui le chantera, lui qui ne sait même pas chanter la Marseillaise sur les stades, à l’instar de Barthez d’ailleurs. Il est intéressant de constater que ce sont les « bleus » d’origine africaine ou antillaise qui chantent l’hymne national français alors que joueurs allemands chantent le « Deutschlandlied » avec ferveur et les Italiens leur chant patriotique avec rage presque.
Le 6 juillet au matin, c’en avait été fait des drapeaux allemands sur les voitures, aux fenêtres, des belles fusées qui marquaient dans toutes les villes tout but allemand, du culte des Ballacks et autres Podolsky ou Lahm. Les villes allemandes étaient comme mortes… Mais la tristesse allemande a été de courte durée. Que restera-t-il de tout ce patriotisme gai et gentil comme on n’en avait jamais vu encore dans ce pays et qui faisait dire à un humoriste allemand que ses compatriotes eux-mêmes ne se reconnaissaient plus et se demandaient si on n’avait pas remplacé la population de leur pays par des travailleurs polonais ? L’Allemagne va-t-elle retomber dans sa déprime coutumière ?
Jean-Paul Picaper